Musique.
Les Frères Joubran ont donné deux concerts au Caire, la
semaine dernière, rendant hommage à leur compatriote et
maître spirituel Mahmoud Darwich, disparu en août dernier.
Le répertoire du trio abonde de connivences avec le poète
palestinien, allant de la rondeur caressante à l’ellipse
ironique.
Confidence entre les notes
La
terre est vide comme une étoile. Seuls sont éclairés les
visages des trois musiciens sur scène ou la rosace de leurs
ouds (luth oriental). L’amour fait figure de mystère, et le
mystère, une figure de l’amour. La fratrie Joubran emprunte
ses sens à Mahmoud Darwich, joue « l’ombre de ses mots
», soit à travers un premier concert au théâtre Guéneina où
elle a interprété essentiellement les titres de son dernier
album Majaz (métaphore) ou à travers une deuxième soirée à
l’Opéra, intitulée carrément A l’ombre des mots. La
disparition subite de leur poète et maître spirituel les
laisse sans voix. « Darwich répétait que le majaz c’est
l’ombre des mots. Il y a deux semaines environ, on s’est dit
qu’il n’était pas mort et l’on a travaillé sur cette œuvre
présentée à l’Opéra, se servant de son dernier poème Le
Joueur de dés comme principal élément de narration, avec des
extraits d’enregistrements sonores du poète déclamant par
ailleurs l’amour, la mort, la patrie ». Les trois luthistes,
provenant eux aussi de Nazareth en Galilée, région natale de
Darwich lui-même, font l’éloge de l’ombre, de ces vers
devenus graffitis sur les murs. En émane un cercle de sons
comme dans un zikr soufi (littéralement rappel ou souvenir).
Une cinglante intensité et des silences qui arrivent à
temps. Même si le trio Joubran n’a jamais composé ni chanté
explicitement les vers de Darwich, ses mots nous reviennent
inaudibles. La musique est chargée de son âme et Majaz
s’inspire notamment de son recueil Le Lit de l’étrangère
(éditions Actes Sud, 2000). Des poèmes d’amour disant l’exil
de la femme dans l’homme et de l’homme dans la femme.
Un premier morceau Massar, par son aspect répétitif, se
présente comme un zikr et un mantra à la fois. Le premier
étant une remémoration, et le second une sublimation des
vibrations de la parole. Leur démarche y est pour quelque
chose « Darwich nous disait souvent que de l’ennui provenait
la création. On a transformé cette réflexion en rite.
C’est-à-dire qu’on se donne rendez-vous et l’on se laisse
aller en jouant tous les trois. Quand une phrase nous plaît
particulièrement — et cela se voit dans les yeux — on la
répète sans modification pendant 2 ou 3 heures. Interdit
d’en rajouter. C’est ainsi jusqu’à avoir la tête qui tourne
et toute sorte d’idées qui traversent la mémoire », explique
Samir, 35 ans, l’aîné du trio, qui sait donner l’impulsion,
l’étincelle. Car au sein de cette formation familiale, à
chacun son tempérament : Samir c’est la voix énergétique,
parfois même colérique. Wissam, né en 1983, le calme, le
perfectionnisme. Et Adnan, le plus jeune qui les a rejoints
en 2004, le fougueux avec toujours une note de fraîcheur à
ajouter. « Telle une jolie fille qui balance son châle d’un
coup, pour nous faire oublier toute notre rigueur académique
! », s’exclame Samir Joubran, lorsqu’intervient son frère
Wissam, qui a ciselé leurs trois ouds, ayant hérité de son
père son art de luthier et étant le premier diplômé arabe de
l’Institut Antonio Stradivarius en Italie. « On peut avoir
des voix qui se ressemblent en parlant, mais des
personnalités distinctes. Cela doit se faire sentir à
travers nos instruments. Par exemple, j’ai utilisé le bois
de rose (palissandre) pour confectionner le luth de Samir,
d’où un son brillant et franc. Celui de Adnan, à l’aide de
bois de châtaignier et d’acajou, d’où une douceur et une
fraîcheur qui lui sont propres ».
Le regard complice, le mouvement pivotant de la tête et du
buste, le jeu consiste à aller vers un maqam (gamme
traditionnelle) inattendu. Parfois aussi, à l’arrêt brusque
de la mélodie (un peu à la manière du salam, dans la musique
soufie). Cela rompt le charme de l’extase et fait prolonger
les sons dans le silence. A nouveau, l’on retrouve quelque
part l’âme de Darwich dans Le Lit de l’étrangère : « Comme
dans l’écriture, l’essentiel vient en son temps, lune
féminine qui comble le vide du poème. Ne m’abandonne pas
complètement et ne me prends pas complètement. A bonne
place, pose le bon temps ».
La musique du trio est comme un souffle, elle suit le rythme
de la vie, constituant : « Un lendemain désordonné et beau.
Echo à l’écho ».
Fuyant les lectures orientées et le mythe du « Palestinien
errant », ils vont à l’essence, se plaçant à la frontière
entre la voix publique et personnelle. Une autre chose
qu’ils ont apprise auprès du poète, que Samir a rencontré
pour la première fois en 1996 dans le cadre de la
manifestation Printemps de la Palestine, organisée en
France. Il était censé jalonner d’interludes musicaux la
lecture des poèmes par Darwich. « Au départ, il était
nerveux et m’a demandé de se tenir à trois minutes de
musique, entre les pauses de lecture. Après, il s’est laissé
aller et a commencé à réciter sur fond de musique. Moi, j’ai
fermé les yeux et continué. Le courant a passé et il m’a
fait signe de poursuivre », raconte Samir, complètement
fasciné par le personnage de Darwich. Il le guettait à tout
moment et mémorisait ses dires. Ensuite, ses frères
suivirent la même démarche. « En Macédoine, on a vécu avec
lui sous un même toit. Un plaisir inouï de le voir en pyjama
en train de préparer son fameux café ou de raconter son
grand amour pour le chanteur-compositeur Abdel-Wahab. Deux
semaines avant sa mort, on a eu une présentation à Arles en
France ».
Les plages d’improvisations érudites et jubilatoires,
accompagnant les lectures du poète, se sont développées au
fur et à mesure. Samir évoque l’idée du trio et celui-ci
voit le jour, en août 2004 à Paris, où ils vivent
actuellement pour échapper à leur dilemme en tant que
Palestiniens citoyens d’Israël.
Dalia
Chams