Juste avant de nous quitter, le 4
janvier 2007, le jeune poète égyptien Ossama
Al-Danassori avait achevé Kalbi al-harim, Kalbi al-habib. Récit
laconique de son expérience avec la maladie, ce texte ne s’abandonne à aucun
moment au pathos. Truffé d’anecdotes amusantes, de détails vifs et humains, il
n’en est que plus poignant.
Mon vieux chien, mon chien bien-aimé
Oraison funèbre (Chapitre XVI)
Mardi 20 juin.
13h.
X
rencontre Y.
—
Alors, ça va ?
— Bof
! C’est plutôt la débandade ces temps-ci !
— Eh
bien ! mon vieux, remercie Dieu d’avoir encore quelque chose qui b …
J’ai
bien ri. J’ai ri pendant des années de cette histoire, conversation véridique
échangée entre Ahmad Yamani, qui me l’a rapportée, et Hassan Sourour, dans l’un
des halls de la Maison du Livre où ils travaillent.
Aujourd’hui,
je puise dans le souvenir de cette blague et de ses consœurs un doux réconfort.
Et c’est avec un sentiment de satisfaction totale que ma virilité trouve de
quoi nourrir son orgueil dans ce passé encore proche où elle n’était que
galopades, ruades effrénées, feux d’artifice de sueur, pulsations démentes de
veines exacerbées, soupirs torrides.
Je
m’en souviens en souriant, tout en regardant mon sexe. Mon sexe que je n’oublie
jamais. Lui qui était ma source de confiance et la béquille secrète sur
laquelle je m’appuyais. Lui qui, toujours au rendez-vous, m’évitait de m’égarer
dans les ténèbres à la recherche d’un soutien de remplacement – pierre ou mur –
pour empêcher mon moi de se disloquer. Jusqu’à ce que ce moi, après avoir bien
mijoté, lentement, à feu doux, réalise finalement qu’il ne peut plus désormais
compter que sur lui-même, sur lui seul, pour se soutenir.
Je
regarde mon sexe et j’observe mon vieux chien, mon chien bien-aimé, qui
sommeille près de moi sur le lit, la tête posée sur ses pattes étendues. Il
n’arrête pas de me regarder de ses yeux somnolents. Et lorsqu’il lui arrive de
se réveiller, il me laisse pantois. Ses muscles tressaillent, il dresse ses
oreilles et lance un aboiement venu d’un autre monde. Puis il s’étire, s’étire,
tentant désespérément de mettre ses pattes sur mes épaules, ses yeux rivés aux
miens, comme pour me dire :
—
C’est moi, ton sloughi, moi qui, pendant des années, t’ai rapporté force
proies. Moi qui ai rempli de fierté muette le chasseur que tu étais.
Puis
il ne tarde pas à replonger dans sa profonde inertie.
—
Dors, mon ami, dors. Libère-toi de la honte qui te sied si mal. Et libère-toi
de la culpabilité lancinante que t’infligent tes moments de défection. Libère-toi
de l’obsession de me satisfaire, et sache que je suis fier de toi et
parfaitement satisfait. Et s’il te faut encore des preuves, sache enfin que je
n’aime plus les proies. Elles peuvent bien passer leur temps à se trémousser
devant moi, je m’en fous.
Les
proies, mon ami, je les ai dans la tête.
Et
maintenant, elles me tombent spontanément entre les mains quand je veux. Pour
peu que je le veuille assez fort.
Incontinence urinaire (Chapitre XXII)
Samedi
7 août.
23h30.
J’ai
raconté à ma mère, à Noussa et à Rim, des anecdotes liées à mon secret. Ce
secret absolu que j’ai farouchement tu et parfaitement protégé. Mon
incontinence urinaire. Qui est restée inconnue de tous, hormis de ma famille et
qui a accompagné incognito mes années de collège, de lycée et d’université. Jusqu’à
l’opération du docteur Qiraytim. Il s’agissait de procéder à l’ablation d’une
partie de mon sphincter externe, qui permet à l’urine de s’écouler, afin de
réduire un peu l’énorme pression qu’il subissait.1
Il avait peur, lui, cet éminent
chirurgien ! Il avait peur de rater l’opération. Je le revois encore, assis
près de moi, m’expliquer l’affaire :
—
Voyez-vous, le sphincter est un genre d’anneau de fibres très sensibles. L’opération
est délicate car, au millième de millimètre près, on risque de le perdre complètement
et donc de provoquer cette incontinence chronique que vous voulez absolument
éviter !
Je lui
ai répondu :
—
Comptez sur la Providence, docteur. Je vous fais aveuglément confiance.
Effectivement,
sectionner totalement le sphincter, pour provoquer l’incontinence chronique,
était, de l’avis de tous les médecins du département d’urologie du C.H.U.
d’Alexandrie que j’avais auparavant consultés, la solution idéale ! Tous
m’avaient dit d’une seule voix :
— A la
longue, ces crises de reflux finiront par épuiser vos reins, et ce sera
l’insuffisance rénale.
A les
entendre, l’incontinence chronique était un moindre mal, un petit désagrément
pas bien méchant quand il s’agissait de vous sauver la vie !
Je
leur avais opposé un refus catégorique.
— Eh
bien ! Que vienne l’insuffisance rénale quand ce sera son heure ! Mais
l’incontinence chronique, jamais ! Pas même un seul jour.
C’est
donc le docteur Qiraytim qui m’a opéré. Avec succès. Quand j’avais uriné, il ne
restait plus dans ma vessie qu’une infime quantité d’urine (entre 50 et 80 ml).
Rien à voir avec les 1 000 ml (un litre !) d’avant l’opération, qui
provoquaient le reflux et les crises d’incontinence.
J’ai
été satisfait de l’opération pendant un mois. Puis le sphincter a recommencé à
s’indurer, mais en partie seulement cette fois. Et la quantité d’urine retenue
dans la vessie oscillant désormais entre 200 et 300 ml, j’ai pu résister à
l’incontinence. Et les crises de reflux se sont espacées, pour disparaître
complètement.
L’incontinence
urinaire, leur ai-je raconté, avait été une compagne imposée par le destin. Et
que j’avais apprivoisée, à mon insu, malgré moi, me pliant à la lettre à sa loi
:
—
Veille sur moi, je veillerai sur toi.
Elle
m’avait imposé des rites que je n’ai jamais négligés. Rites d’une sorte de
culte secret, formellement interdit à tout profane.
— Ne
lambine pas si tu as envie ! Fonce aux W.C. les plus proches et essaie de vider
ta vessie. Quand tu as fini, recommence. Réessaie encore. Triture-la avec tes
doigts, comprime à fond. Et vide-la au max.
— Va
aux toilettes avant les cours, avant les rangs du matin, avant le ciné, avant
un voyage. Avant d’aller à une conférence, au club, chez des inconnus. Enfin,
avant de t’endormir. Sans oublier de te lever le plus souvent possible, la
nuit, pour aller aux W.C.
—
Apprends à ne jamais dormir sur tes deux oreilles ! Dors éveillé ! Et prends
garde à ne pas fermer l’œil en train ou en taxi ! Et bien sûr, hors de question
de dormir chez des gens sans avoir pris tes précautions.
—
Respecte ces règles ! Sinon, quand ta vessie sera pleine à craquer, tu ne
pourras t’en prendre qu’à toi. Et là, tu n’auras pas trente-six solutions, mais
tu seras face à un cruel dilemme. Soit comprimer les canaux et provoquer le
reflux vers les reins. Solution catastrophique. Soit laisser l’urine prendre
d’assaut le sphincter et t’inonder le pantalon.
J’avais
pris l’habitude de ne jamais me mettre au lit sans ma toile cirée. Ces toiles
que ma mère confectionnait pour moi, en doublant de tissu des sacs/poches
d’engrais en plastique.
J’avais
pris aussi l’habitude de toujours mettre deux slips épais sous mon pantalon
avant de sortir.
Cependant,
en dépit de toutes ces précautions, combien de fois avais-je découvert, avec
stupeur, une tache sur mon pantalon. L’urine avait réussi à saturer les deux
slips !
J’avais
alors appris à traiter le problème par le mépris et à passer paisiblement mes
journées. L’air et le soleil se chargeraient bien du séchage !
Traduction de Mireille Roques
1. Le
narrateur souffre de rétention d’urine et de reflux.