« Ce n’est pas la grande dépression de 1929 »
Al-Ahram
Hebdo : L’histoire du capitalisme est pleine de crises. Des
périodes de récession qui suivent des périodes de
croissance. Où en est la crise actuelle ?
Ahmad Galal :
C’est une crise réelle. Le diagnostic est d’une grande
importance. Elle remonte à trois facteurs. Premièrement,
l’investisseur américain est atteint d’avidité, croyant que
la hausse des indices boursiers et des profits des
entreprises peut s’accroître sans fin. Il était atteint
d’une myopie indéniable. Deuxièmement, la doctrine de
l’Administration américaine était que l’intervention du
gouvernement est le mal et pas le remède. Et enfin, le
consommateur américain a, à son tour, cru qu’il pouvait
infiniment vivre au-delà de son revenu. Aux Etats-Unis, le
taux d’épargne est parmi les plus bas dans les pays
développés.
Avec cette situation en toile de fond, la crise a commencé
quand les prix des logements ont haussé, les Américains qui
dépendent de l’emprunt pour financer leurs propriétés
immobilières ont découvert qu’ils ne peuvent plus rembourser
leurs dettes. Les banques créditrices, elles, ont eu recours
à la vente de ces dettes sur le marché financier après les
avoir assurées auprès des compagnies d’assurance. Mais quand
les créanciers n’ont pas réussi à rembourser, les banques
qui ont cumulé plus de ces dettes (devenues « toxiques »)
ont été atteintes par la crise avant les autres.
L’Administration a choisi quelques banques à sauver,
d’autres à laisser faire faillite. Mais quand cela s’est
répété à maintes reprises, dans le cadre d’une économie
globale interdépendante, tout le monde a paniqué, et par la
suite les crédits bancaires se sont
gelés. Sans les crédits, les roues de l’économie ne
tournent plus. C’était le temps d’un grand plan de secours.
— Quelles seront les répercussions de la crise sur les plans
politique et économique ?
— Ce n’est pas la grande dépression de 1929. Cette crise
mettra près de deux ans pour prendre fin. Le manque de
confiance revient au fait que les sommes énormes allouées au
secours des institutions en difficulté ne sont pas encore
injectées dans l’économie, et
donc leur effet n’est pas encore ressenti. Le capitalisme a
toujours réussi à surmonter ses crises, mais au prix d’un
processus de correction douloureux, qui suit cette fois-ci
une explosion de taille « moyenne ».
— Nous avons vu dernièrement comment les Etats interviennent
massivement pour sauver les entreprises en difficultés. Et
ce, en pleine contradiction avec l’essence du capitalisme.
Est-ce la fin du capitalisme ?
— Non. L’intervention du gouvernement n’est ni tout à fait
maudite, ni toute à fait bénie.
C’est un équilibre difficile qu’il faut opter pour. Ici, le
plan Paulson est pour sauver non
seulement les institutions financières de
Wall Street,
mais l’économie américaine en gros : les emplois, la
demande, les gens, ce qu’on appelle le « Main
Street ».
— Pouvez-vous élaborer plus sur ce point ? Et quel serait le
plan de secours alors selon vous ?
— En principe, il faut apprendre aux gens la natation avant
de les jeter en pleine mer. Mais si quelqu’un est en train
de se noyer, je ne reste pas les bras croisés, reprochant à
ses parents ne pas l’avoir surveillé. Là, c’est un peu la
même chose. L’économie risque de noyer. Il faut la sauver
d’abord. Même si en principe le régulateur aurait dû
surveiller ces banques de près.
— Comment un pays en développement assumera-t-il les
conséquences de cette crise ?
— Ma grand-mère disait que le vent fort ne frappe en plein
fouet que les grands arbres. Les buissons sont par contre à
l’abri. Heureusement, c’est le cas. Les petites économies
qui ne sont pas trop liées aux marchés mondiaux resteront
plus ou moins loin d’assumer les effets directs de la crise.
Les répercussions indirectes sont de mise, mais elles ne
vont pas les toucher à fond.
— Comment l’Egypte sera-t-elle touchée par la crise actuelle
?
— En Egypte, le volume des investissements étrangers n’est
pas énorme. Il en est du même pour le volume du commerce
extérieur. Donc, elle n’est pas trop liée à l’économie
mondiale. Le financement immobilier est toujours
embryonnaire. Le rôle de l’Etat est prédominant et le
régulateur est relativement efficace. Il y aura la sortie
des étrangers de la Bourse, la baisse du nombre de
touristes, les investissements étrangers seront plus
réticents à venir en Egypte. Tout cela mènera à la baisse du
taux de croissance. Mais l’effet le plus dur est l’effet
psychologique. Beaucoup de gens se demandent actuellement si
c’est l’échec du capitalisme. Et donc, est-ce qu’on avance
dans le bon sens ? Ce scepticisme est le pire des leçons à
tirer de la crise. Car en fait, notre situation est tout à
fait différente de celle des Etats-Unis : le niveau de vie,
le régime politique, ou encore le développement
technologique. Il nous manque ici ce qu’on appelle les
conditions initiales du développement. C’est pourquoi nous
avons besoin que le gouvernement se retire de la production,
laissant la place au privé, pour soutenir la croissance.
Mais en revanche, qu’il intervienne pour améliorer
l’enseignement et l’assurance sociale, et en gros la
distribution des revenus. Et ce, en changeant les politiques
salariales et en imposant des taxes ascendantes. Mais sans
intervenir à fixer les prix comme celui du pain ou de
l’essence. L’économie du marché doit opérer comme il faut,
tout comme les politiques sociales entreprises par le
gouvernement.