Al-Ahram Hebdo, Evénement | « Il n’y a pas vraiment de pilote dans l’avion »
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 15 au 22 octobre 2008, numéro 736

 

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Crise. L’expression est d’un économiste mondial. Elle résume la situation actuelle de la crise financière mondiale. Etat des lieux.  

« Il n’y a pas vraiment de pilote dans l’avion » 

Robert Zarader, économiste, fondateur de la société de conseil Equancy, met en relief, comme l’ont fait de nombreux analystes dès le déclenchement de la crise, que l’économie dont certaines règles, peut-être la plupart, échappent au commun des mortels, ne semble pas bien maîtrisée par les servants de son temple. « Il y a une grande part d’irrationnel dans cette crise. Mais il y a aussi le sentiment que l’on ne voit que la partie immergée de l’iceberg, que les acteurs de la finance ne savent pas exactement à quoi s’en tenir, les politiques non plus », ajoute Zarader. Son commentaire est intervenu au lendemain de la réunion du G7, venue apporter une réponse à la crise et qui a regroupé, vendredi, les pays les plus riches (Allemagne, Canada, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon) sur un cadre commun de mesures face à la crise financière, sans toutefois annoncer de mesures spécifiques qui auraient pu calmer rapidement l’anxiété des marchés. Le communiqué du G7 sur son plan d’action en cinq points s’est révélé inhabituellement bref pour ce genre de réunions.

« Il couvre tous les points essentiels », souligne Ivan Savic, du centre d’études du G8 de l’Université de Toronto, et « il reflète le souhait des pays de se garder la possibilité d’agir individuellement ».

Depuis que la crise financière, provoquée initialement par la déconfiture des prêts hypothécaires à risques « subprime » américains, a déferlé sur les marchés mondiaux, les mesures adoptées l’ont été en ordre dispersé, l’Europe notamment peinant à trouver une riposte commune. Côté américain, le secrétaire au Trésor, Henry Paulson, a indiqué vendredi soir, à l’issue du G7, qu’une partie des 700 milliards de dollars débloqués par le Congrès pourra être utilisée par les autorités fédérales pour prendre des participations directes dans les établissements financiers pour les recapitaliser. Si cette mesure a déjà été employée ces dernières semaines en Europe, elle représente une première aux Etats-Unis depuis les années 1930 et une entorse au credo libéral suivi depuis les années Reagan.

Certains ministres ayant pris part, comme la Française Christine Lagarde, ont mis l’accent sur l’engagement du G7 à ne plus laisser aucune banque importante faire faillite. Cela vise la décision des autorités américaines à la mi-septembre de laisser la banque d’affaires Lehman Brothers déposer son bilan, qui, selon eux, a été à l’origine de l’implosion du marché interbancaire ces dernières semaines. « C’est du bon air, mais de l’air quand même », a ironisé Robert Brusca, de FAO Economics, en réagissant au communiqué du G7. Selon lui, « il n’y a pas une seule promesse concrète ».

 

Tentatives d’apaisement

Pour les opposants au néolibéralisme et à la suprématie de l’économie du marché, c’est un aveu d’échec de ce système voire du capitalisme en général instauré comme une croyance, à laquelle tout le monde doit se vouer sans faille.

Le président américain, George W. Bush, lui, semble le héraut de l’optimisme. Il a tenté samedi de rassurer ses concitoyens sur la santé à long terme de l’économie des Etats-Unis, assurant une fois de plus, malgré la crise financière, qu’ils ont des « raisons d’être confiants ».

« Sur le court terme, nous allons continuer à être confrontés à des défis », a-t-il déclaré dans son allocution radiophonique hebdomadaire. « Mais sur le long terme, les Américains ont des raisons d’être confiants ».

Le président Bush a assuré que les Etats-Unis avaient « l’économie la plus forte et la plus résistante du monde ».

« Lorsque nous avons eu des épreuves difficiles dans le passé, le peuple américain s’est toujours montré à la hauteur », a-t-il ajouté, « et c’est exactement ce que nous allons faire une fois de plus ».

Son discours intervient au terme d’une semaine noire sur les Bourses mondiales, bien que Wall Street soit parvenue vendredi, après une séance en montagnes russes, à limiter la casse, le Dow Jones perdant 1,49 % (128 points) après avoir lâché jusqu’à 700 points en journée. Cela dit, il a bien reconnu que ces pertes sont « provoquées par l’incertitude

et la peur ». Un retour à la case départ somme toute. Le système serait bien défaillant. C’est ce que souligne d’ailleurs Didier Sornette, professeur spécialiste des risques entrepreneuriaux à l’Institut fédéral suisse de technologie (ETH) de Zurich. « La doctrine est mise à mal. En théorie, un krach ne peut se produire que lorsque survient une information nouvelle affectant le marché ». Et d’ajouter : « Cela devrait être une réaction rationnelle de la part d’investisseurs rationnels », ajoute-t-il.

Au départ, « les comportements grégaires ne sont pas forcément irrationnels », relève-t-il. « A partir du moment où vous ne détenez pas toutes les informations, il peut être rationnel de regarder ce que font vos voisins et de les imiter », estime-t-il. « C’est un peu comme un réflexe de survie. Si vous marchez dans la rue et que vous voyez une ou deux personnes regarder vers le ciel, vous allez lever les yeux pour voir si quelque chose n’est pas en train de vous tomber dessus », explique-t-il.

D’autres évoquent « l’effet papillon » (théorie selon laquelle un simple battement d’aile de papillon peut finir par déclencher une tempête) toujours possible. « Si demain des gens se mettent à faire la queue devant une banque, cela peut interpeller les autres. Il peut y avoir un risque de contagion, surtout si des caméras de télévision sont là pour le montrer au journal de 20h ».

 

Le Nobel dépassé

La mise en doute du système susceptible de choir sous le simple effet papillon a atteint d’ailleurs le Nobel d’économie, autre lieu de culte du capitalisme et attribué d’ailleurs en pleine débâcle. La crise financière qui frappe le monde pourrait à l’avenir influencer les choix du comité Nobel d’économie et, selon des experts, les détourner des tenants du libéralisme.

« Je pense que la crise amène un changement philosophique fondamental. Nous nous sommes rendus compte que des marchés non contrôlés peuvent conduire à un désastre », a déclaré Joseph Stiglitz, professeur à l’Université de Columbia, lui même lauréat du Nobel d’économie en 2001. Les théories d’économistes comme Milton Friedman, Nobel 1976, sont de plus en plus montrées du doigt pour leur rôle dans les turbulences financières actuelles, prônant un secteur privé puissant et une intervention minimale des gouvernements dans l’économie. Tout ceci sans oublier que suite à toutes sortes de pressions économiques, politiques et même militaires, des pays du Sud ont été quasiment forcés à se convertir au néolibéralisme en dépit de nombreuses difficultés structurelles.

Ahmed Loutfi (avec agences).

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