Afghanistan.
En butte à une multiplication des assauts des Talibans,
l’Otan a décidé de participer au démantèlement des réseaux
du trafic d’opium, qui assure aux islamistes l’essentiel de
leurs revenus.
L’Otan s’attaque aux caisses des Talibans
Les
pays de l’Otan ont fini par se mettre d’accord, après des
heures de difficiles discussions, pour s’attaquer pour la
première fois en Afghanistan au trafic d’héroïne qui finance
les Talibans, un combat jugé essentiel par le commandant
suprême des forces de l’Alliance. Le général américain John
Craddock réclamait un accord permettant une intervention
directe des forces de l’Otan contre les laboratoires, les
réseaux de trafiquants et les « parrains » du milieu de la
drogue, un secteur qui rapporterait entre 60 et 80 millions
de dollars par an aux Talibans, selon le secrétaire
américain à la Défense, Robert Gates.
Un porte-parole de l’Otan, James Appathurai, a annoncé que
ses 26 pays membres avaient trouvé vendredi à Budapest un
accord pour que l’Isaf (Force internationale d’assistance à
la sécurité, placée sous commandement de l’Otan) soit, sous
condition, autorisée à intensifier la lutte contre les
trafiquants, en se fondant sur les demandes du gouvernement
de Kaboul et les résolutions du Conseil de sécurité des
Nations-Unies. Cet accord présente un délicat compromis
entre les membres de l’Isaf, divisés sur l’opportunité
d’inclure la lutte contre l’opium dans leur mission.
L’Allemagne et d’autres pays membres comme l’Espagne et
l’Italie, en charge du nord et de l’ouest de l’Afghanistan,
étaient réticents à étendre les missions de l’Otan, Berlin
craignant notamment que cela ne multiplie les occasions
d’affrontements. L’Allemagne, dont le Parlement doit voter
la semaine prochaine l’envoi de 1 000 soldats
supplémentaires en Afghanistan, ne voulait pas non plus
entendre parler d’un changement de mandat des troupes. La
France, dont les soldats, outre Kaboul, sont surtout engagés
dans l’Est, où les Talibans sont très virulents, ne
souhaitait pas de blocage sur cette question mais refusait
que l’Isaf se transforme en unité anti-drogue et que le
gouvernement afghan perde la gestion du dossier du trafic de
stupéfiants.
Tous ces pays ne voulaient pas se mêler directement à des
actions d’éradication de la drogue, de peur de s’aliéner la
population rurale qui en tire ses revenus. Le ministre
français de la Défense, Hervé Morin, a posé ainsi la
question : « Tout le monde est bien entendu conscient que la
drogue finance les Talibans, mais il ne faut pas aller
au-delà de la mission confiée par les Nations-Unies » à l’Isaf.
Car « on risquerait de se mettre dans une situation
difficile vis-à-vis de la population afghane », a-t-il
estimé.
Pour répondre aux préoccupations de ces pays, le secrétaire
américain à la Défense, Robert Gates, a insisté sur le fait
qu’il ne s’agissait pas de se substituer au gouvernement
afghan ou d’éradiquer les champs de pavot mais de démanteler
les réseaux de trafiquants, détruire des laboratoires
clandestins, intercepter des cargaisons d’opium et
d’héroïne, ou encore de produits chimiques entrant dans leur
fabrication. Dans la pratique, ce genre d’opérations ne sera
mené que par des troupes qui y auront été dûment autorisées
par leurs gouvernements respectifs. Ces interventions
devront aussi éviter au maximum les pertes de vie civile,
selon le texte de l’accord, un point très sensible sur
lequel insistait l’Allemagne notamment. En outre, les
opérations seront concentrées sur des régions prioritaires à
définir par l’Isaf. A priori, il s’agira des sept provinces
du Sud, où culminent à la fois la culture du pavot et les
activités des Talibans, ce qui répond aux préoccupations des
Etats-Unis, du Royaume-Uni, du Canada et des Pays-Bas, dont
les soldats sont présents dans cette zone particulièrement
difficile, où est concentrée la culture du pavot en
Afghanistan, qui représente 92 % de la production mondiale
d’opium et d’héroïne. De leur côté, « les Américains et les
Britanniques auront les mains libres », comme ils le
désiraient dans la lutte contre le trafic de drogue, a
souligné un diplomate. Une première évaluation de la
nouvelle tâche de l’Isaf sera faite par les ministres de la
Défense de l’Otan lors de leur réunion de février prochain à
Cracovie en Pologne.
La décision de l’Otan est un tournant dans sa lutte
difficile contre la rébellion islamiste en Afghanistan.
L’insurrection a pris de l’ampleur depuis deux ans, les
embuscades et les attentats des Talibans faisant désormais
environ 20 morts par mois dans les rangs des forces
internationales et bien plus encore dans la population
civile. Inquiets de la possibilité d’un échec en
Afghanistan, les Etats-Unis s’efforcent de forger une
nouvelle stratégie visant à étendre le pouvoir des milices
tribales, affirme samedi le Los Angeles Times citant un haut
responsable militaire américain. « Les troupes américaines
vont réduire leurs opérations de combat pour se concentrer
sur l’entraînement des forces gouvernementales afghanes et
des milices tribales » tout en s’appuyant moins sur le
gouvernement central de Kaboul, a expliqué ce gradé sous le
couvert de l’anonymat. Cette approche est controversée, car
elle pourrait étendre l’influence des chefs de guerre
afghans tout en sapant le gouvernement du président Hamid
Karazaï. En outre, cela pourrait aussi provoquer des
rivalités entre les unités des forces de sécurité en
Afghanistan. Mais la volonté des militaires à Washington
d’envisager de prendre de tels risques reflète une
inquiétude grandissante quant à une dégradation de la
situation en Afghanistan. « Jusqu’à récemment, le Pentagone
n’aurait pas considéré de renforcer les milices tribales,
mais avec l’insuffisance des troupes (de l’Otan) disponibles
en Afghanistan, les stratèges militaires américains pensent
que seule une nouvelle approche peut arrêter la propagation
de la violence », a poursuivi ce responsable.
Le secrétaire américain à la Défense, Robert Gates, a
annoncé vendredi avoir suggéré à l’Otan l’envoi de renforts
temporaires en Afghanistan à l’occasion des élections de
2009, afin d’assurer la sécurité dans le pays. L’élection
présidentielle, la seconde en Afghanistan depuis la chute
des Talibans en 2001, doit se tenir fin 2009 à une date
encore indéterminée. Des élections législatives devront
suivre. Les Etats-Unis ont 33 000 troupes en Afghanistan,
dont 13 000 parmi le contingent de 50 000 soldats conduit
par la Force internationale de sécurité de l’Otan.
Hicham Mourad