Mohamad Taïmour est le
président de l’Association égyptienne des titres financiers et de la banque
d’investissement Pharos. Il analyse la crise financière qui frappe le monde et
son influence sur l’économie égyptienne.
« Plus d’investissement direct : c’est
le seul moyen pour surmonter la crise »
Al-Ahram Hebdo : Le monde a assisté au
cours des deux dernières semaines à une crise économique qui a mené à un krach
des marchés financiers. Quel est le scénario prévu, d’ici la fin de l’année,
pour l’économie mondiale et égyptienne ?
Mohamad Taïmour : Les pays du monde ont assisté à des vagues successives de
krachs boursiers. De grandes institutions financières ont déclaré faillite :
American International Group (AIG), Lehman Brothers, Citigroup, Bank of America,
Morgan Stanley, Merryll Lynch. Un effroi de nouvelles pertes contrôle dès lors
les actes et les transactions de toutes les institutions financières. C’est
ainsi que la plupart des institutions et des particuliers ont préféré liquider
ce qu’ils possèdent pour acheter les bons de trésors américains. Ils ont
préféré investir dans des titres monétaires plus stables et s’éloigner des
actifs risqués. Conséquence naturelle : un manque de liquidité. Cette crise
mènera sans doute à un ralentissement de l’économie mondiale. Les prix du
pétrole ne garderont jamais leur niveau actuel. Ils sont prévus à la baisse
dans la prochaine période. Bref, l’économie mondiale assistera d’ici un an au
moins à une période difficile. C’est ainsi donc que les pays développés
n’auront pas grand intérêt dans les marchés en développement, qui trouveront
grande difficulté à attirer les investissements étrangers. Les marchés des pays
en voie de développement seront sans doute affectés. L’Egypte ne fera pas
exception.
— Justement, quelles sont les
répercussions de cette crise en Egypte ?
— La
bonne performance de l’économie au cours des 4 dernières années lui a permis de
réduire l’effet de cette crise jusqu’à présent. L’Egypte a réussi à réaliser un
taux de croissance dépassant les 7 % au cours de la dernière année. Les
investissements ont enregistré également une hausse de 25 %, dépassant
actuellement 30 milliards de dollars. Le taux de chômage a également baissé,
même s’il n’a pas atteint le niveau désiré. C’est grâce au flux record des investissements
directs que l’économie est restée immune, sinon le dollar aurait atteint 10
L.E. et la crise aurait pris d’autres dimensions. Mais, cela ne veut pas dire
que tout va bien. Cette performance n’est plus suffisante actuellement.
L’économie égyptienne fait face également à d’importants défis qu’elle doit
surmonter pour continuer à pouvoir attirer davantage d’Investissements Directs
Etrangers (IDE). Un taux d’inflation élevé, un large déficit budgétaire, un
niveau bas de crédits bancaires et le plus important le sentiment de malaise
qu’éprouve la population vu la disparité des revenus et des niveaux de vie.
— Comment l’Egypte pourra-t-elle faire
face à cette crise ?
— Avec
davantage d’IDE. C’est le seul moyen de surmonter cette crise. Mais cela, comme
je l’ai signalé, n’est pas facile. Car c’est en raison de la crise que le
volume des IDE va diminuer sur le plan mondial. Cependant, les pays du Golfe et
la Chine demeureront en bonne santé. Les pays du Golfe continueront à profiter
d’importantes liquidités vu leurs richesses pétrolières, et la Chine est une
force économique grandissante qui cherche à s’étendre dans le monde. L’Egypte
doit donc essayer de s’emparer d’un bon part de leurs investissements
étrangers.
— Comment ?
—
L’Egypte a un devoir. Elle doit améliorer davantage le climat d’investissement.
Elle doit également poursuivre fortement le programme de la privatisation
bloquée depuis 5 mois, au minimum. Elle doit au moins privatiser 3 ou 4 entités
de poids. Et cela ne sera réalisé qu’à travers la révision à la baisse de
l’évaluation exagérée des entités lancées en vente. Une vague d’offres
initiales publiques en Bourse pourrait également aider à pousser l’économie. Par
ailleurs, il est très important de gagner la confiance des citoyens. Le
gouvernement doit par exemple allouer une part des bénéfices générés de la
vente des entités publiques aux domaines qui touchent les citoyens, comme
l’éducation et la santé. Je regrette de signaler que la part de l’éducation
dans le budget cette année a été réduite à 6,6 %. Une part lamentable.
— Vous venez de signaler qu’une forte
vague de privatisation est indispensable pour soutenir la croissance. Quels
sont, selon vous, les secteurs le plus appropriés ?
— En
tête de la liste vient le secteur des assurances. Une privatisation de poids
comme celle-ci relancera le programme et engendrera des fonds indispensables à
la poursuite du programme de réformes. A noter qu’une privatisation, celle de
l’entreprise Carbonate de Sodium, a été lancée jeudi dernier, ce qui pourra
donner plus d’élan à la poursuite du programme de privatisation.
— Depuis le krach mondial, les Bourses
sont en fortes fluctuations. Quand les marchés mondiaux seront-ils moins
volatiles ?
— Cela
nécessite au moins une période de 12 à 18 mois.
— Plusieurs gouvernements sont
intervenus pour sauver l’économie de leurs pays. D’autres, comme le Koweït et
les Emirats arabes unis, ont injecté de grandes sommes pour sauver leurs
marchés financiers. Est-ce que le rôle de l’Etat consiste à intervenir pour
sauver les marchés financiers ?
— Non,
pas du tout. Le gouvernement ne doit pas intervenir pour sauver le marché
monétaire. Il intervient seulement pour sauver l’économie du pays. Chaque fois
que le gouvernement est intervenu pour sauver la Bourse, cela n’a pas réussi. Dites-moi
: est-ce que la Bourse a pu se redresser dans les pays où le gouvernement est
intervenu en injectant de l’argent ? Non, et la valeur des actions a davantage
chuté. Le gouvernement doit plutôt mettre des règles contrôlant le marché pour
empêcher une crise et éviter des cas de faillite. Pour réussir à le faire, le
gouvernement doit injecter d’énormes sommes. Cet argent appartient au peuple et
le gouvernement n’a pas le droit de s’en servir. Surtout que ces sommes ne
seront injectées que pour sauver une minorité qui investit en Bourse. Cette
dernière doit savoir qu’investir en Bourse représente un risque et qu’elle doit
assumer les conséquences.
— En Egypte, des rumeurs circulent
selon lesquelles une intervention discrète de la part du gouvernement a eu lieu
pour sauver la Bourse. Qu’en dites-vous ?
— Le
gouvernement égyptien n’est pas jusqu’à maintenant intervenu pour injecter de
l’argent et relever l’indice boursier. Et il ne doit pas le faire. Mais s’il
décide d’intervenir, il doit le faire d’une manière tout à fait transparente.
— Nous avons assisté à une vague de «
nationalisation internationale ». Est-ce là un signe aux pays émergents pour
qu’ils emboîtent le pas ?
—
D’abord ces nationalisations ne sont pas de réelles nationalisations
permanentes. Le gouvernement intervient, s’empare des entités pour les revendre
dans un an ou deux. La nationalisation ici vient dans le but de sauver les
entités économiques, et par conséquent l’économie du pays. Ce n’est pas une
politique de l’Etat et cela ne donne aucun signe aux pays émergents d’emboîter
le pas. Ces pays ne doivent le faire que pour éviter la faillite d’une grande
entité économique, et par conséquent ne pas porter atteinte à l’économie du
pays.
Propos recueillis par Névine Kamel