Al-Ahram Hebdo, Egypte | Le spectre chiite
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 Semaine du 1 au 7 Octobre 2008, numéro 734

 

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Egypte

Polémique. Les déclarations du célèbre cheikh Qaradawi mettant en garde contre des velléités d’expansion chiites ont eu un effet boule de neige, illustrant une difficulté de séparer les sentiments religieux des calculs politiques. 

Le spectre chiite 

Président de l’Union mondiale des oulémas, Youssef Qaradawi, connu pour ses idées « modérées », a choqué. A deux semaines d’intervalles, le dignitaire égyptien qui a élu domicile au Qatar a affirmé et réaffirmé la « détermination » de l’Iran de propager la confession chiite dans les pays arabes. « Le danger des chiites réside dans leur tentative d’envahir les sociétés sunnites, ils sont bien entraînés pour cette tâche et investissent des milliards pour réaliser leur dessein », dit-il. Les tentatives de Qaradawi de donner un ton politique à ses déclarations n’ont pas réussi à en alléger l’impact. « Il s’agit d’une invasion politique et non religieuse. L’Iran essaye d’imposer son hégémonie sur les pays voisins, or nous refusons une nouvelle occupation, qu’elle soit iranienne ou non ». Il dit ne pas chercher à nourrir des sentiments hostiles envers les chiites, mais seulement « marquer les lignes rouges qu’il ne faut pas dépasser, ainsi que notre refus de la chiisation des pays sunnites ».

Mohamad Al-Doreini, un « leader » chiite en Egypte, qui rejette les accusations de Qaradawi selon lesquelles ces derniers cherchent à faire du prosélytisme, lance en réaction à la position du cheikh : « Les chiites égyptiens s’inquiètent pour leur sécurité, ils vivent reclus et s’abstiennent même de se rendre visite de peur d’être poursuivis ». Il souligne à ce propos que les chiites n’ont aucun rôle social en Egypte. « Ils n’ont jamais construit une clinique ou un hôpital », dit-il. Le nombre des chiites en Egypte, comme c’est le cas pour les autres minorités, n’est indiqué par aucun recensement officiel.

Les divergences des deux écoles chiite et sunnite remontent aux premières années de l’islam, mais la récente « phobie » chiite est notamment nourrie par les affrontements interconfessionnels dont témoigne l’Iraq depuis l’invasion américaine en 2003, ainsi que par l’influence que garde l’Iran sur les adeptes de cette confession dans plusieurs pays arabes, notamment — outre qu’en Iraq — au Liban et dans plusieurs pays du Golfe.

« Le tollé qu’a suscité Qaradawi a révélé l’existence de deux courants de pensées sur la scène islamique : ceux obsédés par la défense de leur confession, et ceux préoccupés par la défense de la nation », souligne l’écrivain de tendance islamiste Fahmi Howeidi.

Ceux qui ont défendu Qaradawi appartiennent principalement à la plus importante institution sunnite. Ainsi, le Front des oulémas d’Al-Azhar a-t-il publié un communiqué pour exprimer « une totale solidarité avec l’éminent cheikh Qaradawi » et le féliciter pour « sa position courageuse face aux inlassables tentatives expansionnistes des chiites ».

Une position qui rime avec celle du régime égyptien qui se montre méfiant à l’égard des chiites — le président Moubarak avait lui-même suscité la polémique en déclarant que la loyauté des chiites iraqiens est dirigée plutôt vers l’Iran.

Mais pour les islamistes de l’opposition qui déplorent souvent l’alignement de l’Egypte sur la politique américaine, il en est autrement. Plusieurs d’entre eux ont jugé les déclarations de Qaradawi comme étant nocives aux intérêts politiques de l’Egypte et des pays arabes globalement.

« Le fascisme dirigé contre les chiites est le plus grand danger qui puisse menacer la nation islamique. Ceci est susceptible de dresser les musulmans les uns contre les autres et de les empêcher de s’unir contre leurs agresseurs et occupants », commente le juriste islamiste Tareq Al-Béchri. « Cette polémique ne profite qu’aux Etats-Unis et à Israël qui cherchent à isoler le Hezbollah et à frapper le régime iranien », ajoute-t-il.

« L’Occident veut nous faire peur de l’Iran, mais l’intérêt des pays musulmans implique une concertation avec ce pays », affirme Mohamad Sélim Al-Awa, un autre juriste islamiste qui partage l’analyse de Béchri. « L’invasion chiite n’existe pas, il y a seulement une certaine admiration du modèle chiite qui a pu renverser le Chah, qui représente la résistance contre Israël dans le cas du Hezbollah, moi personnellement je suis admiratif de ce modèle sans être pour autant chiite », assure-t-il.

De leur côté, les Frères musulmans, tout en préservant le « respect dû » à Qaradawi, ont pris leurs distances vis-à-vis de ses déclarations. « Ce qui se passe entre les sunnites et les chiites en Iraq et au Liban n’est que divergences politiques. L’islam n’a rien à faire là-dedans », a commenté le guide spirituel Mahdi Akef. « Si j’ai un commentaire sur les déclarations du cheikh Qaradawi, je préfère le lui communiquer directement », a-t-il conclu.

Chérif Albert

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