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 Semaine du 1 au 7 Octobre 2008, numéro 734

 

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Société

Aumône Légale. La création de deux organismes chapeautés par le gouvernement et chargés de gérer les sommes colossales provenant de la zakat ne fait pas l’unanimité. La grande crainte étant que l’argent collecté ne parvienne pas à qui de droit. Enquête.

La récurrente question de la gestion

Dans une publicité qui passe toutes les demi-heures sur les chaînes satellites, le Dr Ali Gomaa, mufti de la République, prône les mérites de l’institution Masr al-kheir (l’Egypte de la bienfaisance) fraîchement créée. Il appelle tout musulman voulant faire la zakat (aumône légale) à la verser dans les caisses de cette institution civile qui travaille en collaboration avec des associations caritatives. Avec pour slogan : éradiquer la pauvreté, améliorer le niveau de vie des plus démunis ou les aider à se suffire à eux-mêmes, cet organisme a pour objectif de gérer les sommes colossales reçues dans le cadre de la zakat pour venir en aide aux plus démunis. A la fin de la publicité, le mufti dicte le numéro 100 100, celui du compte bancaire pour collecter les 5 milliards de L.E., chiffre sur lequel mise l’institution. En même temps, un autre organisme a été créé, intitulé l’Institution égyptienne de la zakat, en coopération avec l’Union des chambres égyptiennes du commerce et de l’industrie, la Chambre économique islamique et la Banque Nasser. Une initiative du cheikh Saleh Kamel, homme d’affaires koweïtien et propriétaire d’une série de chaînes satellites, et Mohamad Al-Masri, un important investisseur égyptien. Or, le vœu du gouvernement déjà impliqué dans ces deux initiatives est de créer un seul organisme civil sous le contrôle étatique chargé de récolter toutes les aumônes des Egyptiens.

C’est là que le bât blesse. Puisque, déjà ces deux institutions sont loin de faire l’unanimité des fidèles. « L’annonce de Masr al-kheir pour recueillir tout l’argent émanant de la zakat pour mieux le répartir m’a convaincu et l’apparition du mufti à l’écran a donné plus de crédibilité à cette association. Ce mufti qui est à la tête de la plus prestigieuse institution sunnite en Egypte est un homme irréprochable, mais je ne peux m’empêcher d’être méfiante quant à la gestion de cet argent », dit Racha, femme au foyer. Comme beaucoup d’autres fidèles, la confusion est à l’ordre du jour. Plusieurs questions demeurent sans réponses concernant cette association : Le mufti va-t-il pouvoir contrôler tout cet argent ? Sera-t-il mis au courant de ce qui rentre ou sort des caisses ? Comment savoir si le reste du personnel va se comporter avec loyauté et gérer cet argent sagement ?

Et pour avoir la conscience tranquille, Racha décide d’adopter la stratégie de l’an dernier. « Faire ma petite enquête et trouver les gens qui méritent cette aumône. Je me méfie des organismes civils ou officiels ayant une relation de près ou de loin avec l’Etat ».

Mohamad Fouad, fonctionnaire, pense que cette initiative n’est qu’une nouvelle forme pour détourner les fonds de la zakat comme cela s’est passé avec les caisses d’assurance sociale et les fonds de pension. « Même la zakat ne sera pas épargnée. Qui de nous aura l’audace d’aller verser son argent à cet organisme, lié de façon directe ou indirecte à l’Etat ? Un Etat corrompu, dont les citoyens perdent la vie en faisant la queue pour une galette de pain ou un sac de provisions offert au mois du Ramadan. Un gouvernement sur lequel on ne peut compter tant les victimes sont nombreuses : poches de sang contaminé, drame du ferry Al-Salam 98, accidents de train et tout dernièrement cette catastrophe de Doweiqa. Bref, tout un climat malsain qui va faire que l’argent collecté de la zakat ne parviendra jamais à ceux qui en ont besoin. Et avec tout cela, le gouvernement tente encore de nous convaincre que l’honnêteté prime toujours », s’indigne Mohamad. Pour lui, l’implication du gouvernement dans la collecte de la zakat ouvrira la porte à une série de paperasserie et bureaucratie.

Pour calmer les esprits, les journaux ont déjà avancé quelques noms de personnalités prêtes à suivre la gestion de l’Institution égyptienne de la zakat, comme par exemple le cheikh Saleh Kamel et Mohamad Al-Masri, un important investisseur. Mais rien n’y est fait, les gens sont sur leur garde. Ils craignent que ces personnes ne fassent l’amalgame entre leurs intérêts personnels et la mission qu’ils vont accomplir dans cette nouvelle institution. « Qui sont ces personnes ? Quelles sont leurs activités ? Et comment garantir qu’elles ne vont pas détourner cet argent à leur profit ? Avant de les laisser gérer ces sommes colossales, il faut que l’on soit bien renseigné sur leurs bonnes intentions », commente le grand écrivain Samir Ragab dans un éditorial publié cette semaine. Des craintes qui sont bien justifiées, surtout après les derniers incidents qui ont sali l’image des hommes d’affaires. Certains sont impliqués dans des affaires de corruption, de pot-de-vin et même de meurtre. Et tout cela sous couvert d’hommes pieux, voulant venir en aide aux plus démunis.

Un débat sans fin

« Ce n’est pas vrai », rétorque le Dr Mohamad Abdel-Halim, professeur d’économie islamique et directeur du Centre Saleh Kamel d’économie islamique, qui voit avec plus d’optimisme le fait de confier la zakat à une seule instance officielle. D’après lui, cela permettrait de mieux gérer les fonds recueillis. « La contribution de l’Union des chambres égyptiennes du commerce et l’industrie, la Chambre économique islamique et la Banque Nasser, un organisme de collecte de la zakat, comme l’Institution égyptienne de la zakat, va permettre de créer des profits pour les individus et les communautés. Une façon d’établir un équilibre social et de garantir que l’argent de la zakat soit distribué à ceux qui en ont le plus besoin. Et pourquoi pas puisqu’il s’agit d’un organisme indépendant régi par un conseil d’administration composé de personnalités réputées pour leur honnêteté ? », explique Abdel-Halim. Il ajoute que l’institution dont il fait partie va servir de superviseur populaire et sera sous le contrôle de l’Etat, à l’exemple de l’Organisme central des statistiques.

Avant que ces deux organismes ne voient le jour, ceux qui voulaient s’acquitter de leur zakat s’adressaient à plusieurs institutions telles que la Banque Nasser, Al-Azhar, aux mosquées et certaines associations caritatives, réparties sur l’ensemble des gouvernorats. Dans chaque mosquée, il existe une commission de la zakat qui recueille l’argent pour le redistribuer aux pauvres. Par ailleurs, environ 7 000 associations religieuses et de bienfaisance reçoivent des fonds à titre de zakat afin de les distribuer aux orphelins et aux nécessiteux.

« Ce que je crains c’est que ces nouvelles institutions obligent le citoyen à leur confier sa zakat alors qu’il y a des associations qui travaillent depuis des années et qui aident des milliers de pauvres. Le fait de confier tout l’argent à cet organisme risque de mettre fin aux activités de ces ONG », soulève le Dr Raafat Osmane, ex-doyen de la faculté de jurisprudence et de la charia islamique. Le Dr Abdel-Hamid Al-Ghazali, professeur d’économie islamique à l’Université du Caire, accueille, quant à lui, avec satisfaction cette nouvelle expérience et l’argumente en disant que l’entraide entre le citoyen et l’Etat contribuerait à une meilleure distribution des fonds. Les associations caritatives craignent, elles, le pire. « Les mosquées qui se trouvent dans chaque quartier sont les seules à connaître les familles qui ont besoin d’argent et qui n’osent pas en demander. Cette instance sera-t-elle capable de faire la liste de toutes les familles pauvres qui habitent dans chaque rue et ruelle ? », explique le Dr Ahmad Adel Noureddine, vice-PDG de l’Association de la mosquée de Moustapha Mahmoud et conseiller de la commission sociale.

La collecte de l’aumône légale est une question récurrente qui soulève maints débats chaque année. Mais pour finir, chaque fidèle agit selon son âme et conscience. La zakat, circuit officiel et officieux, représente en elle-même des sommes colossales dont il n’existe aucun chiffre fiable. Car en plus des mosquées dépendant du ministère des Waqfs, où il existe des comités légaux de zakat, fleurissent une multitude d’associations caritatives dont l’activité s’intensifie durant les dix derniers jours du Ramadan, où les annonces à la télé se succèdent et augmentent comme si chaque organisme ou association se livrait à une concurrence acharnée, exploitant ainsi ce don de charité ramadanesque pour ramasser le plus d’argent. Des sommes dont le montant déclaré frise les 12 milliards de L.E., mais cette année, l’on prévoit davantage. Cernée par ce flot d’annonces qui défilent sans arrêt aux heures de grande écoute, Rim, professeur, semble pourtant indécise devant le choix qui s’offre à elle. Comme chaque année, elle continue de se poser la même question : « A qui remettre cette zakat, un des cinq piliers de l’islam, et sentir qu’elle est tombée entre de bonnes mains ? ». Les deux institutions récemment créées ne l’emballent pas, Racha doit pour cela se renseigner. Mais avant, elle doit faire ses calculs, peser ses bijoux pour connaître leur valeur et en extraire les 2,5 % car la zakat est obligatoire pour tout musulman possédant une somme d’argent qui équivaut au prix de 85 grammes d’or. Puis elle consulte ses amies et proches pour lui indiquer des pauvres gens pour qui cette zakat serait d’un grand profit. Une aumône qu’elle tient à répartir équitablement entre différentes personnes. Une femme installée au coin de sa rue et qui gagne sa vie en vendant du persil et de la coriandre, sa femme de ménage, une veuve qui élève des orphelins, une jeune fille qui n’a pas les moyens de faire son trousseau ou une famille nombreuse qui a du mal à s’acquitter des frais de scolarité pour ses enfants. « Les pauvres, ce n’est pas ça qui manque. Ceux qui bénéficient de ma zakat sont visibles, mais il en existe d’autres qui restent cloîtrés chez eux et qu’on ne peut pas atteindre car on ne les connaît pas », explique-t-elle, tout en ajoutant que chaque vendredi, elle n’oublie pas de parcourir le journal pour relever les adresses des institutions qui ramassent les aumônes. Elle commence tout d’abord par lire les annonces publicitaires de différentes institutions qui jouent sur les émotions des citoyens, prend note des différentes fatwas publiées dans les journaux puis s’attarde sur les questions posées par les fidèles qui souhaitent que cette zakat profite pleinement aux plus démunis. Devant elle, sur l’écran de la télévision, Dar Al-Ormane, association caritative, met aussi le paquet et diffuse sa publicité : « Aide une veuve pour lui offrir un buffle qui servira à nourrir et éduquer ses enfants, la formule idéale pour faire l’aumône durable ». Une autre pub diffusée par la Banque alimentaire, financée par des hommes d’affaires, lance : « Rien de meilleur que de nourrir un démuni au cours de ce mois sacré. Contribue selon tes moyens pour que les pauvres n’aient plus faim ». Quant à l’hôpital 57357, il fait appel aux âmes généreuses qui ont contribué à sa construction pour envoyer cette aumône qui aiderait à soigner davantage d’enfants cancéreux. Un embarras du choix qui ajoute à la confusion.

Bref, c’est l’embarras du choix et toujours la même confusion. Racha ne veut plus confier son argent ou ses dons de charité à n’importe qui, et ce depuis le jour où elle a découvert que le personnel d’une maison de retraite détournait des vêtements. Revenue six mois plus tard au même endroit, elle remarque que la directrice portait le manteau qui faisait partie du lot.

Chahinaz Gheith

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