Ghalia Benali,
chanteuse-danseuse tunisienne de renom, mêle, dans une
dextérité et un érotisme rehaussant ses traits, une mosaïque
d’expressions artistiques et une brassée de talents. De quoi
attiser la curiosité et les sens du public.
Le don d'enchanter
Une voix d’abord. Extraordinaire. Qui pose son grain grave
et épais sur des mélodies qui sont un mélange subtil de
classique arabe et de sonorités plus occidentale, classique
ou jazz. « Je ne suis ni une chanteuse traditionnelle, ni
classique, je n’ai pas de carcan. La musique que je propose
est un nouveau mélange », explique la jeune femme, une vague
de boucles brunes s’écrasant avec fracas entre les
omoplates. Quand elle parle, sa voix est un peu éraillée,
émaillée d’avoir été utilisée à outrance, mais dès qu’elle
entame les premières notes d’une chanson de son spectacle
Roméo et Leïla, sa voix se pose et s’impose avec éclat.
Mais pour comprendre un tant soit peu ce conte chanté,
auquel elle a aussi consacré un livre de collage élégant, il
faut remonter dans le temps et retrouver Ghalia, petite
fille élevée à Zarzis, une bourgade du sud tunisien. Très
inspirée par sa mère, surnommée l’« Indienne » en raison de
ses longs cheveux sombres et de sa passion inconsidérée pour
la culture cinématographique et la danse indiennes, Ghalia
imite, très jeune, les danses indiennes et orientales, lors
des fêtes familiales. Le chant s’est imposé très
naturellement à la jeune fille : « Je n’étais pas chanteuse
à l’origine, je chantais avec ma mère, on attrapait une
casserole et on chantait », raconte Ghalia, une boucle d’or
passée dans les cheveux au sommet du front.
Les films égyptiens qui ont marqué et marquent toujours les
cultures arabes du Machreq et du Maghreb ont fait défiler
sur les écrans de télévision des stars immenses telles que
Abdel-Halim Hafez et Samia Gamal, qui cumulaient plusieurs
formes d’art. « En étant plongée dans cette culture
pluriforme, où des acteurs étaient aussi chanteurs et
compositeurs, j’ai naturellement été attirée par des formes
d’arts variées. Je n’ai jamais eu ni l’envie ni le besoin de
me limiter, car tout s’est imposé à moi avec beaucoup de
naturel ».
Après avoir suivi un cursus scientifique à Tunis, elle
décide de poursuivre des études de graphisme en Belgique : «
A l’époque, une cousine déjà sur place m’avait dit qu’en
guise d’art, le graphisme était ce qui existait de plus
réaliste. En graphisme, on nous apprend à avoir des points
de vues différents, à regarder dans telle direction, et dans
mes chansons, je parle de mon angle de vue », ajoute
l’artiste, un grand sourire ponctuant chacune de se phrases.
Mais l’arrivée en Belgique est aussi marquée par de la
morosité, car l’artiste est contrainte à mettre en berne ses
appétences artistiques. « En Tunisie, je n’avais jamais
ressenti le besoin de chanter ou de danser sur une scène,
car je dansais et chantais tout le temps ! En Belgique, je
chantais toute seule dans ma chambre, je me disais que
personne ne pouvait comprendre l’arabe, alors à quoi bon ?
». C’est sans compter sur l’apparition d’un personnage qui
sera déterminant dans la carrière de la jeune femme. Il
s’agit de Moufadhel Adhoum, Tunisien fraîchement débarqué à
Bruxelles pour y poursuivre des études d’art, et qui
s’avérera être un formidable joueur de luth arabe. Une
amitié instinctive et artistique naît entre les deux
personnages, qui passent des après-midi et des soirées
entiers à jouer et chanter ensemble, « et puis un luth c’est
autre chose qu’une casserole ! », lance Ghalia, dans un
éclat de rire mutin. A l’époque, ces mini-concerts
intimistes, auxquels avaient accès seuls les deux artistes
concernés, ne dépassaient pas les murs de son appartement.
Puis les aléas et les caprices de la vie les séparent un bon
moment, jusqu’à ce qu’un hasard heureux les réunit sur un
quai de gare, à Gand. « J’étais sur le point de monter dans
le train et de retourner vivre à Bruxelles, se souvient la
chanteuse, lorsque je suis tombée sur Moufadhel qui
descendait de ce même train et qui venait s’installer à
Gand. Le train est reparti sans moi ce jour-là … ». Ils ont
commencé à jouer dans des cafés, des centres culturels, avec
des musiciens turcs parfois. Lors de leur premier « vrai »
concert, devant un public à majorité non arabophone, Ghalia
s’est instinctivement mise à « théâtraliser » les chants
arabes, à décortiquer les émotions contenues dans les
paroles par des pas de danse, des expressions corporelles
qui puisent dans les danses indiennes et arabes. « Même si
les gens qui écoutaient ne comprenaient pas l’arabe, il y a
eu une véritable écoute, une concentration, car j’ai bien
appuyé les mots pour être comprise, et mon corps était le
vecteur des états d’âme des paroles », précise Ghalia, le
visage et le corps à l’affût de ces émotions intenses et
contradictoires. Elle se définit volontiers comme un «
témoin », qui rapporte une information et qui l’illustre par
des images, une gestuelle, un regard ou un soupir. « La clé
de l’enchantement, c’est de ne pas se retenir : si l’on est
habité par l’émotion que l’on doit faire passer, le public
la reçoit et l’accepte », dit-elle, convaincue. « C’est
parce que j’ai commencé la chanson en Occident que j’ai
appris à développer ces techniques de chants là, beaucoup
plus personnelles finalement », explique-t-elle. Il est vrai
que dans le monde arabe, l’appréciation se passe davantage
dans la tête que par les gestes, seule Oum Kalsoum était
capable d’hystériser et d’électriser les foules. Ghalia
Benali continue à se produire sur scène, fait une petite
tournée au Portugal et en Espagne, où elle se passionne pour
le Flamenco, qu’elle ajoute à son répertoire d’expression
corporelle.
Puis, c’est en 2003 que voit le jour le projet « Roméo et
Leïla », projet qui grandira jour après jour et année après
année, et qui sera décliné en spectacle chanté et dansé,
ainsi qu’en un livre de contes illustré par des collages. «
J’ai eu envie d’écrire une histoire autour de ces deux
personnages, Roméo et Leïla. Selon moi, cela n’a pas de sens
d’écrire l’histoire de Qaïss et Juliette, d’une part
puisqu’il existe des milliers de couples de ce type et que
cela ne sonne pas aussi bien que « Roméo et Leïla »,
proclame la jeune femme. Ghalia a d’abord illustré les
personnages et décide de gratifier la jeune Leïla d’un œil
unique, qui révèle qu’elle appartient à un monde où on a une
vision des choses uniques. Roméo, qui a deux yeux, est un
érudit qui excelle dans les domaines scientifiques, un
alchimiste, historien, médecin, et qui représente un idéal
masculin. « Une fois que toute l’aventure de Roméo et Leïla
(livre de collage, CD et spectacle) a pris fin, j’ai réalisé
que Leïla, c’était moi quand j’ai quitté la Tunisie, avec
mon lot d’idées limitées, par mon âge et ma méconnaissance
de la vie », estime Ghalia, songeuse. « Aujourd’hui, je me
considère bien plus Roméo que Leïla, mais ces deux
personnages peuvent sans problème marquer les évolutions
d’une seule et même personne », ajoute-t-elle, le visage
penché sur le côté. « Entre l’ancienne Ghalia et la
nouvelle, comme pour Leïla, il y a eu une histoire d’amour
», conclut-elle, très émue. Toutes ses chansons sont en
arabe, à de rares exceptions près où elle chante en espagnol
ou en indien, car l’arabe exerce une sorte de magie sur la
chanteuse : « L’arabe m’inspire beaucoup plus, il agit sur
moi comme une formule alchimique. C’est la langue de la
poésie, du Coran, la langue du rêve … ».
Invitée par le Mawrid Al-Thaqafi à se produire sur la scène
du théâtre Guéneina, dans le cadre des festivités du
Ramadan, Ghalia Benali est extrêmement émue. « Dans ma
musique, je me considère bien plus égyptienne que
tunisienne, et mon attitude sur scène, très théâtrale, est
inspirée en partie des films égyptiens », affirme l’artiste,
le rose aux joues. « Avec Moufadhel, on se disait dans
l’avion, tu te rends compte, on arrive sur la terre foulée
par Oum Kalsoum, la quatrième pyramide ! ».
C’est devant une assistance subjuguée et charmée en tous
points que Ghalia Benali et ses musiciens se sont produits.
« L’Egypte est le pays du rêve », annonce Ghalia Benali, et
elle a su le prolonger, pour le plus grand bonheur de
l’assistance.
Louise Sarant