L’année 2007 nous a-t-elle éloignés
ou rapprochés de la démocratie ?
Mohamed Salmawy
Pour
savoir si une société donnée évolue dans le sens de la
démocratie ou, au contraire régresse, le critère réel n’est
pas le pluralisme politique, ni les slogans brandis, ni
encore les lois écrites, mais plutôt la force de la société
civile. Car la démocratie repose sur les individus et leur
impact sur le cours des événements.
La société civile est le reflet direct de la force des
individus. Les formations politiques, même si elles sont
diverses, peuvent demeurer inefficaces. Les slogans, même
s’ils sont brillants, peuvent être creux et sans grands
échos. Les lois, quoique correctes, peuvent demeurer lettre
morte.
Et pourtant, si nous lançons un regard attentif sur notre
société, au début de cette nouvelle année de son histoire,
pour comprendre si elle évolue vers un rapprochement ou un
éloignement de la démocratie, nous verrons quelques indices
qui montreraient clairement une régression évidente de
l’exercice démocratique. Alors qu’à l’encontre, nous verrons
qu’en comparaison avec les dernières années, la société
civile a gagné plus de force et ce, sans précédent.
Nous avons par exemple été témoins du plus grand nombre
d’amendements constitutionnels depuis plus de 35 ans. Mais
les forces politiques — à l’exception du parti au pouvoir
qui les a proposés — ont été unanimes à les considérer comme
un recul et non pas un progrès au niveau de l’état politique
qui prévalait avant de les introduire.
Bien
que les discours soient de plus en plus nombreux sur la fin
de l’application des lois d’urgence, nous assistons à des
verdicts prononcés contre des journalistes, les condamnant à
de longues périodes d’incarcération allant d’un à deux ans,
pour ce qu’ils ont écrit et non pas pour ce qu’ils ont
commis. Nous avons également vu d’autres sentences
prononcées, dont le moteur n’était pas le gouvernement dans
sa tentative de freiner certaines voix critiques, mais
plutôt une autre tendance sociale répressive, qui agit sous
l’enseigne de la religion dans des tentatives de conduire
toute la société au salafisme et à l’arriération.
Si nous abordons l’aspect économique, qui représente un
droit élémentaire de la citoyenneté, nous assisterons, pour
la première fois depuis les années 1960, à une hausse des
taux de croissance ayant frôlé les 7 % et ayant été évoqués
par les institutions financières internationales. Cependant,
nous avons vu, au même titre, un clivage plus impressionnant
entre les riches et les pauvres, qui ne peut que nous
plonger dans l’inquiétude. Ceci voudrait dire que, malgré la
nette augmentation du taux de croissance, elle n’a pas été
ressentie dans le quotidien par les tranches de la
population aux revenus limités.
Au moment où le nombre des partis, après l’émergence du
parti du Front démocratique, a atteint 23 en 2007,
l’exercice démocratique est toujours en retard de manière
honteuse si on le compare avec d’autres pays qui ne comptent
que deux ou trois partis seulement. Cette situation négative
représente un indice de la régression qu’a connu l’année
2007 en matière d’exercice démocratique. D’ailleurs, tous
ces indices sont des vérités indiscutables. Et pourtant
reflètent-elles la vérité totale et l’image complète des
conjonctures de l’Egypte au seuil de 2008 ?
En réalité, il existe une autre facette que l’on ne peut pas
voir sous l’angle des partis, des verdicts juridiques ou du
développement économique et qu’il faudrait considérer plutôt
sous celui de la société civile à travers cette activité
sans précédent que nous avons connue en 2007 et qui prouve
que la société n’est pas inerte comme l’estiment certains et
qu’elle résiste à ce genre de régressions.
Nous avons été témoins, à titre d’exemple, d’un grand nombre
d’ouvriers qui ont organisé des manifestations et des sit-in
tout au long de l’année 2007, pour protester contre leurs
situations économiques déplorables. Ce même phénomène s’est
propagé pour toucher les fonctionnaires gouvernementaux. Et
avant la fin de l’année, des centaines de fonctionnaires
travaillant à l’Organisme des impôts immobiliers ont
organisé un sit-in qui a duré 10 jours et qui n’a pris fin
que lorsque le gouvernement a répondu à leurs demandes,
comme il l’avait auparavant fait avec les ouvriers. Les
motifs de ces protestations, qui n’étaient pas monnaie
courante dans le passé, n’étaient pas d’ordre économique,
mais surtout professionnel, comme il s’est passé avec les
juristes, le professeurs d’université et les journalistes.
Sur le plan politique, nous avons vu l’émergence, pour la
première fois, d’un nombre de mouvements politiques actifs
comme Kéfaya, Artistes et écrivains pour le changement et
autres, qui ont réussi à mobiliser le sentiment populaire,
loin du travail des partis et de leurs organisations.
En 2007, l’activité civile est allée au-delà du cercle des
ouvriers, des fonctionnaires étatiques et des différents
corps de métiers pour englober toute l’opinion publique. Les
dossiers de tortures dans les prisons et le mal traitement
dans les stations de police a été l’un des motifs derrière
cette action. Ceci explique l’intérêt public croissant à
l’égard des procès qui ont été soumis à la jurisprudence,
sous les pressions de l’opinion publique, tel que celui de
Emad Al-Kébir à l’égard desquels des verdicts ont été
prononcées.
Nous ne sommes pas en train d’évaluer cette activité sociale
qui a remarquablement gagné en ampleur pendant l’année
révolue. Bien sûr certaines activités ont atteint leur
objectif alors que d’autres non. Mais au lieu d’évaluer ce
phénomène, il serait plutôt important de le considérer comme
un tournant dans la société égyptienne qui a pris une plus
grande envergure en 2007. Ceci prévoit ainsi des changements
au niveau de la participation dans les questions d’ordre
public, considérées comme le réel critère de la démocratie
dans une société donnée. Cette activité est ce qui consolide
la société civile et qui permet, en fin de compte,
d’injecter une impulsion aux institutions politiques qui
étaient atteintes d’une léthargie, susceptible de les
rendre plus efficaces.
Cette action, sans précédent, projette l’autre facette de
l’image qui affirme que — si la situation n’empire pas — le
pays est engagé sur la voie de la démocratie réelle qui ne
repose pas sur des organisations politiques qui sont des
pseudo-partis, mais sur une société civile solide
influençant l’opinion publique. Une influence qui pourrait
avoir de fortes répercussions pour revigorer ces
institutions politiques. C’est dans ces conditions que la
démocratie verra le jour. La démocratie que nous prônons
depuis des années et que nous tendons à réaliser .