Crise.
L’expression est d’un économiste mondial. Elle résume la
situation actuelle de la crise financière mondiale. Etat des
lieux.
« Il n’y a pas vraiment de pilote dans l’avion »
Robert
Zarader, économiste, fondateur de la société de conseil
Equancy, met en relief, comme l’ont fait de nombreux
analystes dès le déclenchement de la crise, que l’économie
dont certaines règles, peut-être la plupart, échappent au
commun des mortels, ne semble pas bien maîtrisée par les
servants de son temple. « Il y a une grande part
d’irrationnel dans cette crise. Mais il y a aussi le
sentiment que l’on ne voit que la partie immergée de
l’iceberg, que les acteurs de la finance ne savent pas
exactement à quoi s’en tenir, les politiques non plus »,
ajoute Zarader. Son commentaire est intervenu au lendemain
de la réunion du G7, venue apporter une réponse à la crise
et qui a regroupé, vendredi, les pays les plus riches
(Allemagne, Canada, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne,
Italie, Japon) sur un cadre commun de mesures face à la
crise financière, sans toutefois annoncer de mesures
spécifiques qui auraient pu calmer rapidement l’anxiété des
marchés. Le communiqué du G7 sur son plan d’action en cinq
points s’est révélé inhabituellement bref pour ce genre de
réunions.
« Il couvre tous les points essentiels », souligne Ivan
Savic, du centre d’études du G8 de l’Université de Toronto,
et « il reflète le souhait des pays de se garder la
possibilité d’agir individuellement ».
Depuis
que la crise financière, provoquée initialement par la
déconfiture des prêts hypothécaires à risques « subprime »
américains, a déferlé sur les marchés mondiaux, les mesures
adoptées l’ont été en ordre dispersé, l’Europe notamment
peinant à trouver une riposte commune. Côté américain, le
secrétaire au Trésor, Henry Paulson, a indiqué vendredi
soir, à l’issue du G7, qu’une partie des 700 milliards de
dollars débloqués par le Congrès pourra être utilisée par
les autorités fédérales pour prendre des participations
directes dans les établissements financiers pour les
recapitaliser. Si cette mesure a déjà été employée ces
dernières semaines en Europe, elle représente une première
aux Etats-Unis depuis les années 1930 et une entorse au
credo libéral suivi depuis les années Reagan.
Certains ministres ayant pris part, comme la Française
Christine Lagarde, ont mis l’accent sur l’engagement du G7 à
ne plus laisser aucune banque importante faire faillite.
Cela vise la décision des autorités américaines à la
mi-septembre de laisser la banque d’affaires Lehman Brothers
déposer son bilan, qui, selon eux, a été à l’origine de
l’implosion du marché interbancaire ces dernières semaines.
« C’est du bon air, mais de l’air quand même », a ironisé
Robert Brusca, de FAO Economics, en réagissant au communiqué
du G7. Selon lui, « il n’y a pas une seule promesse concrète
».
Tentatives d’apaisement
Pour les opposants au néolibéralisme et à la suprématie de
l’économie du marché, c’est un aveu d’échec de ce système
voire du capitalisme en général instauré comme une croyance,
à laquelle tout le monde doit se vouer sans faille.
Le président américain, George W. Bush, lui, semble le
héraut de l’optimisme. Il a tenté samedi de rassurer ses
concitoyens sur la santé à long terme de l’économie des
Etats-Unis, assurant une fois de plus, malgré la crise
financière, qu’ils ont des « raisons d’être confiants ».
« Sur le court terme, nous allons continuer à être
confrontés à des défis », a-t-il déclaré dans son allocution
radiophonique hebdomadaire. « Mais sur le long terme, les
Américains ont des raisons d’être confiants ».
Le président Bush a assuré que les Etats-Unis avaient «
l’économie la plus forte et la plus résistante du monde ».
« Lorsque nous avons eu des épreuves difficiles dans le
passé, le peuple américain s’est toujours montré à la
hauteur », a-t-il ajouté, « et c’est exactement ce que nous
allons faire une fois de plus ».
Son discours intervient au terme d’une semaine noire sur les
Bourses mondiales, bien que Wall Street soit parvenue
vendredi, après une séance en montagnes russes, à limiter la
casse, le Dow Jones perdant 1,49 % (128 points) après avoir
lâché jusqu’à 700 points en journée. Cela dit, il a bien
reconnu que ces pertes sont « provoquées par l’incertitude
et la peur ». Un retour à la case départ somme toute. Le
système serait bien défaillant. C’est ce que souligne
d’ailleurs Didier Sornette, professeur spécialiste des
risques entrepreneuriaux à l’Institut fédéral suisse de
technologie (ETH) de Zurich. « La doctrine est mise à mal.
En théorie, un krach ne peut se produire que lorsque
survient une information nouvelle affectant le marché ». Et
d’ajouter : « Cela devrait être une réaction rationnelle de
la part d’investisseurs rationnels », ajoute-t-il.
Au départ, « les comportements grégaires ne sont pas
forcément irrationnels », relève-t-il. « A partir du moment
où vous ne détenez pas toutes les informations, il peut être
rationnel de regarder ce que font vos voisins et de les
imiter », estime-t-il. « C’est un peu comme un réflexe de
survie. Si vous marchez dans la rue et que vous voyez une ou
deux personnes regarder vers le ciel, vous allez lever les
yeux pour voir si quelque chose n’est pas en train de vous
tomber dessus », explique-t-il.
D’autres évoquent « l’effet papillon » (théorie selon
laquelle un simple battement d’aile de papillon peut finir
par déclencher une tempête) toujours possible. « Si demain
des gens se mettent à faire la queue devant une banque, cela
peut interpeller les autres. Il peut y avoir un risque de
contagion, surtout si des caméras de télévision sont là pour
le montrer au journal de 20h ».
Le Nobel dépassé
La mise en doute du système susceptible de choir sous le
simple effet papillon a atteint d’ailleurs le Nobel
d’économie, autre lieu de culte du capitalisme et attribué
d’ailleurs en pleine débâcle. La crise financière qui frappe
le monde pourrait à l’avenir influencer les choix du comité
Nobel d’économie et, selon des experts, les détourner des
tenants du libéralisme.
« Je pense que la crise amène un changement philosophique
fondamental. Nous nous sommes rendus compte que des marchés
non contrôlés peuvent conduire à un désastre », a déclaré
Joseph Stiglitz, professeur à l’Université de Columbia, lui
même lauréat du Nobel d’économie en 2001. Les théories
d’économistes comme Milton Friedman, Nobel 1976, sont de
plus en plus montrées du doigt pour leur rôle dans les
turbulences financières actuelles, prônant un secteur privé
puissant et une intervention minimale des gouvernements dans
l’économie. Tout ceci sans oublier que suite à toutes sortes
de pressions économiques, politiques et même militaires, des
pays du Sud ont été quasiment forcés à se convertir au
néolibéralisme en dépit de nombreuses difficultés
structurelles.
Ahmed
Loutfi (avec agences).