Al-Ahram Hebdo, Opinion | Par où commence la réforme ?
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 15 au 22 octobre 2008, numéro 736

 

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Opinion
 

Par où commence la réforme ?

Mohamed Salmawy

Les valeurs sociales changent d’une époque à l’autre, entraînant comme conséquence le changement du regard que porte la société à chaque profession. Aux yeux de certaines sociétés, les hors-la-lois sont des héros et peuvent jouir d’un prestige qui n’est pas le lot des hauts responsables, comme par exemple les membres de la mafia dans les sociétés siciliennes ou à Chicago, aux Etats-Unis, à une autre époque. Nos sociétés connaissent actuellement à cet égard Al-Khot en Haute-Egypte, l’un de ceux qui ont réussi le plus à défier la loi.

Dans d’autres sociétés, ce sont les vedettes de cinéma et de la chanson qui occupent le sommet de la pyramide sociale. Il ne s’agit pas uniquement de celles qui ont une large renommée et qui sont riches, mais il s’agit également de celles qui jouissent d’une grande popularité et d’un grand impact. Elles peuvent également avoir un privilège qui n’est pas le lot des personnes exerçant d’autres professions. Oum Kolsoum, la diva du Moyen-Orient chez nous, est l’exemple de la star qui a atteint le sommet de la renommée. Même chose pour les stars de l’opéra qui ont brillé sous les cieux italiens aux XVIIIe et XIXe siècles. Et dont les dernières en date étaient Enrico Caruso au début du XXe siècle et Maria Callas à sa fin.

En ce qui nous concerne, un simple regard nous démontrera que les valeurs sociales ont changé à plusieurs reprises depuis le milieu du siècle dernier. Et ceci d’une manière qui n’est pas aussi courante dans les autres sociétés. Ainsi, à l’époque de la monarchie, les valeurs sociales dominantes étaient celles relatives aux origines familiales. La famille autrefois était fière parce que sa fille avait épousé une personne dont les racines remontent à telle ou telle autre famille. Cela suffisait à ses yeux. Il n’était pas besoin alors de savoir quelle était la profession du prétendant ou sa fortune.

Après la Révolution de juillet, ces valeurs sociales se sont modifiées, privilégiant essentiellement le travail qu’occupe l’individu dans la société. Sans pour autant que ce travail soit nécessairement prestigieux.

Ainsi une famille dans les années 1950 et 60 pouvait-elle se vanter d’avoir marié sa fille à un ingénieur, un professeur d’université ou un médecin. Ainsi les universités qui décernaient ces diplômes connurent-elles une affluence importante. Ces universités sont alors devenues le moyen pour les jeunes de gravir les échelons sociaux. Ils cherchaient à être diplômés de la faculté d’ingénierie, de médecine ou d’économie et de sciences politiques.

Dans les années 1970, la société a connu un bouleversement au niveau des valeurs sociales avec le début de la politique de l’ouverture économique, et les revirements qui en ont découlé ont fait dégringoler toutes les valeurs dominantes pour ne laisser de place qu’à celle de l’argent. Ainsi, le prétendant idéal était celui qui avait la possibilité de payer la plus grande dot et d’offrir à sa fiancée un cadeau de fiançailles de grande valeur. Face à ce nouvel état des choses, il était de moindre importance de s’enquérir sur la profession du prétendant ou bien sur ses origines familiales. Il pourrait être concessionnaire de voitures, ou bien propriétaire d’une épicerie, sans pour autant être titulaire d’un diplôme universitaire, et avoir de modestes origines. L’important étant que grâce à sa fortune, il peut accéder au prestige social qu’un ingénieur, un économiste ou un descendant d’une grande famille de l’époque royale est loin d’atteindre.

Malheureusement, les valeurs sociales qu’a entraînées l’époque de l’ouverture sont celles qui perdurent jusqu’aujourd’hui. N’avons-nous pas trouvé de meilleures valeurs que celles-ci pour faire notre entrée triomphale dans le XXIe siècle ? Et ce, à un moment où les sociétés développées de par le monde jouissent d’un système de valeurs sociales radicalement différent. Ces valeurs font prévaloir toutes celles que nous avons connues dans les trois dernières époques depuis la monarchie, en passant par la Révolution pour finir avec l’ouverture économique, pour qui le classement est le suivant : le travail, ensuite l’argent et enfin l’arrière-plan familial. Dans ce système de valeurs, le respect que voue la société à l’homme provient de la place privilégiée à laquelle il est parvenu par le biais du travail. Qu’il soit un homme d’affaires, comme Bill Gates, inventeur du Microsoft, ou bien le fameux chorégraphe qui est devenu une légende du ballet classique, Noureïev, ou encore Lech Walesa, l’activiste politique qui est derrière la chute du régime socialiste en Pologne avec le groupe « Solidarité ».

Dans ce système, la place accordée à l’écrivain est prestigieuse. Il est considéré comme un symbole vivant du progrès. Raison pour laquelle les grands prix lui sont attribués. Ils expriment l’estime que lui porte la société pour le rôle qu’il y occupe. Tels que le prix Nobel et les autres prix qui ne sont pas moins importants que celui-ci. Citons à titre d’exemple le prix britannique Booker, le prix français Goncourt et le prix américain Pulitzer.

L’estime que vouent ces sociétés développées à l’écrivain lui confère une grande influence littéraire et morale à tel point qu’il incarne souvent la conscience de la nation, notamment au niveau politique. Le grand dramaturge décédé voilà plus d’un an Arthur Miller en est un exemple vivant. Les attaques qu’il a menées contre Bush, surtout pour son invasion de l’Iraq, ont largement influencé l’opinion publique américaine, qui était totalement soumise à Bush à l’issue des événements du 11 septembre 2001. Bush avait fait comprendre aux Américains que la guerre menée en Afghanistan et en Iraq empêcherait que le scénario du 11 septembre ne se répète.

Est-il besoin encore de nous poser des questions sur notre place par rapport à cette situation et sur la position de l’écrivain dans notre société ? On peut tenter de répondre à la question comme une sorte d’auto-flagellation. J’essayerai d’y répondre en mettant en exergue ce que nous devons faire pour rehausser la valeur de l’écrivain dans la société, et par conséquent la valeur de la société même.

Le plus grand de nos écrivains, Naguib Mahfouz, pensait que la réforme ne pouvait commencer que par notre système éducatif qui, au lieu d’enraciner chez l’étudiant le goût de la lecture qui lui permettrait de se cultiver et de jouer un rôle réel dans la société, l’appauvrit complètement de tout bagage critique et culturel.

La réforme de l’éducation est certes le premier pas à atteindre. Il devrait être suivi par une réforme des valeurs dominantes. Tel est le moyen authentique pour promouvoir la société. On ne peut mesurer le progrès par les chiffres du budget, ni par le volume des investissements mais par la place qu’occupe l’écrivain, penseur et intellectuel dans la société. Cet écrivain incarne la conscience de la nation et son cœur vivant.

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