Propriété Intellectuelle.
La mise en vente d’un manuscrit inconnu de Naguib Mahfouz
sur un site britannique a provoqué une indignation générale.
Celle-ci rejoint le débat sur la publication posthume des
œuvres soulevé par la parution d’un recueil inédit de
Youssef Idriss.
Quand les morts ont encore leur mot à dire
Un
site électronique britannique, Exclusive Biding, propose
depuis peu aux enchères, parmi des objets de toutes sortes,
meubles, ustensiles ménagers, une œuvre de Naguib Mahfouz
jusque-là inconnue, que le prix Nobel égyptien aurait écrit
à l’âge de seize ans. Intitulé Le bossu ou Harmakes —
serviteur de la déesse Isis chez les anciens Egyptiens —,
rédigé dans un cahier d’écolier, le récit fait revivre
l’histoire pharaonique de l’Egypte, et est mis aux enchères
pour un montant de départ de 5 000 livres Sterlings (48 000
livres égyptiennes). Une affaire qui a soulevé une vague de
protestations. Mohamed Salmawy, président de l’Union des
écrivains égyptiens, a d’ores et déjà annoncé que l’avocat
de l’Union avait été chargé de mettre au courant le site
électronique du caractère frauduleux de l’opération. En
effet, personne ne sait d’où provient le manuscrit. « La
première chose à faire aurait été de procéder à une
authentification de ce document pour vérifier s’il s’agit
bien d’un écrit de Mahfouz », explique Salmawy. Avant
d’ajouter que, au cas où le manuscrit se révélerait
authentique, cela signifierait qu’il s’agit « d’un vol pur
et simple. La propriété intellectuelle des œuvres des
écrivains revient à leurs héritiers pour une période de
cinquante ans après le décès de l’auteur », rappelle Salmawy.
L’indignation est générale. « Cela relève de l’escroquerie
et c’est une atteinte aux droits des héritiers », s’indigne
Gamal Al-Ghitani. Un jugement confirmé par Hossam Lotfi,
avocat à la maison d’édition Dar Al-Chourouq, éditeur des
œuvres complètes de Mahfouz, rappelant qu’une « personne qui
décide de publier une œuvre posthume sans prendre
l’autorisation des héritiers s’expose à des sanctions
juridiques pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement et à
l’amende ».
«
Affaire immorale à des fins matérielles », d’après le
nouvelliste Mohamed Al-Makhzangi, l’affaire Mahfouz attend
donc un dénouement juridique.
Elle pose néanmoins une question plus générale, celle du
devenir posthume des œuvres des écrivains, soulevée
récemment par la publication de Qissa masriyya giddan (une
histoire très égyptienne), de l’écrivain Youssef Idriss
(décédé en 1991) aux éditions des Palais de la culture. Le
recueil, que l’auteur lui-même avait jugé indu d’être
publié, a été déterré par les soins de sa fille, Nesma
Idris, lauréate du prix Sawirès pour la nouvelle 2006 et
auteur d’une préface au recueil.
Peut-on se donner le droit de publier une œuvre qu’un auteur
avait décidé de ne pas faire paraître au grand jour de son
vivant ? D’un point de vue juridique, il faut que certaines
conditions soient respectées. Hossam Lotfi explique ainsi
que « la loi 82 de l’année 2002 au sujet de la protection de
la propriété intellectuelle stipule que tant que l’auteur
décédé n’a émis aucune restriction dans son testament quant
à la publication posthume de ses œuvres, ils ont tous les
droits d’agir de leur plein gré sans craindre de sanctions
juridiques ». La question est plutôt d’ordre éthique. «
Nisma Idriss n’a commis aucune faute », estime l’écrivain
égyptien Gamal Al-Ghitani. « Elle a le droit de publier ce
qu’elle désire des œuvres posthumes de son père, tant qu’il
ne l’en a pas empêchée dans son testament ».
Un point de vue rejoignant celui d’Al-Makhzangi, proche
d’Idris : « Je fais totalement confiance au bien-fondé de
l’avis de Nisma au sujet de la publication de l’œuvre de son
père. Youssef Idriss considérait sa fille comme une sorte de
continuation créatrice à la sienne. J’ai également confiance
quant à la profondeur de son amour et de son attachement à
son père. Et donc, je ne crains pas qu’elle porte atteinte à
sa mémoire ». Pour Salmawy, « le fait que Youssef Idriss
jugeait que ce recueil ne méritait pas publication ne
justifie pas qu’on s’interdise d’en faire profiter les
lecteurs et les chercheurs. Mais il faut respecter son
jugement, et le signaler dans la préface du recueil ».
« Chaque cas a sa spécificité », rajoute cependant Makhzangi.
« On ne peut pas juger de façon générale ». L’on se rappelle
en effet le débat suscité par la publication posthume de
l’une des œuvres de Kafka par Max Brod, l’un de ses amis et
confidents, alors même que Kafka désirait ne pas la publier,
racontée par Milan Kundera dans Testaments Trahis (1993). «
On se fout des testaments, c’est connu », affirme l’écrivain
tchèque, s’interrogeant sur le cas de Kafka et celui de
Janacek, dont les œuvres ont été retouchées avec
l’autorisation de son ami Vogel, y décelant une marque d’«
irrespect » pour la volonté des auteurs.
Une préoccupation assez proche de celle d’Albert Camus, qui,
donnant son avis sur les Carnets d’Antoine de Saint-Exupéry
publiés après sa mort, et sur leur ordre de publication,
écrivait : « Je continue à penser que l’ordre chronologique
est le seul qui soit fidèle quand on publie les notes et
fragments d’un auteur. Et, personnellement, si cette
aventure m’arrivait, je me lèverais d’entre les morts pour
réclamer d’être présenté au long de mon propre temps. Aucun
éditeur, même intelligent, même intime de l’auteur, ne peut
recomposer ce que l’auteur lui-même n’a pas su composer et
qu’il a accepté de confier au temps et à l’évolution de sa
pensée ou de son art ».
Pacynthe Sabri et Dina Heshmat