Colloque.
26 chercheurs étaient réunis pour le 35e symposium du
CODESRIA, Organisation indépendante panafricaine, autour du
thème « Genre et citoyenneté à l’ère de la mondialisation ».
Femmes africaines et
magma mondialiste
Les
interactions et les heurts entre genre, citoyenneté et
mondialisation ainsi que leur interpénétrabilité dans les
sociétés africaines : voici le thème longuement débattu par
un aréopage de chercheurs et sociologues du CODESRIA (The
Council for the Développement of Social Science Research in
Africa — le Conseil pour le développement des sciences
sociales en Afrique) au Caire, durant trois journées
d’interventions et de tables rondes (8-10 octobre 2008).
Le CODESRIA consacre ses ressources au développement des
sciences sociales en Afrique. Depuis l’Afrique du Sud, l’Ile
Maurice, le Kenya, la RDC, le Maroc ou encore l’Ouganda,
cette poignée de chercheurs a présenté un condensé des
conclusions qu’ils ont tirées en travaillant sur des
problématiques liées aux concepts de genre, de citoyenneté
et de mondialisation.
Le terme « mondialisation » est apparu dans les années 1980
et désigne le développement de liens d’interdépendance entre
hommes et femmes, activités humaines et systèmes politiques
à l’échelle de la planète. Son interaction avec le « citoyen
», qui est une personne qui relève de l’autorité et de la
protection d’un Etat, a des conséquences que les chercheurs
ont voulu illustrer lors de cette rencontre. Le genre enfin,
qui dans le jargon sociologique et médical désigne un
concept distinguant les hommes des femmes en s’attachant aux
différences non biologiques des deux sexes, est aussi en
mutation dans un contexte de mondialisation.
« Dans le contexte culturel de domination patriarcale de l’Ile
Maurice, la mondialisation a permis aux femmes de réclamer
leurs droits légaux, économiques et politiques », explique
Ramola Ramtohul, de l’Université du Cap en Afrique du Sud.
La mondialisation, qui depuis l’origine est un mouvement
politique, social, économique et culturel qui s’opère du
Nord vers le Sud, a traîné dans son sillage la
reconnaissance des droits fondamentaux des femmes, et a
contribué à améliorer la condition des femmes d’Afrique. Les
associations de féministes africaines comptent de plus en
plus de membres qui coordonnent leurs actions avec leurs
consœurs américaines ou européennes dans le cadre d’actions
à forte portée symbolique. La « Marche des femmes » a vu
participer lors de sa dernière édition pas moins de 1 442
associations de femmes en Afrique, un record jamais atteint
auparavant. Ndeye Aminata Diagne, doctorante sénégalaise, a
axé sa recherche sur l’axiome suivant : « Le féminisme
africain : entre altermondialisme et développement durable
». « Le mouvement féministe africain est plutôt en faveur de
la mondialisation, mais la participation des femmes dans le
débat politique reste trop peu visible », explique Ndeye
Aminata Diagne, qui ajoute qu’il existe un altermondialisme
en Afrique, mais encore balbutiant. Même si tous s’accordent
à dire que les interpénétrations politiques, sociales et
économiques engendrées par la mondialisation ont eu des
répercussions positives sur les femmes africaines, les
déceptions ont été nombreuses. Trop de femmes ont été
laissées au ban de ce nouvel ordre mondial et ont été
privées des moyens indispensables à son intégration, par
leur condition inférieure dans la société, et à échelle plus
restreinte, au sein du couple. C’est ce qu’explique très
clairement Mustapha Ziki, de la faculté de droit de
Marrakech, dans son exposé intitulé : « Citoyenneté et
développement humain au Maroc face aux différentes formes
d’exclusion : une approche de genre ». « La liaison homme/père-Etat
renforce la création des hiérarchies liées au sexe et
facilite l’institutionnalisation d’une citoyenneté
discriminatoire dans les projets de construction de l’Etat
».
Fonkwe
Prudentia Tamonkeng, chercheuse camerounaise, poursuit le
même cheminement intellectuel que son collègue dans son
exposé « The Acquisition of New Citizenship Status in the
Global Village through the Emerging Female Chiefship in
Bangwa Land — Cameroon ».
Elle dénonce la dominance « mâle » du concept de
mondialisation : « Comment les hommes et les femmes
peuvent-ils devenir des citoyens égaux, alors que leur accès
à la terre, au crédit, à l’éducation, au processus
décisionnel, à la technologie et à l’information sont si
différents ? ». Phénomène plus inquiétant encore, la
pauvreté des femmes a augmenté depuis la mise en place de
grands réseaux de mondialisation, et certaines se retrouvent
non seulement marginalisées mais tout bonnement exclues de
cette nouvelle donne économico-politique. Les femmes sont
souvent des citoyennes de deuxième main, qu’on assigne à des
tâches moins gratifiantes et qui sont presque
systématiquement éloignées du processus décisionnel. Susanna
Yene Awasom, de l’Universite de Yaoundé au Cameroun, donne
l’exemple de la répartition des terres et de leurs récoltes
entre les époux : « La terre appartient aux hommes, tandis
que les récoltes et les fermes reviennent aux femmes. Il est
normal et politiquement correct au Cameroun que les
discussions sur les problèmes de la terre incombent aux
hommes, tandis que les femmes traitent des problèmes
triviaux de la ferme ». Moustapha Ziki fait le même constat
au Maroc : « La féminisation de la fonction publique et
l’augmentation du nombre de fonctionnaires femmes durant les
vingt dernières années ne signifient pas pour autant
l’équité en matière d’accès aux postes à responsabilité
entre les hommes et les femmes ».
La plupart des pays africains qui ont connu l’avènement de
la démocratie libérale, apportée par la mondialisation, ont
vécu des modifications sociopolitiques profondes.
L’instauration du multipartisme et l’affirmation des droits
et des libertés se sont souvent accompagnées d’une révision
de la Constitution, davantage en faveur des femmes. Des lois
privilégiant la liberté individuelle et l’égalité des sexes
ont été votées, des conventions dans ce sens ont été
ratifiées, mais on ne peut pourtant pas parler d’un
changement radical de la condition féminine. « Le processus
démocratique au Cameroun a modifié le type d’organisation de
l’Etat sans transformer profondément les logiques machistes
de la conception du pouvoir », affirme Pauline Ngo,
chercheuse indépendante camerounaise.
L’émancipation complète des femmes nécessitera sans doute un
long processus bidirectionnel : le concept d’égalité des
droits qui accompagne le phénomène de mondialisation,
phénomène macro, devra nécessairement s’accompagner d’un
mouvement macro. Ce sera à la femme de redessiner un
équilibre au sein de son couple et de sa communauté.
Louise Sarant