Par où commence la réforme ?
Mohamed Salmawy
Les
valeurs sociales changent d’une époque à l’autre, entraînant
comme conséquence le changement du regard que porte la
société à chaque profession. Aux yeux de certaines sociétés,
les hors-la-lois sont des héros et peuvent jouir d’un
prestige qui n’est pas le lot des hauts responsables, comme
par exemple les membres de la mafia dans les sociétés
siciliennes ou à Chicago, aux Etats-Unis, à une autre
époque. Nos sociétés connaissent actuellement à cet égard
Al-Khot en Haute-Egypte, l’un de ceux qui ont réussi le plus
à défier la loi.
Dans d’autres sociétés, ce sont les vedettes de cinéma et de
la chanson qui occupent le sommet de la pyramide sociale. Il
ne s’agit pas uniquement de celles qui ont une large
renommée et qui sont riches, mais il s’agit également de
celles qui jouissent d’une grande popularité et d’un grand
impact. Elles peuvent également avoir un privilège qui n’est
pas le lot des personnes exerçant d’autres professions. Oum
Kolsoum, la diva du Moyen-Orient chez nous, est l’exemple de
la star qui a atteint le sommet de la renommée. Même chose
pour les stars de l’opéra qui ont brillé sous les cieux
italiens aux XVIIIe et XIXe siècles. Et dont les dernières
en date étaient Enrico Caruso au début du XXe siècle et
Maria Callas à sa fin.
En ce qui nous concerne, un simple regard nous démontrera
que les valeurs sociales ont changé à plusieurs reprises
depuis le milieu du siècle dernier. Et ceci d’une manière
qui n’est pas aussi courante dans les autres sociétés.
Ainsi, à l’époque de la monarchie, les valeurs sociales
dominantes étaient celles relatives aux origines familiales.
La famille autrefois était fière parce que sa fille avait
épousé une personne dont les racines remontent à telle ou
telle autre famille. Cela suffisait à ses yeux. Il n’était
pas besoin alors de savoir quelle était la profession du
prétendant ou sa fortune.
Après
la Révolution de juillet, ces valeurs sociales se sont
modifiées, privilégiant essentiellement le travail qu’occupe
l’individu dans la société. Sans pour autant que ce travail
soit nécessairement prestigieux.
Ainsi une famille dans les années 1950 et 60 pouvait-elle se
vanter d’avoir marié sa fille à un ingénieur, un professeur
d’université ou un médecin. Ainsi les universités qui
décernaient ces diplômes connurent-elles une affluence
importante. Ces universités sont alors devenues le moyen
pour les jeunes de gravir les échelons sociaux. Ils
cherchaient à être diplômés de la faculté d’ingénierie, de
médecine ou d’économie et de sciences politiques.
Dans les années 1970, la société a connu un bouleversement
au niveau des valeurs sociales avec le début de la politique
de l’ouverture économique, et les revirements qui en ont
découlé ont fait dégringoler toutes les valeurs dominantes
pour ne laisser de place qu’à celle de l’argent. Ainsi, le
prétendant idéal était celui qui avait la possibilité de
payer la plus grande dot et d’offrir à sa fiancée un cadeau
de fiançailles de grande valeur. Face à ce nouvel état des
choses, il était de moindre importance de s’enquérir sur la
profession du prétendant ou bien sur ses origines
familiales. Il pourrait être concessionnaire de voitures, ou
bien propriétaire d’une épicerie, sans pour autant être
titulaire d’un diplôme universitaire, et avoir de modestes
origines. L’important étant que grâce à sa fortune, il peut
accéder au prestige social qu’un ingénieur, un économiste ou
un descendant d’une grande famille de l’époque royale est
loin d’atteindre.
Malheureusement, les valeurs sociales qu’a entraînées
l’époque de l’ouverture sont celles qui perdurent
jusqu’aujourd’hui. N’avons-nous pas trouvé de meilleures
valeurs que celles-ci pour faire notre entrée triomphale
dans le XXIe siècle ? Et ce, à un moment où les sociétés
développées de par le monde jouissent d’un système de
valeurs sociales radicalement différent. Ces valeurs font
prévaloir toutes celles que nous avons connues dans les
trois dernières époques depuis la monarchie, en passant par
la Révolution pour finir avec l’ouverture économique, pour
qui le classement est le suivant : le travail, ensuite
l’argent et enfin l’arrière-plan familial. Dans ce système
de valeurs, le respect que voue la société à l’homme
provient de la place privilégiée à laquelle il est parvenu
par le biais du travail. Qu’il soit un homme d’affaires,
comme Bill Gates, inventeur du Microsoft, ou bien le fameux
chorégraphe qui est devenu une légende du ballet classique,
Noureïev, ou encore Lech Walesa, l’activiste politique qui
est derrière la chute du régime socialiste en Pologne avec
le groupe « Solidarité ».
Dans ce système, la place accordée à l’écrivain est
prestigieuse. Il est considéré comme un symbole vivant du
progrès. Raison pour laquelle les grands prix lui sont
attribués. Ils expriment l’estime que lui porte la société
pour le rôle qu’il y occupe. Tels que le prix Nobel et les
autres prix qui ne sont pas moins importants que celui-ci.
Citons à titre d’exemple le prix britannique Booker, le prix
français Goncourt et le prix américain Pulitzer.
L’estime que vouent ces sociétés développées à l’écrivain
lui confère une grande influence littéraire et morale à tel
point qu’il incarne souvent la conscience de la nation,
notamment au niveau politique. Le grand dramaturge décédé
voilà plus d’un an Arthur Miller en est un exemple vivant.
Les attaques qu’il a menées contre Bush, surtout pour son
invasion de l’Iraq, ont largement influencé l’opinion
publique américaine, qui était totalement soumise à Bush à
l’issue des événements du 11 septembre 2001. Bush avait fait
comprendre aux Américains que la guerre menée en Afghanistan
et en Iraq empêcherait que le scénario du 11 septembre ne se
répète.
Est-il besoin encore de nous poser des questions sur notre
place par rapport à cette situation et sur la position de
l’écrivain dans notre société ? On peut tenter de répondre à
la question comme une sorte d’auto-flagellation. J’essayerai
d’y répondre en mettant en exergue ce que nous devons faire
pour rehausser la valeur de l’écrivain dans la société, et
par conséquent la valeur de la société même.
Le plus grand de nos écrivains, Naguib Mahfouz, pensait que
la réforme ne pouvait commencer que par notre système
éducatif qui, au lieu d’enraciner chez l’étudiant le goût de
la lecture qui lui permettrait de se cultiver et de jouer un
rôle réel dans la société, l’appauvrit complètement de tout
bagage critique et culturel.
La réforme de l’éducation est certes le premier pas à
atteindre. Il devrait être suivi par une réforme des valeurs
dominantes. Tel est le moyen authentique pour promouvoir la
société. On ne peut mesurer le progrès par les chiffres du
budget, ni par le volume des investissements mais par la
place qu’occupe l’écrivain, penseur et intellectuel dans la
société. Cet écrivain incarne la conscience de la nation et
son cœur vivant.