Al-Ahram Hebdo,Arts | Confidence entre les notes
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 Semaine du 1 au 7 Octobre 2008, numéro 734

 

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Arts

Musique. Les Frères Joubran ont donné deux concerts au Caire, la semaine dernière, rendant hommage à leur compatriote et maître spirituel Mahmoud Darwich, disparu en août dernier. Le répertoire du trio abonde de connivences avec le poète palestinien, allant de la rondeur caressante à l’ellipse ironique. 

Confidence entre les notes 

La terre est vide comme une étoile. Seuls sont éclairés les visages des trois musiciens sur scène ou la rosace de leurs ouds (luth oriental). L’amour fait figure de mystère, et le mystère, une figure de l’amour. La fratrie Joubran emprunte ses sens à Mahmoud Darwich, joue «  l’ombre de ses mots », soit à travers un premier concert au théâtre Guéneina où elle a interprété essentiellement les titres de son dernier album Majaz (métaphore) ou à travers une deuxième soirée à l’Opéra, intitulée carrément A l’ombre des mots. La disparition subite de leur poète et maître spirituel les laisse sans voix. « Darwich répétait que le majaz c’est l’ombre des mots. Il y a deux semaines environ, on s’est dit qu’il n’était pas mort et l’on a travaillé sur cette œuvre présentée à l’Opéra, se servant de son dernier poème Le Joueur de dés comme principal élément de narration, avec des extraits d’enregistrements sonores du poète déclamant par ailleurs l’amour, la mort, la patrie ». Les trois luthistes, provenant eux aussi de Nazareth en Galilée, région natale de Darwich lui-même, font l’éloge de l’ombre, de ces vers devenus graffitis sur les murs. En émane un cercle de sons comme dans un zikr soufi (littéralement rappel ou souvenir). Une cinglante intensité et des silences qui arrivent à temps. Même si le trio Joubran n’a jamais composé ni chanté explicitement les vers de Darwich, ses mots nous reviennent inaudibles. La musique est chargée de son âme et Majaz s’inspire notamment de son recueil Le Lit de l’étrangère (éditions Actes Sud, 2000). Des poèmes d’amour disant l’exil de la femme dans l’homme et de l’homme dans la femme.

Un premier morceau Massar, par son aspect répétitif, se présente comme un zikr et un mantra à la fois. Le premier étant une remémoration, et le second une sublimation des vibrations de la parole. Leur démarche y est pour quelque chose « Darwich nous disait souvent que de l’ennui provenait la création. On a transformé cette réflexion en rite. C’est-à-dire qu’on se donne rendez-vous et l’on se laisse aller en jouant tous les trois. Quand une phrase nous plaît particulièrement — et cela se voit dans les yeux — on la répète sans modification pendant 2 ou 3 heures. Interdit d’en rajouter. C’est ainsi jusqu’à avoir la tête qui tourne et toute sorte d’idées qui traversent la mémoire », explique Samir, 35 ans, l’aîné du trio, qui sait donner l’impulsion, l’étincelle. Car au sein de cette formation familiale, à chacun son tempérament : Samir c’est la voix énergétique, parfois même colérique. Wissam, né en 1983, le calme, le perfectionnisme. Et Adnan, le plus jeune qui les a rejoints en 2004, le fougueux avec toujours une note de fraîcheur à ajouter. « Telle une jolie fille qui balance son châle d’un coup, pour nous faire oublier toute notre rigueur académique ! », s’exclame Samir Joubran, lorsqu’intervient son frère Wissam, qui a ciselé leurs trois ouds, ayant hérité de son père son art de luthier et étant le premier diplômé arabe de l’Institut Antonio Stradivarius en Italie. « On peut avoir des voix qui se ressemblent en parlant, mais des personnalités distinctes. Cela doit se faire sentir à travers nos instruments. Par exemple, j’ai utilisé le bois de rose (palissandre) pour confectionner le luth de Samir, d’où un son brillant et franc. Celui de Adnan, à l’aide de bois de châtaignier et d’acajou, d’où une douceur et une fraîcheur qui lui sont propres ».

Le regard complice, le mouvement pivotant de la tête et du buste, le jeu consiste à aller vers un maqam (gamme traditionnelle) inattendu. Parfois aussi, à l’arrêt brusque de la mélodie (un peu à la manière du salam, dans la musique soufie). Cela rompt le charme de l’extase et fait prolonger les sons dans le silence. A nouveau, l’on retrouve quelque part l’âme de Darwich dans Le Lit de l’étrangère : « Comme dans l’écriture, l’essentiel vient en son temps, lune féminine qui comble le vide du poème. Ne m’abandonne pas complètement et ne me prends pas complètement. A bonne place, pose le bon temps ».

La musique du trio est comme un souffle, elle suit le rythme de la vie, constituant : « Un lendemain désordonné et beau. Echo à l’écho ».

Fuyant les lectures orientées et le mythe du « Palestinien errant », ils vont à l’essence, se plaçant à la frontière entre la voix publique et personnelle. Une autre chose qu’ils ont apprise auprès du poète, que Samir a rencontré pour la première fois en 1996 dans le cadre de la manifestation Printemps de la Palestine, organisée en France. Il était censé jalonner d’interludes musicaux la lecture des poèmes par Darwich. « Au départ, il était nerveux et m’a demandé de se tenir à trois minutes de musique, entre les pauses de lecture. Après, il s’est laissé aller et a commencé à réciter sur fond de musique. Moi, j’ai fermé les yeux et continué. Le courant a passé et il m’a fait signe de poursuivre », raconte Samir, complètement fasciné par le personnage de Darwich. Il le guettait à tout moment et mémorisait ses dires. Ensuite, ses frères suivirent la même démarche. « En Macédoine, on a vécu avec lui sous un même toit. Un plaisir inouï de le voir en pyjama en train de préparer son fameux café ou de raconter son grand amour pour le chanteur-compositeur Abdel-Wahab. Deux semaines avant sa mort, on a eu une présentation à Arles en France ».

Les plages d’improvisations érudites et jubilatoires, accompagnant les lectures du poète, se sont développées au fur et à mesure. Samir évoque l’idée du trio et celui-ci voit le jour, en août 2004 à Paris, où ils vivent actuellement pour échapper à leur dilemme en tant que Palestiniens citoyens d’Israël.

Dalia Chams

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