Al-Ahram Hebdo, Dossier | Périple d’une libération
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 1 au 7 Octobre 2008, numéro 734

 

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Dossier

Otages. Les touristes occidentaux et leurs accompagnateurs égyptiens enlevés par un groupe de ravisseurs dans les confins sud du pays ont été libérés. Une affaire qui a constitué une première en Egypte et qui met en relief un état des lieux insolite sur les frontières communes avec le Soudan et la Libye.

Périple d’une libération

Il a fallu une dizaine de jours pour que l’incertitude sur le sort des otages soit finalement levée. Les 19 otages européens et égyptiens, enlevés dans le désert du sud-ouest de l’Egypte, ont été libérés sains et saufs. Un avion militaire les a récupérés et les transportés au Caire. Le groupe a été repéré dans la région de Tabat Al-Chajara. Selon un responsable de la sécurité égyptienne, citée par l’AFP, l’armée égyptienne a mené une opération commando dans le Tchad, près de la frontière avec le Soudan. Les otages auraient été retrouvés seuls sans leurs ravisseurs et on ignore pour l’instant si la rançon réclamée par les bandits a été payée ou non. Ils seraient en bonne santé à l’exception de 3 d’entre eux, dont la nationalité n’a pas été révélée et qui souffrent de déshydratation et d’insolation, selon un des médecins qui attendaient les otages libérés. Le groupe, enlevé le 19 septembre dernier lors d’un safari en 4x4 dans l’extrême sud-ouest égyptien, comprend 5 Italiens, 5 Allemands, 1 Roumaine ainsi que 8 Egyptiens : 2 guides, 4 chauffeurs, 1 garde-frontière et le directeur de l’agence organisatrice du safari.

L’affaire a fait régner un vrai suspense avec des informations dans beaucoup des fois contradictoires et peu précises. Le dénouement aurait commencé quelques heures avant la libération des otages, lorsqu’un commando de l’armée soudanaise a repéré un véhicule à la frontière du Soudan avec le Tchad dans un site appelé Karab Al-Toum et un accrochage a alors eu lieu. « Les forces soudanaises ont suivi les traces des preneurs d’otages du Jebel Oweinat et les ont trouvés à la frontière avec le Tchad », d’après le conseiller à la présidence soudanaise, Mahjoub Fadl Badri. Il a précisé que 6 des ravisseurs ont été tués dans cet accrochage, et 2 autres ont été arrêtés, a-t-il précisé. Les otages sont restés cependant captifs dans la région de Tabat Al-Chajara. Le Soudan avait insisté sur le fait qu’ils se trouvaient du côté  du côté tchadien, où « ils sont détenus par 30 hommes, des ravisseurs, parmi lesquels figurent des Tchadiens et des rebelles du Darfour », selon les autorités soudanaises.

Khartoum a accusé aussi une faction de l’Armée de la libération du Soudan d’être derrière l’enlèvement, accusation démentie immédiatement par les sudistes.

La scène ne faisait que se compliquer. En effet, les autorités tchadiennes ont affirmé n’avoir « rien remarqué » sur leur territoire concernant la prise d’otages. De plus, de source militaire française, ni l’Eufor, la force européenne déployée dans l’est du Tchad dont la France est la principale composante, ni les troupes de l’opération Epervier, le dispositif militaire français au Tchad depuis 1986, n’ont repéré les ravisseurs en territoire tchadien. 

Imbroglio soudanais

Dans ce flot d’informations contradictoires, un haut responsable soudanais avait auparavant annoncé que les ravisseurs ont ramené les otages de Libye au Soudan, et semblent se diriger désormais vers la frontière égyptienne. « Les services de sécurité ont découvert que les ravisseurs étaient revenus avec leurs otages en territoire soudanais », a déclaré Ali Youssouf, directeur du protocole au ministère soudanais des Affaires étrangères. A part le directeur de l’agence, dont l’épouse allemande sert d’intermédiaire dans les négociations avec les ravisseurs sur une potentielle rançon, on ne sait pratiquement rien sur leur identité. La presse égyptienne a uniquement publié des photos des 4 otages allemands. Les différents ministères concernés se sont abstenus de fournir des détails, dit-on pour assurer la sécurité des personnes enlevées, ainsi que celle de leurs familles.

Les Egyptiens, eux, où le rapt a eu lieu sur leur territoire ne l’ont pas évoqué que 72 heures après. Selon les premières informations qui avaient filtré ici et là, il semble que peu après leur enlèvement, les otages ont été emmenés au Soudan par leurs ravisseurs, dans la région du Jebel Oweinat, un ensemble montagneux de 40 kilomètres sur 25, à cheval sur l’Egypte, le Soudan et la Libye. Puis, jeudi dernier, selon Khartoum, les otages ont été acheminés en voitures vers la partie ouest du Jebel Oweinat, en territoire libyen. Les ravisseurs seraient passés en Libye pendant quelques heures pour tenter de récupérer des réserves de nourriture et de carburant, surtout avant de revenir en territoire soudanais. Une incursion démentie pourtant par Tripoli.

Toujours selon ces mêmes informations, les ravisseurs ont exigé que l’Allemagne se charge du paiement d’une rançon de 6 millions d’euros, selon un responsable de la sécurité égyptienne. D’où proviennent les difficultés pour poursuivre leurs traces.

Au départ, il est question de la nature même des lieux. « C’est un lieu idéal pour cacher des gens sous d’énormes rochers et traverser les frontières sans contrôle », a affirmé à la presse le professeur allemand Rudolph Kuper, considéré comme le meilleur expert du Jebel Oweinat. Pour de nombreux observateurs, d’autres aspects sont évidents. Les autorités égyptiennes ont été prises au dépourvu par un événement qualifié comme premier du genre dans son ampleur. Tous les services de sécurité, ceux de l’armée, du service de renseignement et de la sûreté de l’Etat qui dépend du ministère de l’Intérieur, étaient mobilisés. Tout compte fait, il est clair une fois de plus que la sécurité politique et la lutte contre le terrorisme priment, laissant d’autres aspects moins couverts. Ceci a été traduit par une contradiction de déclarations. Ahmed Aboul-Gheit, ministre égyptien des Affaires étrangères, sort le jour même de l’annonce de l’incident pour annoncer devant les caméras de télévision que tous les otages ont été libérés. Une nouvelle démentie un quart d’heure plus tard par le ministère du Tourisme. L’Egypte semblait complètement à l’écart, tout le dossier de l’affaire a été cédé à l’Allemagne, pays censé payer la rançon. Certes, l’Egypte a excellé dans des affaires anti-terroristes, concernant des touristes aussi. Elle est intervenue, mais à de moindres fois dans des dossiers d’enlèvements, à l’exemple du navire capturé par les pirates somaliens (Lire encadré page 4). Cet enlèvement reste pourtant une première dans l’histoire de l’Egypte moderne. Le pays n’est pas assez familier avec le banditisme.

Un vide inexplicable

Justification peu fiable pour expliquer cette sorte de vide et de manque de présence dans cette zone frontalière avec le Soudan, alors que Le Caire est déjà en différend avec Khartoum sur des zones comme Halayeb et Chalatine. Des frontières poreuses de toute façon. Dans les milieux de l’opposition, on se pose des questions sur une sorte de convention où ce triangle d’Oweinat semble obéir à un partage entre l’Egypte, la Libye et le Soudan. Autre question soulevée : pourquoi n’y a-t-il pas d’exploitation qui serait très profitable pour le tourisme d’aventure et celui de l’archéologie préhistorique ? (Lire page 5). Refuge des hommes préhistoriques, le Jebel Oweinat — (appellation arabe de montagne des sources) — est à cheval sur les trois frontières tracées de manière rectiligne à 22 degrés de latitude nord, à des centaines de kilomètres d’un lieu habité. Il n’existe qu’un poste douanier au pied de la montagne, celui de la Libye, où stationnent une vingtaine de garde-frontières. Les autres frontières sont seulement légèrement matérialisées par des poteaux indicateurs. La montagne-oasis s’étale sur 40 kilomètres d’est en ouest, et sur 25 km dans son axe nord-sud, enserrant plusieurs vallées et canyons. Son sommet s’élève à 1 900 mètres. Cet extraordinaire site au cœur du Sahara est visible sur des photos satellites, comme celles mises en ligne sur le site Google Earth qui présente aussi des clichés d’amateurs. Il recèle de centaines de dessins rupestres de girafes, d’autruches et de chasseurs d’animaux qui en font un lieu très attirant pour les visiteurs.

Quoi qu’il en soit, ce premier événement du genre devrait pousser les autorités à plus de vigilance, selon M. Kuper. Le site, d’une grande valeur écologique, attire aussi des chasseurs venus de Koufra, en Libye, qui traquent dans ses flancs rocailleux et dans les plaines d’acacias, mouflons et gazelles. Mais si, pour les touristes, la région est un magnifique décor préhistorique, elle est aussi un carrefour de trafic, y compris d’immigrés clandestins africains qui tentent, à partir des côtes libyennes, de traverser la Méditerranée. S’y arrêtent aussi des camions bourrés de marchandises descendant de Libye, et d’autres qui remontent de Dongola, ou d’Al-Facher, la capitale du Nord-Darfour, la région ouest du Soudan en proie à une guerre civile depuis 2003. Tout se mêle et se confond dans une sorte de scénario insolite et primitif. Le chaos et la misère règnent en maîtres et scellent des alliances entre tous les hors-la-loi. C’est pourquoi, en partie, une autorisation spéciale est chaque fois nécessaire pour les safaris et un policier doit se joindre à l’équipe.

Un chaos qui ne décourage pourtant pas le ministère du Tourisme, qui s’est refusé à interdire ces voyages organisés par des agences spécialisées dans le tourisme d’aventure, avec au programme des couchers, pour les plus fortunés qui peuvent débourser jusqu’à 10 000 dollars. Zoheir Garrana, ministre du Tourisme, affirme : « J’aurais pris une telle décision si j’avais eu le sentiment que l’Egypte n’était pas sûre. Or, l’Egypte est sûre ». « Si un accident survient sur une autoroute, va-t-on la condamner à la circulation ?! », s’est-il interrogé.

Ahmed Loutfi
(avec agences)

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