Aumône Légale.
La création de deux organismes chapeautés par le
gouvernement et chargés de gérer les sommes colossales
provenant de la zakat ne fait pas l’unanimité. La grande
crainte étant que l’argent collecté ne parvienne pas à qui
de droit.
Enquête.
La récurrente question de la gestion
Dans
une publicité qui passe toutes les demi-heures sur les
chaînes satellites, le Dr Ali Gomaa, mufti de la République,
prône les mérites de l’institution Masr al-kheir (l’Egypte
de la bienfaisance) fraîchement créée. Il appelle tout
musulman voulant faire la zakat (aumône légale) à la verser
dans les caisses de cette institution civile qui travaille
en collaboration avec des associations caritatives. Avec
pour slogan : éradiquer la pauvreté, améliorer le niveau de
vie des plus démunis ou les aider à se suffire à eux-mêmes,
cet organisme a pour objectif de gérer les sommes colossales
reçues dans le cadre de la zakat pour venir en aide aux plus
démunis. A la fin de la publicité, le mufti dicte le numéro
100 100, celui du compte bancaire pour collecter les 5
milliards de L.E., chiffre sur lequel mise l’institution. En
même temps, un autre organisme a été créé, intitulé
l’Institution égyptienne de la zakat, en coopération avec
l’Union des chambres égyptiennes du commerce et de
l’industrie, la Chambre économique islamique et la Banque
Nasser. Une initiative du cheikh Saleh Kamel, homme
d’affaires koweïtien et propriétaire d’une série de chaînes
satellites, et Mohamad Al-Masri, un important investisseur
égyptien. Or, le vœu du gouvernement déjà impliqué dans ces
deux initiatives est de créer un seul organisme civil sous
le contrôle étatique chargé de récolter toutes les aumônes
des Egyptiens.
C’est là que le bât blesse. Puisque, déjà ces deux
institutions sont loin de faire l’unanimité des fidèles. «
L’annonce de Masr al-kheir pour recueillir tout l’argent
émanant de la zakat pour mieux le répartir m’a convaincu et
l’apparition du mufti à l’écran a donné plus de crédibilité
à cette association. Ce mufti qui est à la tête de la plus
prestigieuse institution sunnite en Egypte est un homme
irréprochable, mais je ne peux m’empêcher d’être méfiante
quant à la gestion de cet argent », dit Racha, femme au
foyer. Comme beaucoup d’autres fidèles, la confusion est à
l’ordre du jour. Plusieurs questions demeurent sans réponses
concernant cette association : Le mufti va-t-il pouvoir
contrôler tout cet argent ? Sera-t-il mis au courant de ce
qui rentre ou sort des caisses ? Comment savoir si le reste
du personnel va se comporter avec loyauté et gérer cet
argent sagement ?
Et pour avoir la conscience tranquille, Racha décide
d’adopter la stratégie de l’an dernier. « Faire ma petite
enquête et trouver les gens qui méritent cette aumône. Je me
méfie des organismes civils ou officiels ayant une relation
de près ou de loin avec l’Etat ».
Mohamad Fouad, fonctionnaire, pense que cette initiative
n’est qu’une nouvelle forme pour détourner les fonds de la
zakat comme cela s’est passé avec les caisses d’assurance
sociale et les fonds de pension. « Même la zakat ne sera pas
épargnée. Qui de nous aura l’audace d’aller verser son
argent à cet organisme, lié de façon directe ou indirecte à
l’Etat ? Un Etat corrompu, dont les citoyens perdent la vie
en faisant la queue pour une galette de pain ou un sac de
provisions offert au mois du Ramadan.
Un
gouvernement sur lequel on ne peut compter tant les victimes
sont nombreuses : poches de sang contaminé, drame du ferry
Al-Salam 98, accidents de train et tout dernièrement cette
catastrophe de Doweiqa. Bref, tout un climat malsain qui va
faire que l’argent collecté de la zakat ne parviendra jamais
à ceux qui en ont besoin. Et avec tout cela, le gouvernement
tente encore de nous convaincre que l’honnêteté prime
toujours », s’indigne Mohamad. Pour lui, l’implication du
gouvernement dans la collecte de la zakat ouvrira la porte à
une série de paperasserie et bureaucratie.
Pour
calmer les esprits, les journaux ont déjà avancé quelques
noms de personnalités prêtes à suivre la gestion de
l’Institution égyptienne de la zakat, comme par exemple le
cheikh Saleh Kamel et Mohamad Al-Masri, un important
investisseur. Mais rien n’y est fait, les gens sont sur leur
garde. Ils craignent que ces personnes ne fassent l’amalgame
entre leurs intérêts personnels et la mission qu’ils vont
accomplir dans cette nouvelle institution. « Qui sont ces
personnes ? Quelles sont leurs activités ? Et comment
garantir qu’elles ne vont pas détourner cet argent à leur
profit ? Avant de les laisser gérer ces sommes colossales,
il faut que l’on soit bien renseigné sur leurs bonnes
intentions », commente le grand écrivain Samir Ragab dans un
éditorial publié cette semaine. Des craintes qui sont bien
justifiées, surtout après les derniers incidents qui ont
sali l’image des hommes d’affaires. Certains sont impliqués
dans des affaires de corruption, de pot-de-vin et même de
meurtre. Et tout cela sous couvert d’hommes pieux, voulant
venir en aide aux plus démunis.
Un débat
sans fin
«
Ce n’est pas vrai », rétorque le Dr Mohamad Abdel-Halim,
professeur d’économie islamique et directeur du Centre Saleh
Kamel d’économie islamique, qui voit avec plus d’optimisme
le fait de confier la zakat à une seule instance officielle.
D’après lui, cela permettrait de mieux gérer les fonds
recueillis. « La contribution de l’Union des chambres
égyptiennes du commerce et l’industrie, la Chambre
économique islamique et la Banque Nasser, un organisme de
collecte de la zakat, comme l’Institution égyptienne de la
zakat, va permettre de créer des profits pour les individus
et les communautés. Une façon d’établir un équilibre social
et de garantir que l’argent de la zakat soit distribué à
ceux qui en ont le plus besoin. Et pourquoi pas puisqu’il
s’agit d’un organisme indépendant régi par un conseil
d’administration composé de personnalités réputées pour leur
honnêteté ? », explique Abdel-Halim. Il ajoute que
l’institution dont il fait partie va servir de superviseur
populaire et sera sous le contrôle de l’Etat, à l’exemple de
l’Organisme central des statistiques.
Avant
que ces deux organismes ne voient le jour, ceux qui
voulaient s’acquitter de leur zakat s’adressaient à
plusieurs institutions telles que la Banque Nasser, Al-Azhar,
aux mosquées et certaines associations caritatives,
réparties sur l’ensemble des gouvernorats. Dans chaque
mosquée, il existe une commission de la zakat qui recueille
l’argent pour le redistribuer aux pauvres. Par ailleurs,
environ 7 000 associations religieuses et de bienfaisance
reçoivent des fonds à titre de zakat afin de les distribuer
aux orphelins et aux nécessiteux.
« Ce que
je crains c’est que ces nouvelles institutions obligent le
citoyen à leur confier sa zakat alors qu’il y a des
associations qui travaillent depuis des années et qui aident
des milliers de pauvres. Le fait de confier tout l’argent à
cet organisme risque de mettre fin aux activités de ces ONG
», soulève le Dr Raafat Osmane, ex-doyen de la faculté de
jurisprudence et de la charia islamique. Le Dr Abdel-Hamid
Al-Ghazali, professeur d’économie islamique à l’Université
du Caire, accueille, quant à lui, avec satisfaction cette
nouvelle expérience et l’argumente en disant que l’entraide
entre le citoyen et l’Etat contribuerait à une meilleure
distribution des fonds. Les associations caritatives
craignent, elles, le pire. « Les mosquées qui se trouvent
dans chaque quartier sont les seules à connaître les
familles qui ont besoin d’argent et qui n’osent pas en
demander. Cette instance sera-t-elle capable de faire la
liste de toutes les familles pauvres qui habitent dans
chaque rue et ruelle ? », explique le Dr Ahmad Adel
Noureddine, vice-PDG de l’Association de la mosquée de
Moustapha Mahmoud et conseiller de la commission sociale.
La
collecte de l’aumône légale est une question récurrente qui
soulève maints débats chaque année. Mais pour finir, chaque
fidèle agit selon son âme et conscience. La zakat, circuit
officiel et officieux, représente en elle-même des sommes
colossales dont il n’existe aucun chiffre fiable. Car en
plus des mosquées dépendant du ministère des Waqfs, où il
existe des comités légaux de zakat, fleurissent une
multitude d’associations caritatives dont l’activité
s’intensifie durant les dix derniers jours du Ramadan, où
les annonces à la télé se succèdent et augmentent comme si
chaque organisme ou association se livrait à une concurrence
acharnée, exploitant ainsi ce don de charité ramadanesque
pour ramasser le plus d’argent. Des sommes dont le montant
déclaré frise les 12 milliards de L.E., mais cette année,
l’on prévoit davantage. Cernée par ce flot d’annonces qui
défilent sans arrêt aux heures de grande écoute, Rim,
professeur, semble pourtant indécise devant le choix qui
s’offre à elle. Comme chaque année, elle continue de se
poser la même question : « A qui remettre cette zakat, un
des cinq piliers de l’islam, et sentir qu’elle est tombée
entre de bonnes mains ? ». Les deux institutions récemment
créées ne l’emballent pas, Racha doit pour cela se
renseigner. Mais avant, elle doit faire ses calculs, peser
ses bijoux pour connaître leur valeur et en extraire les 2,5
% car la zakat est obligatoire pour tout musulman possédant
une somme d’argent qui équivaut au prix de 85 grammes d’or.
Puis elle consulte ses amies et proches pour lui indiquer
des pauvres gens pour qui cette zakat serait d’un grand
profit. Une aumône qu’elle tient à répartir équitablement
entre différentes personnes. Une femme installée au coin de
sa rue et qui gagne sa vie en vendant du persil et de la
coriandre, sa femme de ménage, une veuve qui élève des
orphelins, une jeune fille qui n’a pas les moyens de faire
son trousseau ou une famille nombreuse qui a du mal à
s’acquitter des frais de scolarité pour ses enfants. « Les
pauvres, ce n’est pas ça qui manque. Ceux qui bénéficient de
ma zakat sont visibles, mais il en existe d’autres qui
restent cloîtrés chez eux et qu’on ne peut pas atteindre car
on ne les connaît pas », explique-t-elle, tout en ajoutant
que chaque vendredi, elle n’oublie pas de parcourir le
journal pour relever les adresses des institutions qui
ramassent les aumônes. Elle commence tout d’abord par lire
les annonces publicitaires de différentes institutions qui
jouent sur les émotions des citoyens, prend note des
différentes fatwas publiées dans les journaux puis s’attarde
sur les questions posées par les fidèles qui souhaitent que
cette zakat profite pleinement aux plus démunis. Devant
elle, sur l’écran de la télévision, Dar Al-Ormane,
association caritative, met aussi le paquet et diffuse sa
publicité : « Aide une veuve pour lui offrir un buffle qui
servira à nourrir et éduquer ses enfants, la formule idéale
pour faire l’aumône durable ». Une autre pub diffusée par la
Banque alimentaire, financée par des hommes d’affaires,
lance : « Rien de meilleur que de nourrir un démuni au cours
de ce mois sacré. Contribue selon tes moyens pour que les
pauvres n’aient plus faim ». Quant à l’hôpital 57357, il
fait appel aux âmes généreuses qui ont contribué à sa
construction pour envoyer cette aumône qui aiderait à
soigner davantage d’enfants cancéreux. Un embarras du choix
qui ajoute à la confusion.
Bref,
c’est l’embarras du choix et toujours la même confusion.
Racha ne veut plus confier son argent ou ses dons de charité
à n’importe qui, et ce depuis le jour où elle a découvert
que le personnel d’une maison de retraite détournait des
vêtements. Revenue six mois plus tard au même endroit, elle
remarque que la directrice portait le manteau qui faisait
partie du lot.
Chahinaz Gheith