Crise.
Elle frappe de plein fouet l’économie mondiale. L’Egypte ne
fait pas exception. Si des effets catastrophiques, comme la
faillite des grandes banques, n’ont pas cours, certains
dangers se profilent à l’horizon.
Perspectives inquiétantes
Un
proverbe arabe dit que les petites étincelles font les
grands incendies. C’est probablement vrai si on les néglige.
Là, on parle économie. La réaction tardive du gouvernement
égyptien vis-à-vis de la chute boursière a amplifié les
craintes des ménages quant à une catastrophe économique qui
semble être à la porte. Même si le pays ne verra pas des
banques en faillite, l’économie pourrait payer cher une
crise mondiale qui a mis en question l’efficacité du système
capitaliste tout entier. « Je me suis précipitée pendant le
week-end pour retirer une grande somme d’argent du guichet
automatique de la banque étrangère où je dépose mes
épargnes, mais un message m’a paru disant qu’un problème
technique est intervenu et que je dois contacter la banque
», raconte Dahlia, déprimée. Beaucoup d’autres ont dit
penser retirer leurs dépôts des banques étrangères pour les
déposer auprès des banques publiques. « Pendant la grande
dépression de 1929, mon grand-père avait dû vendre un
immeuble et le terrain agricole qu’il possédait pour pouvoir
combler les dépenses de sa famille, verrons-nous des jours
pareils ? », se demande Doaa. Telles étaient certaines
réactions égyptiennes aux nouvelles faisant état des
faillites des grandes banques américaines et européennes.
Tout le monde est pris d’une « économania » et ne parle que
de la crise économique et des chutes boursières du monde
entier. La seule réaction officielle était celle du
président de la Bourse, qui a assuré que la chute boursière
n’avait rien à voir avec l’économie réelle dont les
fondements sont solides.
Douze jours après les chutes successives des grands marchés
financiers mondiaux, entraînant également celles des marchés
des pays en développement, notamment l’Egypte, les
responsables égyptiens se sont finalement réunis, dimanche,
pour calmer l’opinion publique prise de panique à cause des
conséquences probables de cette crise sur la Bourse, mais
aussi sur l’économie en gros. Ainsi, ce jour a-t-il vu la
tenue d’une série de réunions officielles. Deux réunions du
groupe ministériel économique avec le président Moubarak,
une troisième entre le premier ministre, Ahmad Nazif, et le
gouverneur de la Banque Centrale d’Egypte (BCE), ainsi
qu’une réunion du conseil d’administration de la Bourse. A
la fin de la journée, Nazif a donné une conférence de
presse, en présence du gouverneur de la BCE et du
ministre de l’Investissement, Mahmoud Mohieddine. (Voir
encadré p. 4).
Le lendemain de ces réunions, la Bourse s’est félicitée de
la clôture sur une hausse de 5,2 %. Inversant ainsi une
tendance de chute qui a commencé depuis son ouverture mardi
7 octobre, après une semaine de clôture en jours fériés. Ce
jour, la Bourse à peine ouverte, l’indice Case 30 avait
aussitôt perdu le quart de sa valeur. En un seul jour ! Et
n’a cessé de saigner depuis, sous la pression de la vente
massive des investisseurs étrangers. Ces derniers, en faute
de liquidité, ont dû vendre leurs avoirs sur les marchés
émergents pour compenser les pertes qu’ils ont assumées dans
leurs propres pays. Cela a mené à des chutes en parallèle
des marchés arabes. Et la question s’est posée sur la
profondeur de l’impact de la crise mondiale sur les
économies en développement (voir p. 5).
A l’heure où les responsables des Banques Centrales de tous
les pays arabes ont tenté d’apaiser leurs citoyens pendant
les deux jours qui ont suivi les grandes chutes, aucun
responsable de la BCE n’avait réagi dans les médias. Les
numéros de téléphone du bureau du gouverneur de la BCE ne
répondaient pas mercredi et jeudi 8 et 9 octobre. On dirait
que les responsables étaient au pays de la Belle au bois
dormant. En fait, tous les responsables concernés étaient
hors du pays : le gouverneur de la BCE et son équipe, le
ministre de l’Investissement et celui des Finances, étaient
tous partis pour Washington assister aux réunions de
l’automne de la Banque mondiale et du Fonds monétaire
international, ironiquement pour débattre les conséquences
de la crise mondiale.
Et si une banque déclarait faillite ?
La
question est à l’ordre du jour, puisque 39 % des dépôts
bancaires sont auprès des banques étrangères. Farouq Al-Oqda,
gouverneur de la BCE, a répondu à cette question adressée
par l’Hebdo pendant la conférence de presse, à laquelle il a
assisté le 12 octobre, en disant que « cette situation est
peu probable », vu la performance des banques en Egypte. «
Mais au cas où une banque privée annoncerait faillite, la
BCE interviendra pour la sauver. On l’a déjà fait auparavant
», rassure-t-il.
Dans le même contexte, il explique que les avoirs bancaires
investis auprès des banques à l’étranger ne représentent en
fait que 10 % du total des dépôts bancaires, un plafond
stipulé par la loi sur les banques. Ce qui signifie qu’un
total de 15 milliards de dollars est investi ou déposé dans
des banques internationales. Pourtant, la loi ne contraint
pas les banques à annoncer régulièrement les montants
investis, ni les banques et les pays où ils sont investis.
Cependant, elles doivent reporter ces informations à la BCE
quand elle les demande. « La BCE avait contacté toutes les
banques et attend ces informations détaillées », a déclaré
Al-Oqda.
Ismaïl Hassan, ancien gouverneur de la BCE, partage ce ton
rassuré. Il rappelle quand, au début des années 1990, la
Banque internationale du crédit et commerce avait déclaré
faillite, la Banque Misr a racheté ses agences en Egypte et
par suite assuré les droits des dépositaires. Et de
souligner que « toutes les banques en Egypte sont sous la
tutelle de la BCE, et ne dépendent pas de leurs banques
mères ». Le secteur bancaire est donc à l’abri d’un krash.
Cependant, malheureusement, l’on ne peut pas généraliser sur
toute l’économie. Car les impacts indirects de la crise ne
sont pas moins dangereux. Ainsi, des réactions en chaîne
pourraient se déclarer et jeter l’économie dans le « Tsunami
économique » qui envahit le monde.
Et la baisse de croissance ?
Ainsi, lors de son unique apparition devant les médias,
Nazif a enfin avoué, après des mois de dénégation, que
l’économie égyptienne va être touchée par la crise mondiale.
« Nous serons satisfaits si la croissance économique
atteigne 6 % l’année prochaine », souligne-t-il. Ce taux
donne un coup dur à l’ambition du gouvernement de réaliser
des taux de croissance au-delà de 7 % pendant dix ans
consécutifs, pour pouvoir achever un développement
économique de poids.
Pour d’autres, la baisse sera plus grande. Christophe Besse,
conseiller économique et commercial à la Commission
européenne, explique que la croissance en Egypte a été basée
au cours des 4 ou 5 dernières années sur les IDE
(Investissements Directs Etrangers) et la consommation
privée. « En tenant compte que l’Europe et les Etats-Unis
s’emparent des deux tiers du total des IDE en Egypte, le
volume des investissements y sera sans doute touché vu la
récession mondiale. Il est donc prévu d’assister à un
ralentissement économique en Egypte. Le taux de croissance
pourrait chuter de quelque 2 ou 3 % au cours de l’année
prochaine ».
En fait, les IDE ont augmenté durant les quatre dernières
années pour atteindre 15 milliards de dollars pendant
l’année dernière, menant à la baisse relative du taux de
chômage et à une offre du dollar dans l’économie, qui a à
son tour contribué au soulagement du taux de change de la
livre égyptienne. L’économie égyptienne avait connu de plus
une croissance notable des exportations égyptiennes qui
risquent à leur tour de ralentir, quand les vents
changeront, pendant un ou deux ans au moins. Le commerce
n’est-il pas le résultat d’un dynamisme économique ? Donc,
avec la récession, « il y aura moins de revenus dans les
pays développés à dépenser sur les biens importés. Et donc
les deux plus grands partenaires commerciaux de l’Egypte
feront un pas en arrière en ce qui concerne les importations
», explique Ahmad Galal, directeur du Forum de recherches
économiques de la région Mena. Besse approuve en ajoutant
que la baisse prévue des importations européennes mènera à
son tour à davantage d’élargissement du déficit de la
balance commerciale entre l’Egypte et l’UE.
« Ce déficit s’aligne actuellement à 3 milliards d’euros »,
renchérit-il.
Par ailleurs, la baisse du volume du commerce mondial
signifie moins de navires qui passent par le Canal de Suez,
transportant les biens commerciaux d’un bout à l’autre du
monde. Ce qui entraîne la baisse des revenus du Canal. A
part le commerce, les revenus du tourisme seront également
voués à la baisse. En somme, vu que tous ces revenus sont en
dollars, il est certain que la quantité de dollars
disponibles dans l’économie égyptienne baissera. Y aura-t-il
une pénurie de dollars comme celle qui accablait le pays en
2000-2003 ? Pour Farouq Al-Oqda, non.
Et la stabilité de la livre égyptienne ?
La BCE dispose d’un montant record de dollars en réserves
internationales. Elles sont à la hauteur de 35 milliards de
dollars, couvrant plus de 12 mois d’importations (une
économie saine n’a besoin que d’un montant qui couvre 3-4
mois d’importations seulement). Ainsi, Farouq Al-Oqda a
assuré : « Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. On guette bien
les évolutions sur la scène et on ne pourra pas négliger les
répercussions de la crise. S’il est nécessaire, on aura
recours aux réserves pour protéger la livre égyptienne.
N’est-ce pas l’objectif de posséder des réserves ? ». Il a
de plus souligné que la livre égyptienne a pu bien assumer
la fuite en masse des étrangers, qui ont vendu leurs actions
sur la Bourse et pris leurs dollars hors du pays durant les
deux dernières semaines. Il est à noter par contre que le
dollar a renchéri devant la L.E., gagnant 12 piastres en
deux mois. Atteignant ainsi dimanche dernier 5,5 L.E., son
plus haut niveau depuis sept mois. Pour Ahmad Galal, « il
faut laisser la livre baisser, ce n’est pas viable
économiquement de continuer à fixer le taux de change. Il
faut que la BCE en revanche s’occupe du taux d’inflation.
C’est là plutôt où elle doit intervenir ».
Salma Hussein (avec Nevine Kamel)