Moqattam. L’éboulement
de Doweiqa qui a causé la mort de plusieurs dizaines a provoqué la panique dans l’ensemble de la
zone. Les habitants se demandent si le fait d’habiter cet endroit est sûr. Etat
des lieux.
Panique sur la colline
« Nous
sommes une trentaine de familles et nous habitons la colline d’Al-Moqattam. Chaque
jour, nous sommes sur le qui-vive, craignant qu’un bloc de pierre ne tombe sur
nos têtes. Nos maisons sont menacées d’effondrement, et les murs sont lézardés.
On est allé plusieurs fois pour porter plainte à la municipalité, aux députés
du Parlement, dans les médias et les ONG, rien n’a été changé. Un ingénieur
travaillant à la municipalité nous a même averti que notre vie était en danger,
mais personne ne nous a prêté attention. On ne demande pas d’autres logements,
on veut simplement que les responsables éliminent ces rochers. On vit dans la
peur, celle de connaître le même sort des habitants de Doweiqa », protestent
les habitants de Ezbet Chahine et de Ezbet Békhit, des zones sauvages à
Moqattam.
Une
panique a gagné les rues de Moqattam après la chute d’un bloc de pierre à
Doweiqa, causant la mort de 600 personnes. Un état d’alerte règne, on dirait un
calme qui précède la tempête. L’expert en géologie Mohamad Youssef a lancé une
mise en garde dans l’émission diffusée sur la première chaîne égyptienne Sabah
al-kheir ya Masr en disant que la tragédie de Doweiqa allait se répéter et que
le cercle allait s’étendre et menacer tous les habitants de la colline. « Les
fissures prolifèrent au niveau des couches superficielles où se dressent les
fondations des immeubles. D’un autre côté, les carrières répandues dans la
région utilisent à leur tour de la dynamite, ce qui accroît les fissures. Plus
grave encore, la colline souffre de la chaleur des incendies provoqués par les
chiffonniers pour se débarrasser des immondices. Ce qui a élargi les fissures
», explique le professeur Youssef. Des rumeurs circulent que les grands projets
immobiliers dans la région ont été la cause de la catastrophe de Doweiqa. Des
points d’interrogation se posent encore : est-il devenu dangereux d’habiter la
colline d’Al-Moqattam ? Ou bien existe-t-il des normes strictes à respecter ?
D’ailleurs,
le nom Al-Moqattam, qui veut dire « le découpé », suite à une légende, correspond
aux estimations des experts en géologie qui voyaient que cette colline
ressemblait à une molaire cariée à cause de ses terrains durs comme du roc
alors que les couches profondes sont nettement plus fragiles. Selon Ali Sadeq,
professeur en géologie, les pharaons qui ont constaté sa nature ont évité d’y
construire leurs maisons ou leurs temples. Ils estimaient que la colline
pouvait s’effondrer en cas de séisme. « Ce sont les Italiens qui ont été les
premiers à construire sur Al-Moqattam, considérant ce quartier comme étant
résidentiel », raconte Amr Al-Mallah, expert en géologie, habitant
d’Al-Moqattam et entrepreneur qui y a construit plusieurs immeubles dans la
région.
Maisons sur une terre qui danse
Une
étude qui a été effectuée par le Centre des recherches de logement et de
construction et l’Académie des recherches scientifiques dans les années 1980 —
et qui a duré deux ans — a démontré que les projets de construction sur la
colline sont possibles, à condition de respecter certaines mesures. « Il faut
seulement s’éloigner du flanc de la colline en respectant une distance de 300
mètres. La hauteur des immeubles ne doit pas dépasser les 4 étages au milieu de
la colline et deux étages sur ses flancs et les constructions ne doivent pas
être collées les unes aux autres afin de ne pas peser lourd sur les couches
terrestres les moins solides. Il faut éviter l’extension des jardins, car
l’arrosage nuit au sol qui contient de la chaux. Ce qui diffère de la terre
argileuse sur laquelle sont construits les bâtiments dans les autres régions du
Caire », explique l’urbaniste Rageh Abou-Zeid, ex-président du centre. D’autres
vont même plus loin. La professeure Riham Abdel-Hamid, expert, estime qu’il est
nécessaire de temps en temps d’injecter de la terre pour combler les fissures,
sans oublier de colmater les pentes de la colline constamment. « Les conduites
du drainage sanitaire doivent être en plastique pour éviter qu’elles ne se
rouillent, ce qui entraînerait des fuites d’eau », explique la chercheuse qui
assure avoir déposé son étude sur Al-Moqattam ; cependant, elle a été classée
dans les tiroirs des municipalités jusqu’à la fameuse catastrophe. Les
responsables, quant à eux, assurent qu’au départ, certaines mesures n’ont pas
été respectées, mais qu’aujourd’hui la situation diffère. Il suffit de citer
l’exemple du géant projet visant à instaurer un nouveau réseau de drainage
sanitaire et qui sera achevé dans quelques mois. Les œuvres de constructions
ont débuté depuis cinq années pour remplacer l’ancien réseau par un autre qui
respecte la nature du sol. D’ailleurs, le gouvernorat du Caire prévoit un
projet qui vise à collecter les débris de sol et de sable provenant de la
capitale pour renforcer les bords de la colline. Ceci justifie alors, d’après
Al-Mallah, l’augmentation du prix des logements dans la région. Le coût du
mètre carré en 2004 variait entre 700 et 1 000 L.E., il a atteint en 2008 les 2
800 L.E. et parfois 3 500 dans les quartiers huppés de la colline.
Double revers
Mais
une simple tournée dans la colline montre que ces mesures ne sont pas souvent
respectées. Une dernière photo prise par satellite a montré que des infractions
sont flagrantes aussi bien dans les régions périphériques que dans les régions
basses de la colline. Les flancs de la colline ont subi l’effet de la corrosion
(15 mètres entre 1976 et 1994). Et ce n’est pas tout. La colline recule de 80
cm par an, selon une étude publiée sur le site (mokatam.com) qui s’occupe des
nouvelles de la région. Aujourd’hui, Al-Moqattam est un quartier à double
facette. Il ne cesse d’attirer l’élite égyptienne qui veut à tout prix fuir la
pollution, le bruit et les embouteillages du Caire. Cette catégorie s’est
établie dans des villas sur la corniche avec une vue extraordinaire sur la
capitale. Ils tentent donc de se doter du maximum de luxe : piscines, espaces
verts, etc. Le grand projet de l’entreprise émiratie Emaar tente à son tour
d’offrir un plus grand luxe à ses clients. Les frais du projet, prévu sur une
étendue de 4 millions de m2, vont
atteindre les 12 milliards de L.E. La société distribue des brochures qui
montrent le luxe du lieu : lacs artificiels, terrains de golf, piscines
publiques et privées. Le prix du mètre carré a été fixé à 8 000 L.E. bien que
la société l’ait eu pour 90 L.E. Il est vrai que les travaux de constructions
respectent certaines mesures concernant la construction sur la colline. Cependant,
le gaspillage de l’eau au cours de l’arrosage et le manque de maintenance des
piscines représentent un danger. Et ce, sans compter les travaux de
constructions qui ne prennent pas en compte l’usage des matériaux lourds qui
risquent à leur tour de faiblir le sol. A cet égard, le Dr Yéhia Al-Qazzaz,
géologue, vient de présenter une demande au procureur général, accusant la
société Emaar d’avoir provoqué directement le drame de Doweiqa, exigeant une
enquête détaillée sur les mesures prises par la société.
Malgré
tout, Moqattam change de look. Les bidonvilles poussent comme des champignons
au bas de sa colline. Dépourvues d’un réseau de drainage sanitaire adéquat, les
fuites d’eau risquent de provoquer d’autres catastrophes, notamment que les
propriétaires des immeubles déjà construits dans le quartier n’ont pas pris les
précautions nécessaires concernant la nature du sol.
Deux
mondes différents qui semblent cohabiter sur cette colline. Si les pauvres ont
été les premiers à payer le prix, les riches ne sont plus à l’abri du danger. La
sécurité des bidonvilles et des complexes cinq étoiles est menacée. Un article
rédigé par l’écrivain Samir Ragab et publié dans le magazine 24 heures, le
vendredi 19 septembre 2008, a mis l’accent sur le danger qu’affrontent les
habitants de la région, précisant que les couches défavorisées servent toujours
de bouc émissaire. Il a même réclamé le départ de l’entreprise immobilière
Emaar. Il a estimé même que les travaux sur ce projet ont secoué le sol dans la
région. Cependant, la société Emaar assure que son projet se situe sous la
colline Zahraa Al-Moqattam sur les frontières du quartier Madinet Nasr et
l’autoroute, c’est-à-dire que le projet est loin de Doweiqa d’environ 3,5 km. D’ailleurs,
le choix du site n’a pas été pris au hasard. Il y a des études scientifiques et
techniques qui ont étudié avec précision la nature du sol avant d’entamer ce
projet. Des études dont les frais se sont élevés à 1 milliard de L.E. et dont
l’objectif était de préparer le terrain une année avant d’entamer les travaux
de construction. « Ce n’est donc pas logique que l’entreprise qui va monter un
projet de 12 milliards de L.E. se lance dans une aventure aussi risquée »,
explique Sameh, porte-parole de la société.
Et
dans cette ambiance où accusations et rumeurs se mêlent, la vérité est
difficile à trouver. Seule évidence selon les experts : les éboulements qui ont
eu lieu en 1994 et 2008 vont se répéter. Il est donc temps d’agir avant que la
colline ne s’effondre totalement et que l’on se réveille un matin devant une
autre tragédie.
Dina Darwich