Haute-Egypte.
Le village Al-Guézira, à Louqsor, incarne l’exemple de
l’autosuffisance alimentaire à un moment où le concept est
d’acuité mondiale. Consommer seulement ce que l’on produit,
c’est le mode de fonctionnement transmis de génération en
génération dans ce lieu perdu.
Al-Guézira ne fait pas dans la conso
«
Cette crise alimentaire dont on entend souvent parler
n’existe pas chez nous », répète avec confiance chaque
personne que l’on rencontre dans le village Al-Guézira,
perdu au Sud de l’Egypte. Là, que l’on soit mal ou bien
loti, l’autosuffisance alimentaire est un mode de
fonctionnement auquel tout le monde s’est plié. Depuis la
nuit des temps, les habitants assument eux-mêmes l’essentiel
de leurs besoins en nourriture. Et si la quantité varie
d’une maison à l’autre, suivant les moyens de chacun, tous
suivent le même principe. Même dans les bourgs les plus
démunis, la pauvreté ne sert pas de prétexte pour attendre
que les plus riches fournissent à d’autres de la nourriture,
car cela s’appelle, pour eux, de la mendicité.
Un style de vie qui, avant, caractérisait toute la campagne
égyptienne, mais avec tous les changements que la société a
connus une année après l’autre, la majorité des paysans se
sont modernisés et ont préféré jouir de la vie facile, donc
de passer de producteurs à consommateurs.
Plus que l’on s’éloigne de la capitale et des grandes villes
pour avancer vers le sud, et plus ce mode d’organisation
économique s’observe fortement.
A
Louqsor, dans l’un de ces sites qui donnent sur le Nil, se
dresse une île qui n’a pas de nom et que l’on a surnommée
tout simplement Al-Guézira ou l’île. Là, ce mode de vie
paraît idéal. Sur une grande superficie (près de 300 feddans),
les arbres fruitiers et les légumes abondent, et aux
alentours quelques petites maisonnettes distantes les unes
des autres comme si l’île appartenait à tout un chacun.
Les gens qui entretiennent ces terres agricoles appartenant
à de riches propriétaires ne possèdent rien, et pour
subsister ils louent un bout de terrain où ils peuvent
cultiver leurs légumes. Des terres qui servent à leur
fournir le nécessaire en légumes et fruits durant toute
l’année. « Lorsqu’on veut préparer à manger, on cueille des
légumes tout frais pour faire nos plats. On a appris à
adapter nos mets et notre régime alimentaire suivant les
légumes et les fruits des saisons ».
Aller au marché est une chose rare sur cette île de la
Haute-Egypte. « On ne se rend au marché que pour vendre nos
produits agricoles aux habitants des villages alentours,
mais jamais pour en acheter », dit Mohamad Atta, paysan.
Ici, les maisons ressemblent à des entrepôts. On y trouve de
tout. On peut manger un jour de la viande comme on peut se
contenter de pain rassis, le lendemain, cela ne fait pas de
différence. L’important est que les plats qui sont servis à
table soient faits à la maison par les mains des membres de
la famille.
C’est avec le petit-déjeuner, premier repas de la journée,
que le travail commence. La préparation du pain est
considérée comme une tâche collective à laquelle participent
toutes les femmes de la maison. De la farine de blé ou de
maïs, de l’eau et un peu de levure de bière sont les
ingrédients du aïch al-chamsi, le pain le plus savoureux d’Egypte.
«
Nous avons l’habitude de préparer une grande quantité de
galettes qui va nous suffire pour la semaine. Cependant, il
arrive que nous fassions exprès de préparer une plus petite
quantité pour ne pas rester inactives, car sur cette île il
n’y a pas beaucoup de loisirs », dit la femme de Atta. Ce
travail collectif est d’ailleurs considéré comme un
passe-temps pour les femmes de cette île.
« C’est à nous qu’incombe la tâche de rassembler les
provisions et constituer le stock alimentaire pour nos
familles », dit-elle avec fierté.
L’odeur du pain chaud fait monter l’eau à la bouche. C’est
le signe annonciateur que le petit-déjeuner va être servi
dans quelques minutes. Les enfants, habitués à leur corvée
du matin, se dirigent vers le poulailler pour ramasser les
œufs qui seront soit bouillis ou cuits au plat dans du
beurre fondu. La table est dressée, le petit-déjeuner est
servi. Tout le monde s’assoit par terre. On n’oublie surtout
pas de réserver une place pour la grand-mère qui arrive en
tenant dans ses mains une petite jarre en terre cuite
remplie de lait écrémé qu’elle vient tout juste de traire de
sa bufflonne. Ainsi commence le petit-déjeuner qui se
compose toujours des mêmes éléments : des œufs, du pain
croustillant ou rassis, du lait, de la crème, du miel et
surtout des fromages qarich (sans sel), ou mech (bien salé).
Le marché pour vendre
«
Si une famille pense à se nourrir avec des produits qui
n’ont pas été faits à la maison, c’est l’infamie pour les
membres qui la composent. Les habitants du sud, réputés pour
leur sang chaud, ne l’admettent jamais », affirme Atta.
C’est la loi de la rationalisation qui gère tout leur style
de vie. Par exemple, le lait qu’on vient de traire sert non
seulement de boisson, mais il est la matière essentielle
pour la fabrication des fromages et du beurre. C’est dans «
al-guerba », façonnée en cuir de chèvre, que l’on va
procéder au barattage du lait. Une sorte de calebasse
accrochée par une corde à la branche d’un arbre et que l’on
va remuer d’avant en arrière pour provoquer un système de
centrifugation qui va permettre au liquide de lâcher son
beurre. Pour obtenir du fromage, on ajoute de la présure,
une substance extraite de la caillette des jeunes ruminants
et qui contient un enzyme qui fait cailler le lait. Puis on
procède à l’égouttage et au moulage du lait caillé pour
obtenir le fromage. Ces produits sont conservés dans des
jarres en terre cuite que l’on dispose à même le sol dans un
coin de la maison. « Ces besognes peuvent paraître
compliquées à des citadins comme vous, mais pour nous ce ne
sont que des procédés très simples qui se transmettent de
mère en fille dès l’âge tendre », dit Fatma, 15 ans, la
fille de Atta.
Dans cette région, les habitants n’ont jamais acheté de
fromage. Et même au marché, on ne vend pas d’autres espèces
que celles fabriquées à la maison.
Et sur cette île et pour se rendre d’une maison à l’autre,
il faut marcher longtemps, traverser des champs immenses. Au
milieu de cette verdure, des vaches et des moutons sont en
train de brouter en toute liberté, pas loin des maisons qui
comprennent toute une bergerie.
Et
pour le déjeuner, la maîtresse de maison peut choisir ce
qu’elle veut, parmi ces animaux qui se pavanent devant elle.
Poules, canards, oies, et pour les grandes occasions, un
mouton ou un veau. « Dans ce dernier cas, on ne peut se
permettre d’égorger chaque jour un animal, car c’est trop
pour une famille. Alors on prend la quantité nécessaire et
le reste, on le fait sécher. Pour cela, on recouvre les
morceaux de viande de sel et de poivre pour éviter qu’ils ne
se décomposent puis on les suspend sur al-chaddad sur le
toit de la maison et on le couvre. C’est la meilleure façon
de conserver la viande. A chaque fois que l’on a besoin d’un
morceau, on monte le chercher et on laisse le reste exposé
au courant d’air », dit Abdel-Hamid. Il ajoute que les gens
n’ont pas d’autres choix, puisque l’île est privée
d’électricité et que dans ce cas, un réfrigérateur serait
inutile. Les habitants sont aussi privés d’eau potable. Ils
puisent l’eau directement du Nil qui les entoure et ils en
profitent pour pêcher quelques poissons quand ils ont envie
de changer de menu. Les graines aussi représentent un
élément essentiel dans leur nourriture, boulgour, blé
concassé, grains de maïs servent à préparer des plats
savoureux. Moulus et réduits en farine, le blé et le maïs
servent pour la préparation du pain. Avant que la saison de
chaque espèce de légume ne s’achève, on met de côté les
quantités nécessaires pour les besoins de la maison. On fait
sécher des tomates, des gombos, et on prépare toutes sortes
de conserves (concombres, olives, piments, navets, carottes)
que l’on place dans des jarres en terre cuite, entreposées
dans une chambre à part appelée « saoumaa ». Ainsi ces
paysans, comme tous ceux du sud de l’Egypte, tiennent-ils
encore à garder un système d’autosuffisance alimentaire que
beaucoup d’Etats n’ont pas réussi à adopter. « Je ne
comprends pas ce que veut dire autosuffisance, mais je
comprends que je dois produire ce que je vais manger,
personne ne m’a appris autre chose », dit Abdel-Rahmane, en
ajoutant qu’en matière d’alimentation, les habitants
n’achètent au marché que le thé et le sucre. Al-Guérira
résiste encore aux sirènes de la consommation.
Hanna Al-Mekkawi