L’Etat et la résistance au Liban
Wahid
Abdel-Méguid
De grands espoirs planent sur le dialogue national libanais
amorcé au Palais de Baabda.
Malheureusement, il est très peu probable que les résultats
de ce dialogue soient à la hauteur de nos attentes. Comment
être sûr que les deux parties belligérantes ont une réelle
intention de transformer la trêve de l’accord de Doha en un
véritable règlement historique ? Rien ne laisse présager que
cela aura lieu. Non seulement parce que la volonté
nécessaire fait défaut, mais parce que les projets des deux
camps impliquent des déséquilibres entravant la mise en
place d’un projet national commun et général.
Si l’un des deux projets agite le slogan de la résistance,
l’autre brandit celui de l’Etat et de sa construction.
Néanmoins, le contenu des deux projets est totalement
éloigné des postulats qu’ils véhiculent. La seule issue pour
le Liban réside dans un projet réunissant toutes les parties
concernées autour du concept de l’Etat et de la résistance,
de manière complémentaire, loin de toute contradiction.
Un projet qui peine à voir le jour, vu la difficulté
d’entente sur les grandes lignes des deux projets de l’Etat,
de la résistance et de la relation existant entre eux. La
situation dans son ensemble évoque une zone minée prête à
exploser à tout instant. Par conséquent, comment le dialogue
national peut-il s’épanouir sous une menace continue comme
lors des étapes ultérieures, et en particulier avant la
guerre de l’été 2006 ? Si ce scénario prévaut, il va de soi
que le Liban se trouvera exposé à un nouveau choc qui se
fera clairement sentir lors des élections législatives
prévues au printemps.
La difficulté d’harmoniser les deux concepts Etat/résistance
n’est pas due à l’existence d’une contradiction naturelle
entre les deux projets, mais surtout à la mauvaise
compréhension qu’ils ont des deux termes.
Ce problème trouve ses origines dans le conflit ethnique au
Liban. Surtout à un moment où le conflit chiite sort du
carcan dans lequel il est emprisonné depuis des siècles,
pour faire peau neuve menaçant toute la région qui s’étend
du Golfe jusqu’au Moyen-Orient.
Aujourd’hui, le Hezbollah, qui n’a pu éviter la tendance
chiite représentée par la couleur jaune de son drapeau, est
le seul à parler de résistance, après que ceux qui étaient
ses partenaires l’eurent
délaissée. De l’autre côté, le courant Al-Mostaqbal
(l’avenir), qui a pris la responsabilité de reconstruire l’Etat
après l’accord de Taëf en 1981 n’a pas pu éviter la teinte
sunnite qui a marqué le projet et qui l’a entraîné dans des
coalitions régionales.
Cette déformation au niveau des termes résistance/Etat au
Liban revient au même titre à l’étroitesse de vue de ceux
qui ont utilisé ces mêmes slogans pour en faire leurs fonds
de commerce attisant le conflit interne au lieu d’améliorer
la situation du Liban et de son peuple.
Si nous commençons par le projet de la résistance, il est
très étroit pour devenir un cadre compatible avec le projet
de l’Etat. Il ne repose pas vraiment sur une fusion
nationale en confrontation avec l’autre agresseur et
l’occupant de la terre. Il fut surtout synonyme d’arme. Il
est alors difficile d’assimiler des résistances politiques
et économiques et de réaliser les différents volets de la
résistance.
L’excès dans l’usage des slogans de trahison et l’échange
d’accusations de traîtrise ont contré en quelque sorte le
prolongement du projet de la résistance dans son
environnement vital et naturel, à savoir la société
libanaise, avec toutes les couleurs de l’arc-en-ciel
politique.
Au moment où la résistance n’a pas pris en considération le
quotidien des gens, leurs soucis et leurs souffrances, le
projet de l’Etat, a contrario, a adopté les discours
manifestant un intérêt verbal sans pour autant adopter une
vision claire. Cependant, la principale lacune résidant dans
la construction de l’Etat est qu’il s’est cantonné à un
slogan sans contenu. Si la résistance s’est concrétisée sur
le terrain, dans les sacrifices des résistants et leurs
accomplissements face à l’ennemi principal de la nation, le
projet de l’Etat n’avait aucune crédibilité, vu les
contradictions qui régissaient sa structure. Les initiateurs
de ce projet ne lui ont pas apporté le soutien nécessaire,
soit la démocratie, le développement économique, la justice
sociale et le progrès. Au contraire, leurs pratiques
allaient à l’encontre de ces valeurs. Les forces du 14 mars
n’ont déployé aucun effort pour libérer la performance
politique du confessionnalisme et des pratiques désuètes
telles que l’hérédité des directions au sein de ces forces
politiques. S’il est difficile dans de telles conditions
d’évaluer la performance économique, on dira en revanche que
celle de la justice sociale a subi un échec cuisant. A noter
que les personnes qui croient en un Etat juste et équitable
font partie des catégories les plus riches du Liban, qui se
sont contentées de présenter quelques aides sélectives en
rapport à leur arrière-plan politique et confessionnel.
Ainsi, il paraît que le projet de l’Etat est sans contenu
social, dénué d’une position claire et déterminée vis-à-vis
des grands dossiers et loin de devenir le prélude à un Etat
éclairé et moderne. Dans de telles conditions, les deux
projets en question qui comportent de nombreuses lacunes
sont loin de trouver un point de rencontre commun. Cette
réalité douloureuse peut éventuellement changer au cas où le
Liban, toutes tendances et toutes factions confondues,
s’accorderait sur deux projets consistants de l’Etat et de
la résistance. Deux projets qui peuvent devenir
complémentaires et interagir en un seul : celui de l’Etat
résistant qui ne se limite pas à sa résistance à l’arme
uniquement. Un Etat où la liberté, la compétence et la
prospérité ne viennent pas au détriment des droits
nationaux.
Au cas où le statu quo actuel serait maintenu, il est
impossible que ces deux projets se rencontrent. Sauf si le
Hezbollah l’emporte aux prochaines élections législatives.
Dans ce cas-là, le slogan qui prévaudra sera celui de «
l’Etat de la résistance », et donc il comportera tous les
aspects négatifs et toutes les déformations des deux projets
en question.