Polémique.
Les déclarations du célèbre cheikh Qaradawi mettant en garde
contre des velléités d’expansion chiites ont eu un effet
boule de neige, illustrant une difficulté de séparer les
sentiments religieux des calculs politiques.
Le
spectre chiite
Président de l’Union mondiale des oulémas, Youssef Qaradawi,
connu pour ses idées « modérées », a choqué. A deux semaines
d’intervalles, le dignitaire égyptien qui a élu domicile au
Qatar a affirmé et réaffirmé la « détermination » de l’Iran
de propager la confession chiite dans les pays arabes. « Le
danger des chiites réside dans leur tentative d’envahir les
sociétés sunnites, ils sont bien entraînés pour cette tâche
et investissent des milliards pour réaliser leur dessein »,
dit-il. Les tentatives de Qaradawi de donner un ton
politique à ses déclarations n’ont pas réussi à en alléger
l’impact. « Il s’agit d’une invasion politique et non
religieuse. L’Iran essaye d’imposer son hégémonie sur les
pays voisins, or nous refusons une nouvelle occupation,
qu’elle soit iranienne ou non ». Il dit ne pas chercher à
nourrir des sentiments hostiles envers les chiites, mais
seulement « marquer les lignes rouges qu’il ne faut pas
dépasser, ainsi que notre refus de la chiisation des pays
sunnites ».
Mohamad
Al-Doreini, un « leader » chiite en Egypte, qui rejette les
accusations de Qaradawi selon lesquelles ces derniers
cherchent à faire du prosélytisme, lance en réaction à la
position du cheikh : « Les chiites égyptiens s’inquiètent
pour leur sécurité, ils vivent reclus et s’abstiennent même
de se rendre visite de peur d’être poursuivis ». Il souligne
à ce propos que les chiites n’ont aucun rôle social en
Egypte. « Ils n’ont jamais construit une clinique ou un
hôpital », dit-il. Le nombre des chiites en Egypte, comme
c’est le cas pour les autres minorités, n’est indiqué par
aucun recensement officiel.
Les
divergences des deux écoles chiite et sunnite remontent aux
premières années de l’islam, mais la récente « phobie »
chiite est notamment nourrie par les affrontements
interconfessionnels dont témoigne l’Iraq depuis l’invasion
américaine en 2003, ainsi que par l’influence que garde
l’Iran sur les adeptes de cette confession dans plusieurs
pays arabes, notamment — outre qu’en Iraq — au Liban et dans
plusieurs pays du Golfe.
« Le
tollé qu’a suscité Qaradawi a révélé l’existence de deux
courants de pensées sur la scène islamique : ceux obsédés
par la défense de leur confession, et ceux préoccupés par la
défense de la nation », souligne l’écrivain de tendance
islamiste Fahmi Howeidi.
Ceux qui
ont défendu Qaradawi appartiennent principalement à la plus
importante institution sunnite. Ainsi, le Front des oulémas
d’Al-Azhar a-t-il publié un communiqué pour exprimer « une
totale solidarité avec l’éminent cheikh Qaradawi » et le
féliciter pour « sa position courageuse face aux inlassables
tentatives expansionnistes des chiites ».
Une
position qui rime avec celle du régime égyptien qui se
montre méfiant à l’égard des chiites — le président Moubarak
avait lui-même suscité la polémique en déclarant que la
loyauté des chiites iraqiens est dirigée plutôt vers l’Iran.
Mais
pour les islamistes de l’opposition qui déplorent souvent
l’alignement de l’Egypte sur la politique américaine, il en
est autrement. Plusieurs d’entre eux ont jugé les
déclarations de Qaradawi comme étant nocives aux intérêts
politiques de l’Egypte et des pays arabes globalement.
« Le
fascisme dirigé contre les chiites est le plus grand danger
qui puisse menacer la nation islamique. Ceci est susceptible
de dresser les musulmans les uns contre les autres et de les
empêcher de s’unir contre leurs agresseurs et occupants »,
commente le juriste islamiste Tareq Al-Béchri. « Cette
polémique ne profite qu’aux Etats-Unis et à Israël qui
cherchent à isoler le Hezbollah et à frapper le régime
iranien », ajoute-t-il.
«
L’Occident veut nous faire peur de l’Iran, mais l’intérêt
des pays musulmans implique une concertation avec ce pays »,
affirme Mohamad Sélim Al-Awa, un autre juriste islamiste qui
partage l’analyse de Béchri. « L’invasion chiite n’existe
pas, il y a seulement une certaine admiration du modèle
chiite qui a pu renverser le Chah, qui représente la
résistance contre Israël dans le cas du Hezbollah, moi
personnellement je suis admiratif de ce modèle sans être
pour autant chiite », assure-t-il.
De leur
côté, les Frères musulmans, tout en préservant le « respect
dû » à Qaradawi, ont pris leurs distances vis-à-vis de ses
déclarations. « Ce qui se passe entre les sunnites et les
chiites en Iraq et au Liban n’est que divergences
politiques. L’islam n’a rien à faire là-dedans », a commenté
le guide spirituel Mahdi Akef. « Si j’ai un commentaire sur
les déclarations du cheikh Qaradawi, je préfère le lui
communiquer directement », a-t-il conclu.
Chérif Albert