Festival du Théâtre Expérimental.
Le président du jury, Jacques
Téphany, souligne l’importance du lien entre le
théâtre et le public, que ce soit ou non dans le cadre d’un
spectacle dit « expérimental ».
« Depuis quelques années, on est entré dans le théâtre
post-dramatique »
Al-Ahram
Hebdo : Vous êtes directeur de la Maison Jean Vilar. En quoi
consiste sa mission ?
Jacques Téphany :
Cette maison est créée pour entretenir et faire connaître la
pensée de Jean Vilar, sa leçon, son souci de la relation
entre le théâtre et le public. On poursuit encore ce lien
entre la création artistique et le public qui change tout le
temps.
La maison s’inscrit plutôt dans l’ordre de la critique, du
commentaire, de l’accompagnement et de l’observation. On
fait appel à beaucoup de sociologues, philosophes,
historiens et artistes. On se trouve dans l’ordre de la
réflexion et la recherche. En France, on a toujours le
problème de l’intellectuel qui doit réfléchir à la société
et y apporter de la lumière. Il faut avoir des phares. Mais
un phare n’indique pas le chemin mais plutôt l’écueil. Dans
ce sens, la Maison Jean Vilar est considérée comme un phare
qui initie les artistes à mettre en considération le public.
— Comment l’expérimentation peut-elle toucher l’écriture
théâtrale ? Quelles en sont les limites dans le théâtre
d’aujourd’hui ?
— Je suis administrateur du théâtre et auteur de quelques
pièces. J’ai également adapté quelques œuvres de
Shakespeare, de Molière, de Victor Hugo, etc. Il y a
toujours une expérimentation. Mais il faut se méfier des
catégories. Jouer Molière ou Shakespeare devant un public
qui ne les a jamais vus est une expérience. Jouer aussi une
pièce neuve, contemporaine devant quelque public que ce soit
est aussi une expérience. Il est plutôt question de la
rencontre des langages. Etre et se faire comprendre.
Quiconque qui fait du théâtre, ou de la télévision, cherche
à s’adresser à quelqu’un. Il faut donc trouver les moyens de
se faire comprendre. C’est là l’expérimentation et la
nouveauté. Les hommes de théâtre sont des artistes qui
peuvent tout à coup proposer des moyens d’expression
inattendus et étonnants, que le public va comprendre.
L’expérience compte, mais aussi le sens du public.
— Dans le festival, de nombreux spectacles favorisent le
théâtre visuel. Qu’en pensez-vous ?
— Tout d’abord, dans le festival, il y a la question de
l’international, donc de la compréhension. C’est la Tour de
Babel. Il faut se comprendre. On peut résoudre ce problème
par des spectacles qui relèvent du ballet, de la pantomime,
de la musique, de la danse, etc. Un langage universel. C’est
une tension normale ou plutôt une tentation normale. En
Egypte, je me pose la question : A qui s’adresse ce festival
? Aux intellectuels, aux jeunes … C’est une autre dimension
du problème. Aujourd’hui, on est très sensible à l’actualité
publique, aux inquiétudes du monde contemporain, à la
pauvreté, à la richesse et aussi aux formes qu’on reçoit. La
télévision nous ouvre un monde extraordinaire. Plus elle
nous ouvre, moins on comprend. S’ajoute à cela l’Internet.
Il me semble que depuis quelques années, on est entré dans
le théâtre post-dramatique. Ce n’est plus le théâtre
dramatique comme on le connaît, avec des personnages, des
enjeux psychologiques, de pouvoir, d’amour, de justice, etc.
On est davantage dans une recherche, une expérience,
favorisant la danse au détriment de la langue. Cela a
commencé déjà avec Maurice Béjart dans les années 1970.
Aujourd’hui, il y a des formes de théâtre, qui sont très
fortes en contestation et qui proposent des séries d’images
provocantes : sang, mort, violence. C’est le monde affreux
dans lequel on vit. Donc la recherche, l’expérimentation,
est basée sur la provocation du public sur l’horreur du
monde. Je crois qu’il ne faut pas s’arrêter sur le mot
expérimental. On dit expérimental et on pense contemporain.
C’est-à-dire un théâtre qui s’intéresse aux soucis de ce
monde. Le théâtre est fait d’une compagnie, d’un groupe qui
ne peut s’isoler de sa société. L’expérimentation est
partout. La nouveauté n’est jamais du neuf avec du vieux.
Tout a été fait. On va recommencer. Et on va faire la même
chose différemment. Le talent compte. Et le grand artiste,
qu’il soit expérimental ou populaire, se voit vite.
— Le festival a fait naître en Egypte beaucoup de troupes
indépendantes et jeunes.
Quelle
est la situation des troupes théâtrales en France ?
— Le gouvernement de notre pays s’occupe en particulier du
théâtre et de la culture. C’est un travail qui coûte plus
qu’il rapporte, donc il faut le soutenir, le subventionner,
etc. Il y a un théâtre national qui n’est pas forcément
officiel, et de grandes troupes comme la Comédie française
qui peut monter des pièces très contestataires. On n’a pas
de censure. Les troupes indépendantes sont celles des jeunes
ou encore des vieilles troupes qui ont perdu leur
officialité. Moi, j’ai eu les deux. J’ai fondé une troupe
avec des jeunes. On a eu beaucoup de succès, cela nous a
permis de se faire remarquer, au point que notre
gouvernement nous a nommés dans une mission nationale qui
vise à représenter des pièces de théâtre dans certaines
régions.
Comme la mission est temporaire, la subvention l’est aussi.
J’ai repris ma troupe et on est devenu encore une fois «
indépendant ».
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réalisée par May Sélim