Dans cet extrait de son auto-fiction Al-Maftoun
(l’ensorcelé), l’écrivain égyptien
Fouad Qandil revient sur
les passions de sa jeunesse sur fond d’effervescence
politique dans les années cinquante du siècle dernier.
Mon cerf-volant
Les années cinquante semblent être, sans aucun doute, un
terrain fertile et vigoureux qui a permis à certains de mes
arbustes prometteurs de voir le jour. Mon âme s’est laissé
envahir par la lumière, et ma conscience s’est réveillée si
ce n’est qu’elle s’est complètement épanouie … Je jouai au
ballon et mon étoile a brillé en tant que joueur expérimenté
qui savait manier le ballon, tant et si bien que toutes les
équipes des rues et des quartiers se sont acharnées pour que
j’en fasse partie. Je fus également envoûté par la peinture,
surtout par les portraits. Je me mis à dessiner Nasser, ma
mère, mon père, Taha Hussein, Al-Hakim, Saad Zaghloul et
Moustapha Kamel qui m’avait ensorcelé à cause de sa
personnalité et de son nationalisme. J’avais également
dessiné Abdallah Al-Nadim et quelques années plus tard, je
me mis à dessiner Karima longuement. Pourtant, ni le dessin,
ni la politique ne flétrirent de mon intérêt pour les
événements politiques qui secouaient le pays comme la sortie
des Anglais et la proclamation de la République en passant
par la transaction des armes russes à travers les Tchèques,
la colère des Américains, pour en arriver à l’idée de la
construction du Haut-Barrage, la Conférence de Bandung et la
nationalisation du Canal de Suez qui était certes un coup de
maître qui a relevé bien haut la tête de milliards d’êtres
humains à travers le monde qui souffraient de répression,
d’arriération, d’isolement et d’humiliation. Puis arriva la
grande défaillance européenne qui s’est soldée par l’attaque
tripartite contre l’Egypte en 1956. Puis les grandes vagues
reculèrent et le navire du pays put alors naviguer sur des
eaux plus calmes pour laisser libre cours à ses regards
tournés vers le soleil.
Combien merveilleux étaient ces jours et combien est
malheureux celui qui n’y prête aucun intérêt et qui n’y voit
pas la vraie gloire qu’ont construite les mains des êtres
fidèles qui s’attachaient, avant toute chose, à la dignité,
vraie source de la vie !
J’aimais Nagui, le professeur de dessin, et il me le rendait
bien en m’encourageant et en m’aimant. Il était beau, doux
et rêveur. Grâce à lui, l’ancienne école primaire de Banha
obtint de nombreux prix. Il me demanda une fois de porter
une lettre à une maîtresse d’école dans un autre
établissement. Je la portais. Deux jours plus tard, il me
fit porter une nouvelle lettre que j’emportais joyeusement.
Il me demanda :
— Pourquoi ne me demandes-tu pas pourquoi je t’ai choisi toi
en particulier pour porter mes lettres à Abla Safia ?
Je dis :
— Lorsque je suis confiant, je ne demande pas.
C’était un homme amoureux et elle l’était aussi. Je
découvris qu’elle habitait non loin de chez nous, à quelques
pâtés de maisons. Je n’oublie pas ses grands yeux noirs et
ses mains aux doigts effilés, sa petite bouche et son nez
qui ne dépassait pas deux petites ouvertures surmontées
d’une blanche noisette.
Un jour, elle me donna un sac, je lui demandais du regard :
Pour Monsieur ? Elle confirma de la tête. Je le lui portais
dans la salle des profs. Lorsqu’il l’ouvrit, il fut pris de
joie. Je ne pensais pas qu’il serait si heureux à cause
d’une écharpe rouge à la frange noire. J’étais heureux de
participer à une belle relation.
Mais tu ne dis mot de l’écharpe qu’elle t’a tricotée en
laine jaune avec une frange marron, et qu’elle a posée de
ses mains autour de ton cou, en te prenant dans ses bras et
en t’embrassant sur la joue droite avec reconnaissance.
Monsieur Nagui était le premier anneau d’un grand collier de
profs fidèles, qui eurent un impact important sur moi. Ils
creusèrent, malgré leur simplicité et leur modestie, leurs
noms dans mon cœur. Ils restent sur la scène de mon âme en
pleine lumière, grâce à leur amour et leur tendresse comme
dans un musée. Je visite souvent ce musée pour me ressourcer
de leur grande générosité et me baisser avec respect devant
eux.
Lorsque je voulus me présenter en tant que volontaire comme
mon frère dans la résistance armée en 1956, pour apprendre à
manier les armes pour combattre les envahisseurs, le soldat
Chawqi refusa de m’accorder cette permission. Il dit : « Le
fusil que tu vas porter, mon fils, est aussi grand que toi
et pèse autant que toi. Tu es encore jeune ». Pourtant, je
me faufilai dans les camps d’entraînement de l’autre côté de
la terre Smith, qui porta plus tard le nom de la Garde
nationale. Je m’entraînai avec les volontaires mais on ne me
livra pas d’armes, et je fis partie de la résistance
pacifique. Elle avait pour mission la conscientisation,
éteindre les lumières et annoncer les couvre-feux. L’oncle
Abdel-Rahman, le couturier, demanda à mon père de faire
revenir Fawzi son fils, car il en avait grand besoin pour le
travail.
Toute la population se battait avec énergie et fidélité pour
faire reculer toute personne qui essayait d’enfreindre ses
projets et ses rêves d’avenir. Le peuple, tout comme moi, se
réveilla aux appels de Nasser qui était un géant qui
marchait à travers les nuages. Les Egyptiens alors se
tenaient la tête relevée et avec la dignité qu’ils n’avaient
pas connue depuis des siècles. Toutes les têtes étaient
auparavant enfouies dans le sable et sous les pieds.
Je m’empressai d’aller voir Monsieur Nagui pour lui demander
de me donner des outils et des pinceaux pour que je puisse
dessiner sur tous les murs de l’école, de l’extérieur, des
scènes historiques égyptiennes qui se soldaient par le
rassemblement massif des Egyptiens pour combattre l’ennemi.
Il accepta avec joie et me proposa de ne pas mener cette
action seul. Je choisis alors le dernier mur et la scène de
la résistance contemporaine avec ces espoirs d’avenir.
L’idée se propagea par la suite de peindre les murs des
écoles par les étudiants eux-mêmes.
Mon envie de lire s’épanouit avec le dessin. Je me
précipitai vers la bibliothèque de l’école et du
gouvernorat, à la découverte des romans, de la poésie et les
biographies des grands. J’engloutissais Arsène Lupin,
Rocambole, Agatha Christie, les livres de poche, les romans
de Gorgui Zidan et des romans variés, sans compter Taha
Hussein, Tewfiq Al-Hakim, Al-Manfalouti, Taymour et Salama
Moussa … Al-Aqqad et Al-Mazni. Je lisais également Tolstoï,
Alexandre Dumas, Dostoïevski, Gogol, Tourgueniev et Tchékhov
…
J’étais séduit par Tagore, Al-Chabi, Hachem Al-Réfai et
Biram. Quelques années plus tard, Chawqi prit le dessus et
Shakespeare le rattrapa ainsi que Balzac, Zola et Dickens.
Dès que je fis connaissance avec les mythes grecs, je me
jetai sur l’histoire grecque et romaine pour lire avidement
Homère, Sophocle, Eschyle et Aristophane. Ensuite, je me
tournais vers Marc Twain, Salah Jahine, Abdallah Al-Nadim,
Abdel-Aziz Al-Béchri, Dante, Allan Poe, Steinbeck et
Faulkner. Je lus également le Coran, l’Evangile et l’Ancien
Testament.
Je lisais tous les jours un livre et parfois j’en lisais
deux de la dimension des Rêves de Schéhérazade de Taha et du
Bostani de Tagore. Je fus pris par ce monde ensorceleur avec
force et tendresse. Des aventures merveilleuses qui
s’ouvraient sur mes pas et qui découvraient leurs tréfonds
pour moi. Leurs bons serviteurs me tendaient les mains avec
douceur et m’accompagnaient. La musique planant autour de
moi avec les mots, ainsi que la senteur des fleurs qui
emplissait l’espace autour de moi et me baignait le corps.
Je compris que ce genre d’écriture et son génie réel
méritait l’éternité …
Je compris que je ne pouvais m’éloigner une seconde de ce
monde. S’il m’arrivait de m’en éloigner, je perdrais l’air
que je respirais et l’eau qui me désaltérait et la
nourriture qui nourrissait mon cœur et le maintenait en vie
…
Je compris d’une certaine manière que je n’avais pas choisi
ce monde, mais qu’il m’avait choisi à sa manière, de la même
façon que la jolie jeune fille qui désire que tu
l’approches, te persuade que c’est toi qui la désires. C’est
cette intuition qui enflammait tes entrailles, pour te faire
découvrir subitement que depuis un moment tu es un passionné
du Beau, et que le temps était arrivé pour t’y perdre en
toute passion et non pas pour t’y approcher doucement pour
faire sa connaissance …
Je pris conscience tout en louant Dieu que je tenais le bout
du fil qui ferait s’envoler avec élan et plaisir mon
cerf-volant en couleurs dans des cieux ouverts et aimants …
Tu n’as pas dis que le début avait commencé avec les
rédactions de l’école qui avaient séduit Monsieur Fatta, le
prof de langue arabe, et à la suite desquelles il te proposa
de t’occuper de la radio de l’école en t’encourageant à lire
plus. De plus, il t’offrait des livres et de l’argent à
chaque lecture d’un livre important à condition d’en faire
la présentation devant les étudiants …
Je jubilais de recevoir certains prix à l’école. Dans les
premiers jours des études secondaires, j’avais saturé de la
bibliothèque scolaire et des livres empilés dans les
bibliothèques nationales. J’avais alors entendu parler des
livres des bouquinistes d’Ezbékieh au Caire. Je rassemblais
tout mon argent de poche pour prendre le train, tous les
vendredis, pour Le Caire. Je me cachais souvent aux
toilettes ou sous les banquettes ou quelquefois je prenais
un omnibus tôt le matin, pour m’arrêter à plusieurs
stations, échapper au contrôleur et garder les quelques
piastres qui pouvaient me permettre d’acheter plus de livres
qui seront mes richesses et ma nourriture de la semaine. Je
les partageais sur tous les jours de la semaine pour les
terminer jeudi et recommencer une nouvelle aventure le
vendredi suivant.
Traduction de Soheir Fahmi