Al-Ahram Hebdo, Evénement | La crise financière mondiale est différemment analysée.
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 15 au 22 octobre 2008, numéro 736

 

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Evénement

La crise financière mondiale est différemment analysée. Samir Amin, auteur d’une théorie économique sur la relation entre pays développés et ceux en développement, estime qu’elle prouve que le capitalisme financier n’est pas viable. De son côté, Ahmad Galal, directeur de l’Economic Research Forum de la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord), juge que l’économie mondiale se remettra dans deux ans.

« Il faut s’attendre à des batailles sociales et politiques » 

Al-Ahram Hebdo : L’histoire du capitalisme est pleine de crises. Des périodes de récession qui suivent des périodes de croissance. Où se situe la crise actuelle dans ce contexte ?

Samir Amin : C’est une grande crise qui a commencé par le secteur financier mais qui touchera en profondeur toute l’économie. Mais, contrairement à beaucoup d’autres, elle n’était pas surprenante pour moi. Elle était plutôt inévitable. Le système du capitalisme libéral ou déréglé, dominant depuis une trentaine d’années, a adopté ce discours prétendant qu’il est magnifique, mais en réalité il n’était pas viable. A cause de la soumission de toutes les décisions économiques et sociales à la seule « sagesse » du marché. Ainsi les exigences exclusives de la rentabilité sur le capital ont-elles conduit à l’accroissement de l’inégalité des revenus, tant sur le plan national qu’international. Cette inégalité qui permettait l’augmentation des profits même quand les entreprises n’ont pas trouvé de débouchés dans l’économie réelle. Elles ont eu recours au placement financier en titres boursiers et immobiliers, entraînant une surévaluation du capital. Les techniques du crédit moderne comme la titrisation (la transformation d’une dette à un titre financier échangé en Bourse) n’ont fait que faciliter la croissance continue des placements financiers.

— Quelles seront les répercussions de la crise sur les plans politique et économique ?

— La crise financière se soldera par une dévaluation massive du capital. C’est-à-dire la réduction des valeurs et biens immobiliers du tiers. Entre-temps, pour sauver, les institutions financières injectent des sommes (100 milliards de dollars), lesquelles se solderont par une inflation, ce qui entraînera la dégradation des salaires réels et des retraites, et celle des niveaux de vie de la majorité des gens. Il faut donc s’attendre à des batailles sociales et politiques importantes.

— Nous avons vu dernièrement comment les Etats interviennent massivement pour sauver les entreprises en difficulté. Et ce en pleine contradiction avec l’essence du capitalisme. Est-ce la fin du capitalisme ?

— C’est plutôt un signe de la fin de ce type de capitalisme. L’intervention de l’Etat dans ce cas n’a pas pour objectif de protéger les classes populaires. Mais simplement de sauver le capitalisme financier de la faillite. Ces plans de secours visent à « socialiser » les pertes après avoir cumulé tous les profits.

— Pouvez-vous expliciter ce point ? Et quel serait le plan de secours alors selon vous ?

— L’alternative progressiste est de nationaliser les secteurs de monopoles financiers, sans compensation. C’est-à-dire sans les racheter. De manière à ce que les pertes soient assumées par ceux qui les ont menées, tout comme les profits. C’est ce que j’appelle « privatiser les pertes ». Et ce à l’opposé du modèle présenté qui vise à socialiser les pertes tout en respectant la privatisation des profits.

— Comment un pays en développement assumera-t-il les conséquences de cette crise ?

— Les stratégies politiques des Etats du Nord vont faire payer les Etats les plus fragiles, entre autres, par la dévalorisation de leurs avoirs libellés en devises étrangères et de leurs placements financiers. Cette stratégie frappe en premier les Etats pétroliers mais aussi l’Egypte.

— Est-ce que vous parlez là d’un complot contre les pays émergents ou d’un produit secondaire à la crise ?

— Non, ce sera parmi les réactions en chaîne déclenchées par la crise. Rappelez-vous, le lendemain de la seconde guerre mondiale, quand l’Angleterre avait gelé les comptes de l’Egypte (occupée dans le temps par celle-ci) auprès des banques britanniques. Ce gel avait maintenu 200 millions de sterling pendant dix ans sous les mains des Anglais.

— Comment l’Egypte sera-t-elle touchée par la crise actuelle ?

— Il est encore tôt de savoir quels seront les effets de la crise. Mais les perspectives de stagnation sont certaines. Plus d’investissements directs étrangers, les dépôts égyptiens ne seront plus investis à l’étranger. Les revenus du tourisme ainsi que ceux du Canal de Suez sont voués à la baisse. Et pour combler, le déficit commercial s’élargirait. Les accords de libre-échange — comme celui avec l’Union européenne — dans une période d’accentuation aiguë de la concurrence vont se solder par la détérioration des termes d’échanges en défaveur de l’Egypte.

« Ce n’est pas la grande dépression de 1929 » 

Al-Ahram Hebdo : L’histoire du capitalisme est pleine de crises. Des périodes de récession qui suivent des périodes de croissance. Où en est la crise actuelle ?

Ahmad Galal : C’est une crise réelle. Le diagnostic est d’une grande importance. Elle remonte à trois facteurs. Premièrement, l’investisseur américain est atteint d’avidité, croyant que la hausse des indices boursiers et des profits des entreprises peut s’accroître sans fin. Il était atteint d’une myopie indéniable. Deuxièmement, la doctrine de l’Administration américaine était que l’intervention du gouvernement est le mal et pas le remède. Et enfin, le consommateur américain a, à son tour, cru qu’il pouvait infiniment vivre au-delà de son revenu. Aux Etats-Unis, le taux d’épargne est parmi les plus bas dans les pays développés.

Avec cette situation en toile de fond, la crise a commencé quand les prix des logements ont haussé, les Américains qui dépendent de l’emprunt pour financer leurs propriétés immobilières ont découvert qu’ils ne peuvent plus rembourser leurs dettes. Les banques créditrices, elles, ont eu recours à la vente de ces dettes sur le marché financier après les avoir assurées auprès des compagnies d’assurance. Mais quand les créanciers n’ont pas réussi à rembourser, les banques qui ont cumulé plus de ces dettes (devenues « toxiques ») ont été atteintes par la crise avant les autres. L’Administration a choisi quelques banques à sauver, d’autres à laisser faire faillite. Mais quand cela s’est répété à maintes reprises, dans le cadre d’une économie globale interdépendante, tout le monde a paniqué, et par la suite les crédits bancaires se sont gelés. Sans les crédits, les roues de l’économie ne tournent plus. C’était le temps d’un grand plan de secours.

— Quelles seront les répercussions de la crise sur les plans politique et économique ?

— Ce n’est pas la grande dépression de 1929. Cette crise mettra près de deux ans pour prendre fin. Le manque de confiance revient au fait que les sommes énormes allouées au secours des institutions en difficulté ne sont pas encore injectées dans l’économie, et donc leur effet n’est pas encore ressenti. Le capitalisme a toujours réussi à surmonter ses crises, mais au prix d’un processus de correction douloureux, qui suit cette fois-ci une explosion de taille « moyenne ».

— Nous avons vu dernièrement comment les Etats interviennent massivement pour sauver les entreprises en difficultés. Et ce, en pleine contradiction avec l’essence du capitalisme. Est-ce la fin du capitalisme ?

— Non. L’intervention du gouvernement n’est ni tout à fait maudite, ni toute à fait bénie. C’est un équilibre difficile qu’il faut opter pour. Ici, le plan Paulson est pour sauver non seulement les institutions financières de Wall Street, mais l’économie américaine en gros : les emplois, la demande, les gens, ce qu’on appelle le « Main Street ».

— Pouvez-vous élaborer plus sur ce point ? Et quel serait le plan de secours alors selon vous ?

— En principe, il faut apprendre aux gens la natation avant de les jeter en pleine mer. Mais si quelqu’un est en train de se noyer, je ne reste pas les bras croisés, reprochant à ses parents ne pas l’avoir surveillé. Là, c’est un peu la même chose. L’économie risque de noyer. Il faut la sauver d’abord. Même si en principe le régulateur aurait dû surveiller ces banques de près.

— Comment un pays en développement assumera-t-il les conséquences de cette crise ?

— Ma grand-mère disait que le vent fort ne frappe en plein fouet que les grands arbres. Les buissons sont par contre à l’abri. Heureusement, c’est le cas. Les petites économies qui ne sont pas trop liées aux marchés mondiaux resteront plus ou moins loin d’assumer les effets directs de la crise. Les répercussions indirectes sont de mise, mais elles ne vont pas les toucher à fond.

— Comment l’Egypte sera-t-elle touchée par la crise actuelle ?

— En Egypte, le volume des investissements étrangers n’est pas énorme. Il en est du même pour le volume du commerce extérieur. Donc, elle n’est pas trop liée à l’économie mondiale. Le financement immobilier est toujours embryonnaire. Le rôle de l’Etat est prédominant et le régulateur est relativement efficace. Il y aura la sortie des étrangers de la Bourse, la baisse du nombre de touristes, les investissements étrangers seront plus réticents à venir en Egypte. Tout cela mènera à la baisse du taux de croissance. Mais l’effet le plus dur est l’effet psychologique. Beaucoup de gens se demandent actuellement si c’est l’échec du capitalisme. Et donc, est-ce qu’on avance dans le bon sens ? Ce scepticisme est le pire des leçons à tirer de la crise. Car en fait, notre situation est tout à fait différente de celle des Etats-Unis : le niveau de vie, le régime politique, ou encore le développement technologique. Il nous manque ici ce qu’on appelle les conditions initiales du développement. C’est pourquoi nous avons besoin que le gouvernement se retire de la production, laissant la place au privé, pour soutenir la croissance. Mais en revanche, qu’il intervienne pour améliorer l’enseignement et l’assurance sociale, et en gros la distribution des revenus. Et ce, en changeant les politiques salariales et en imposant des taxes ascendantes. Mais sans intervenir à fixer les prix comme celui du pain ou de l’essence. L’économie du marché doit opérer comme il faut, tout comme les politiques sociales entreprises par le gouvernement.

Propos recueillis par Salma Hussein

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