Réflexion à la fois personnelle et générale sur l’islam et
le monde musulman, le dernier ouvrage de l’écrivain algérien
Mohamed Kacimi se
construit autour d’une promenade dans les villes arabes.
Dans cet extrait, il observe de près le tumulte cairote.
L’Orient après l’amour
Le Caire ressemble à une déflagration à perpétuité, une
déflagration de vingt millions d’hommes jetés comme autant
de dés entre mosquées, carrosseries et tombes, de klaxons à
l’infini qui montent mêlés de voix du Coran et de celles de
cireurs, de Nil noir et blanc, charriant des poissons morts
et des felouques qui font semblant de larguer les amarres
pour ne pas désespérer les touristes, d’odeurs de pigeons,
de lentilles, de poulet, de soleil jaune poussière qui crève
le long de ces façades trop noires, on les dirait sculptées
dans des blocs de suie, de femmes fortes en noir aussi et
qui parfois montrent quand elles crient ou rient des
dentiers recouverts d’or et d’argent et des colliers en faux
corail, parfois de timides croix en argent pour dire
qu’elles n’ont pas honte d’être coptes, de vitrines, larges
comme des boulevards de Russie, emplies jusqu’à ras bord de
choses toutes roses bonbon et bleu ciel, souvent chargées
aussi de monticules de soutien-gorge, à armatures en
dentelle rouge sang et des ânes décharnés qui font des
queues de poisson à des cohortes de Mercedes noir métallisé
aux vitres blindées, des policiers, faméliques, habillés en
blanc, toujours très sales, traînant des kalachnikovs
déchargées, adossés à des portraits du président qui adore
poser en Ray-Ban, et des nuées d’enfants qui sortent de
partout, des caniveaux ou tombent des branches, pour vendre
à la criée un épi de maïs qu’ils font griller sur de la
braise qu’ils sortent de leurs poches.
*
Place Midan Al-Tahrir, une vieille paysanne égyptienne,
habillée en noir, vend des journaux étalés par terre. Je lui
en achète un.
— Dites-moi, monsieur, vous êtes américain ?
— Pas du tout, et qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— Vous êtes bien habillé.
— Dommage.
— Vous n’avez pas vu d’Américain dans le coin par hasard ?
— Mais pourquoi vous tenez à voir un Américain ?
— Je suis vieille, je n’en ai pas pour très longtemps, mes
enfants sont morts, mon mari aussi, je rêve avant de mourir
d’étrangler un Américain, mon fils, je rêve, je rêve.
Devant la vieille, il y a un étalage de livres, les mêmes
titres que l’on trouve un peu partout dans le monde arabe.
Ces librairies de la rue sont une radioscopie de l’état des
mentalités aujourd’hui. Voilà les titres du box-office arabe
que j’ai relevés en vrac.
Cent recettes pour bien punir sa femme selon la loi de Dieu
et la tradition de son prophète, Les Protocoles des sages de
Sion. Réussir toutes les pizzas, La Vie du prophète, Comment
draguer toutes les femmes du monde. Excell 2000, L’Art de
bien faire l’amour. Les Châtiments des infidèles, Un diable
nommé la femme. La fin du sionisme est proche, Comment
réussir une répudiation. Tout sur Photoshop 2000, La Torture
de la tombe, ce à quoi doit s’attendre tout croyant qui
meurt, Tous les défauts des juifs enfin révélés, Le Sexe
sans complexe, Comment Dieu a maudit les juifs, Bien surfer
avec Internet Explorer, L’islam, la plus belle des
religions, Les Plus belles recettes de pâtisseries, Le Guide
précis et véridique du paradis et de ce qui attend le
croyant comme récompense dans l’au-delà, Le Grand guide de
la Twingo, Comment j’ai retrouvé le sourire avec le Viagra.
La pluie de l’amour fait fureur au Caire, depuis que le
ministre de la Santé a autorisé sa production en Egypte et
sa vente libre, pour « calmer la grogne sociale », a-t-il
déclaré devant l’Assemblée nationale.
L’hebdomadaire Al-Ahram Hebdo, en français, consacre une
grande enquête à ce sujet : « Comme toujours, les ventes de
Viagra atteignent des records le jeudi soir ... Ainsi,
chaque jeudi, vers 19h, Moustapha, le pharmacien, vide un de
ses étalages pour exposer son Viagra fabriqué dans divers
pays : Amérique, Syrie, Inde, Yémen, Grèce, même si le
Viagra importé demeure interdit. Selon Moustapha, beaucoup
d’hommes attendent impatiemment ce jour sacré, c’est presque
devenu une tradition, le week-end, il faut satisfaire les
épouses. Et la frénésie se poursuit jusqu’au samedi soir,
pour ceux dont le week-end se prolonge. S’il vous plaît un
cachet de Viagra américain, celui d’hier, fabriqué en Inde,
n’a pas eu l’effet auquel je m’attendais. De 10 à 40 L.E.,
la différence est grande et par conséquent, la qualité
aussi. Pour les beaux yeux de ma femme, je ferais n’importe
quoi, lance discrètement Hamed, un salarié de trente-cinq
ans, au pharmacien. Le cachet de Viagra syrien ou yéménite
de 50 mg coûte 12 LE, l’indien ou le grec de 100 mg se vend
à 20 L.E. Le plus cher est le Viagra américain, classé en
deux catégories, le plus cher est à 60 L.E. (presque un mois
de salaire d’un ouvrier) et celui de moindre qualité est à
40 L.E. Selon lui, beaucoup de clients n’ont pas les moyens
de se payer un cachet à 12 L.E., mais se débrouillent pour
économiser cette somme afin de se procurer la pilule du
bonheur. Si mon client est fauché, je lui fais crédit, mais
je dois être vigilant car il ne doit pas abuser de ma
générosité. Si cela devient une habitude, alors je mettrai
la clé sous le paillasson, rétorque Moustapha.
Aujourd’hui, je veux tester l’égyptien. Le comprimé d’hier a
été inutile. Je me suis chamaillé avec ma femme ce matin et
lorsque je suis rentré le soir, elle était partie chez sa
mère. Deux heures avant, j’avais pris ce cachet pour me
réconcilier et lui faire passer une belle nuit d’amour.
Malheureusement, les 12 L.E. sont parties en fumée ».
Echaudé par l’aventure du taxi, je décide de prendre un bus
pour rentrer à l’hôtel. Au Caire, les bus n’ont pas de
numéro ni de destination et encore moins d’arrêts. On saute,
on monte toujours alors que le bus est en marche, comment ?
Rabina yassir.
— Salam, il va où ce bus ?
— Là où Dieu le désire, mon fils.
— Le moins encombré, inchaallah.
— Et vous passez par Zamalek par exemple ?
— On passe là où Dieu fraiera un chemin, mon fils.
— Je ne connais pas cet itinéraire.
— C’est simple, si les rues vers le nord sont bouchées, nous
irons, si Dieu veut, vers l’ouest et si ...
— Que
Dieu soit avec vous.