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 Semaine du 1 au 7 Octobre 2008, numéro 734

 

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Idées

Propriété Intellectuelle. La mise en vente d’un manuscrit inconnu de Naguib Mahfouz sur un site britannique a provoqué une indignation générale. Celle-ci rejoint le débat sur la publication posthume des œuvres soulevé par la parution d’un recueil inédit de Youssef Idriss.

Quand les morts ont encore leur mot à dire

Un site électronique britannique, Exclusive Biding, propose depuis peu aux enchères, parmi des objets de toutes sortes, meubles, ustensiles ménagers, une œuvre de Naguib Mahfouz jusque-là inconnue, que le prix Nobel égyptien aurait écrit à l’âge de seize ans. Intitulé Le bossu ou Harmakes — serviteur de la déesse Isis chez les anciens Egyptiens —, rédigé dans un cahier d’écolier, le récit fait revivre l’histoire pharaonique de l’Egypte, et est mis aux enchères pour un montant de départ de 5 000 livres Sterlings (48 000 livres égyptiennes). Une affaire qui a soulevé une vague de protestations. Mohamed Salmawy, président de l’Union des écrivains égyptiens, a d’ores et déjà annoncé que l’avocat de l’Union avait été chargé de mettre au courant le site électronique du caractère frauduleux de l’opération. En effet, personne ne sait d’où provient le manuscrit. « La première chose à faire aurait été de procéder à une authentification de ce document pour vérifier s’il s’agit bien d’un écrit de Mahfouz », explique Salmawy. Avant d’ajouter que, au cas où le manuscrit se révélerait authentique, cela signifierait qu’il s’agit « d’un vol pur et simple. La propriété intellectuelle des œuvres des écrivains revient à leurs héritiers pour une période de cinquante ans après le décès de l’auteur », rappelle Salmawy.

L’indignation est générale. « Cela relève de l’escroquerie et c’est une atteinte aux droits des héritiers », s’indigne Gamal Al-Ghitani. Un jugement confirmé par Hossam Lotfi, avocat à la maison d’édition Dar Al-Chourouq, éditeur des œuvres complètes de Mahfouz, rappelant qu’une « personne qui décide de publier une œuvre posthume sans prendre l’autorisation des héritiers s’expose à des sanctions juridiques pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement et à l’amende ».

« Affaire immorale à des fins matérielles », d’après le nouvelliste Mohamed Al-Makhzangi, l’affaire Mahfouz attend donc un dénouement juridique.

Elle pose néanmoins une question plus générale, celle du devenir posthume des œuvres des écrivains, soulevée récemment par la publication de Qissa masriyya giddan (une histoire très égyptienne), de l’écrivain Youssef Idriss (décédé en 1991) aux éditions des Palais de la culture. Le recueil, que l’auteur lui-même avait jugé indu d’être publié, a été déterré par les soins de sa fille, Nesma Idris, lauréate du prix Sawirès pour la nouvelle 2006 et auteur d’une préface au recueil.

Peut-on se donner le droit de publier une œuvre qu’un auteur avait décidé de ne pas faire paraître au grand jour de son vivant ? D’un point de vue juridique, il faut que certaines conditions soient respectées. Hossam Lotfi explique ainsi que « la loi 82 de l’année 2002 au sujet de la protection de la propriété intellectuelle stipule que tant que l’auteur décédé n’a émis aucune restriction dans son testament quant à la publication posthume de ses œuvres, ils ont tous les droits d’agir de leur plein gré sans craindre de sanctions juridiques ». La question est plutôt d’ordre éthique. « Nisma Idriss n’a commis aucune faute », estime l’écrivain égyptien Gamal Al-Ghitani. « Elle a le droit de publier ce qu’elle désire des œuvres posthumes de son père, tant qu’il ne l’en a pas empêchée dans son testament ».

Un point de vue rejoignant celui d’Al-Makhzangi, proche d’Idris : « Je fais totalement confiance au bien-fondé de l’avis de Nisma au sujet de la publication de l’œuvre de son père. Youssef Idriss considérait sa fille comme une sorte de continuation créatrice à la sienne. J’ai également confiance quant à la profondeur de son amour et de son attachement à son père. Et donc, je ne crains pas qu’elle porte atteinte à sa mémoire ». Pour Salmawy, « le fait que Youssef Idriss jugeait que ce recueil ne méritait pas publication ne justifie pas qu’on s’interdise d’en faire profiter les lecteurs et les chercheurs. Mais il faut respecter son jugement, et le signaler dans la préface du recueil ».

« Chaque cas a sa spécificité », rajoute cependant Makhzangi. « On ne peut pas juger de façon générale ». L’on se rappelle en effet le débat suscité par la publication posthume de l’une des œuvres de Kafka par Max Brod, l’un de ses amis et confidents, alors même que Kafka désirait ne pas la publier, racontée par Milan Kundera dans Testaments Trahis (1993). « On se fout des testaments, c’est connu », affirme l’écrivain tchèque, s’interrogeant sur le cas de Kafka et celui de Janacek, dont les œuvres ont été retouchées avec l’autorisation de son ami Vogel, y décelant une marque d’« irrespect » pour la volonté des auteurs.

Une préoccupation assez proche de celle d’Albert Camus, qui, donnant son avis sur les Carnets d’Antoine de Saint-Exupéry publiés après sa mort, et sur leur ordre de publication, écrivait : « Je continue à penser que l’ordre chronologique est le seul qui soit fidèle quand on publie les notes et fragments d’un auteur. Et, personnellement, si cette aventure m’arrivait, je me lèverais d’entre les morts pour réclamer d’être présenté au long de mon propre temps. Aucun éditeur, même intelligent, même intime de l’auteur, ne peut recomposer ce que l’auteur lui-même n’a pas su composer et qu’il a accepté de confier au temps et à l’évolution de sa pensée ou de son art ».

Pacynthe Sabri et Dina Heshmat

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