Otages.
Les touristes occidentaux et leurs accompagnateurs égyptiens
enlevés par un groupe de ravisseurs dans les confins sud du
pays ont été libérés. Une affaire qui a constitué une
première en Egypte et qui met en relief un état des lieux
insolite sur les frontières communes avec le Soudan et la
Libye.
Périple d’une libération
Il
a fallu une dizaine de jours pour que l’incertitude sur le
sort des otages soit finalement levée. Les 19 otages
européens et égyptiens, enlevés dans le désert du sud-ouest
de l’Egypte, ont été libérés sains et saufs. Un avion
militaire les a récupérés et les transportés au Caire. Le
groupe a été repéré dans la région de Tabat Al-Chajara.
Selon un responsable de la sécurité égyptienne, citée par
l’AFP, l’armée égyptienne a mené une opération commando dans
le Tchad, près de la frontière avec le Soudan. Les otages
auraient été retrouvés seuls sans leurs ravisseurs et on
ignore pour l’instant si la rançon réclamée par les bandits
a été payée ou non. Ils seraient en bonne santé à
l’exception de 3 d’entre eux, dont la nationalité n’a pas
été révélée et qui souffrent de déshydratation et
d’insolation, selon un des médecins qui attendaient les
otages libérés. Le groupe, enlevé le 19 septembre dernier
lors d’un safari en 4x4 dans l’extrême sud-ouest égyptien,
comprend 5 Italiens, 5 Allemands, 1 Roumaine ainsi que 8
Egyptiens : 2 guides, 4 chauffeurs, 1 garde-frontière et le
directeur de l’agence organisatrice du safari.
L’affaire a fait régner un vrai suspense avec des
informations dans beaucoup des fois contradictoires et peu
précises. Le dénouement aurait commencé quelques heures
avant la libération des otages, lorsqu’un commando de
l’armée soudanaise a repéré un véhicule à la frontière du
Soudan avec le Tchad dans un site appelé Karab Al-Toum et un
accrochage a alors eu lieu. « Les forces soudanaises ont
suivi les traces des preneurs d’otages du Jebel Oweinat et
les ont trouvés à la frontière avec le Tchad », d’après le
conseiller à la présidence soudanaise, Mahjoub Fadl Badri.
Il a précisé que 6 des ravisseurs ont été tués dans cet
accrochage, et 2 autres ont été arrêtés, a-t-il précisé. Les
otages sont restés cependant captifs dans la région de Tabat
Al-Chajara. Le Soudan avait insisté sur le fait qu’ils se
trouvaient du côté du côté tchadien, où « ils sont
détenus par 30 hommes, des ravisseurs, parmi lesquels
figurent des Tchadiens et des rebelles du Darfour », selon
les autorités soudanaises.
Khartoum a accusé aussi une faction de l’Armée de la
libération du Soudan d’être derrière l’enlèvement,
accusation démentie immédiatement par les sudistes.
La scène ne faisait que se compliquer. En effet, les
autorités tchadiennes ont affirmé n’avoir « rien remarqué »
sur leur territoire concernant la prise d’otages. De plus,
de source militaire française, ni l’Eufor, la force
européenne déployée dans l’est du Tchad dont la France est
la principale composante, ni les troupes de l’opération
Epervier, le dispositif militaire français au Tchad depuis
1986, n’ont repéré les ravisseurs en territoire tchadien.
Imbroglio soudanais
Dans ce flot d’informations contradictoires, un haut
responsable soudanais avait auparavant annoncé que les
ravisseurs ont ramené les otages de Libye au Soudan, et
semblent se diriger désormais vers la frontière égyptienne.
« Les services de sécurité ont découvert que les ravisseurs
étaient revenus avec leurs otages en territoire soudanais »,
a déclaré Ali Youssouf, directeur du protocole au ministère
soudanais des Affaires étrangères. A part le directeur de
l’agence, dont l’épouse allemande sert d’intermédiaire dans
les négociations avec les ravisseurs sur une potentielle
rançon, on ne sait pratiquement rien sur leur identité. La
presse égyptienne a uniquement publié des photos des 4
otages allemands. Les différents ministères concernés se
sont abstenus de fournir des détails, dit-on pour assurer la
sécurité des personnes enlevées, ainsi que celle de leurs
familles.
Les Egyptiens, eux, où le rapt a eu lieu sur leur territoire
ne l’ont pas évoqué que 72 heures après. Selon les premières
informations qui avaient filtré ici et là, il semble que peu
après leur enlèvement, les otages ont été emmenés au Soudan
par leurs ravisseurs, dans la région du Jebel Oweinat, un
ensemble montagneux de 40 kilomètres sur 25, à cheval sur l’Egypte,
le Soudan et la Libye. Puis, jeudi dernier, selon Khartoum,
les otages ont été acheminés en voitures vers la partie
ouest du Jebel Oweinat, en territoire libyen. Les ravisseurs
seraient passés en Libye pendant quelques heures pour tenter
de récupérer des réserves de nourriture et de carburant,
surtout avant de revenir en territoire soudanais. Une
incursion démentie pourtant par Tripoli.
Toujours selon ces mêmes informations, les ravisseurs ont
exigé que l’Allemagne se charge du paiement d’une rançon de
6 millions d’euros, selon un responsable de la sécurité
égyptienne. D’où proviennent les difficultés pour poursuivre
leurs traces.
Au départ, il est question de la nature même des lieux. «
C’est un lieu idéal pour cacher des gens sous d’énormes
rochers et traverser les frontières sans contrôle », a
affirmé à la presse le professeur allemand Rudolph Kuper,
considéré comme le meilleur expert du Jebel Oweinat. Pour de
nombreux observateurs, d’autres aspects sont évidents. Les
autorités égyptiennes ont été prises au dépourvu par un
événement qualifié comme premier du genre dans son ampleur.
Tous les services de sécurité, ceux de l’armée, du service
de renseignement et de la sûreté de l’Etat qui dépend du
ministère de l’Intérieur, étaient mobilisés. Tout compte
fait, il est clair une fois de plus que la sécurité
politique et la lutte contre le terrorisme priment, laissant
d’autres aspects moins couverts. Ceci a été traduit par une
contradiction de déclarations. Ahmed Aboul-Gheit, ministre
égyptien des Affaires étrangères, sort le jour même de
l’annonce de l’incident pour annoncer devant les caméras de
télévision que tous les otages ont été libérés. Une nouvelle
démentie un quart d’heure plus tard par le ministère du
Tourisme. L’Egypte semblait complètement à l’écart, tout le
dossier de l’affaire a été cédé à l’Allemagne, pays censé
payer la rançon. Certes, l’Egypte a excellé dans des
affaires anti-terroristes, concernant des touristes aussi.
Elle est intervenue, mais à de moindres fois dans des
dossiers d’enlèvements, à l’exemple du navire capturé par
les pirates somaliens (Lire encadré page 4). Cet enlèvement
reste pourtant une première dans l’histoire de l’Egypte
moderne. Le pays n’est pas assez familier avec le
banditisme.
Un vide inexplicable
Justification peu fiable pour expliquer cette sorte de vide
et de manque de présence dans cette zone frontalière avec le
Soudan, alors que Le Caire est déjà en différend avec
Khartoum sur des zones comme Halayeb et Chalatine. Des
frontières poreuses de toute façon. Dans les milieux de
l’opposition, on se pose des questions sur une sorte de
convention où ce triangle d’Oweinat semble obéir à un
partage entre l’Egypte, la Libye et le Soudan. Autre
question soulevée : pourquoi n’y a-t-il pas d’exploitation
qui serait très profitable pour le tourisme d’aventure et
celui de l’archéologie préhistorique ? (Lire page 5). Refuge
des hommes préhistoriques, le Jebel Oweinat — (appellation
arabe de montagne des sources) — est à cheval sur les trois
frontières tracées de manière rectiligne à 22 degrés de
latitude nord, à des centaines de kilomètres d’un lieu
habité. Il n’existe qu’un poste douanier au pied de la
montagne, celui de la Libye, où stationnent une vingtaine de
garde-frontières. Les autres frontières sont seulement
légèrement matérialisées par des poteaux indicateurs. La
montagne-oasis s’étale sur 40 kilomètres d’est en ouest, et
sur 25 km dans son axe nord-sud, enserrant plusieurs vallées
et canyons. Son sommet s’élève à 1 900 mètres. Cet
extraordinaire site au cœur du Sahara est visible sur des
photos satellites, comme celles mises en ligne sur le site
Google Earth qui présente aussi des clichés d’amateurs. Il
recèle de centaines de dessins rupestres de girafes,
d’autruches et de chasseurs d’animaux qui en font un lieu
très attirant pour les visiteurs.
Quoi qu’il en soit, ce premier événement du genre devrait
pousser les autorités à plus de vigilance, selon M. Kuper.
Le site, d’une grande valeur écologique, attire aussi des
chasseurs venus de Koufra, en Libye, qui traquent dans ses
flancs rocailleux et dans les plaines d’acacias, mouflons et
gazelles. Mais si, pour les touristes, la région est un
magnifique décor préhistorique, elle est aussi un carrefour
de trafic, y compris d’immigrés clandestins africains qui
tentent, à partir des côtes libyennes, de traverser la
Méditerranée. S’y arrêtent aussi des camions bourrés de
marchandises descendant de Libye, et d’autres qui remontent
de Dongola, ou d’Al-Facher, la capitale du Nord-Darfour, la
région ouest du Soudan en proie à une guerre civile depuis
2003. Tout se mêle et se confond dans une sorte de scénario
insolite et primitif. Le chaos et la misère règnent en
maîtres et scellent des alliances entre tous les
hors-la-loi. C’est pourquoi, en partie, une autorisation
spéciale est chaque fois nécessaire pour les safaris et un
policier doit se joindre à l’équipe.
Un chaos qui ne décourage pourtant pas le ministère du
Tourisme, qui s’est refusé à interdire ces voyages organisés
par des agences spécialisées dans le tourisme d’aventure,
avec au programme des couchers, pour les plus fortunés qui
peuvent débourser jusqu’à 10 000 dollars. Zoheir Garrana,
ministre du Tourisme, affirme : « J’aurais pris une telle
décision si j’avais eu le sentiment que l’Egypte n’était pas
sûre. Or, l’Egypte est sûre ». « Si un accident survient sur
une autoroute, va-t-on la condamner à la circulation ?! »,
s’est-il interrogé.
Ahmed
Loutfi
(avec agences)