Greffe d’Organes .
Un projet de loi encadrant et légalisant la pratique est
actuellement en débat au Parlement. De quoi faire ressurgir
la polémique éthique entamée il y a 10 ans.
La loi cherche sa voie
La commission de la santé à l’Assemblée du peuple a repris
cette semaine ses discussions sur le projet de loi sur la
transplantation d’organes. Un sujet qui fait l’objet d’une
polémique médicale, éthique et religieuse depuis plus d’une
décennie : ses défenseurs estiment qu’elle constitue une
solution au problème du trafic d’organes, tandis que ses
pourvoyeurs pensent que ce projet de loi va simplement
légitimer cette pratique.
Le projet a été accepté « dans son principe » par les
membres de la commission et le gouvernement serait déterminé
cette fois à faire passer la loi lors de l’actuelle session
parlementaire. Le président de l’Assemblée du peuple, Fathi
Sourour, estime que ce projet de loi s’inscrit dans
l’intérêt des patients qui n’ont pas les moyens de se faire
opérer à l’étranger, et mettra fin à l’exploitation des plus
démunis qui trouvent dans la vente de leurs organes un moyen
de survie.
Car depuis des années, le trafic d’organes prospère dans le
pays par l’intermédiaire d’un réseau clandestin travaillant
pour le compte de certains hôpitaux et centres médicaux
privés. Un documentaire filmé par une ONG a montré que 40
jeunes Egyptiens avaient vendu un de leurs reins en 2006 à
des personnes venues des pays du Golfe.
« La promulgation de cette loi devient une urgence. Le
nombre de malades souffrant d’insuffisance rénale et
hépatique est en augmentation continue. Il suffit de noter
que 30 % des Egyptiens souffrent des maladies hépatiques,
dont 10 % ont besoin de transplantation », affirme Hamdi
Al-Sayed, président de la commission et du Syndicat des
médecins. Très enthousiaste sur le projet de loi, il appelle
les opposants à cesser leur polémique « stérile » qui place
l’Egypte en retrait par rapport à bien d’autres pays. « 18
pays islamiques, dont l’Arabie saoudite, autorisent la
greffe d’organes depuis des années, alors que l’Egypte reste
plongée dans cette guerre de définitions religieuses et
médicales de la mort », dénonce encore Al-Sayed. Des avis
religieux ont été déjà émis en faveur de la transplantation
d’organes par Al-Azhar et Dar Al-Iftaa (la maison des
fatwas), mais sans mettre fin à la polémique.
Le projet de loi prévoit des peines allant jusqu’à 10 ans de
prison et une amende de 10 à 50 000 livres contre toute
personne s’impliquant dans des affaires de trafic d’organes.
Le ministre de la Santé, Hatem Al-Gabali, réclame quant à
lui une peine de prison à vie et une amende de 500 000
livres.
La loi prévoit également la création d’un organisme central
dépendant du ministère de la Santé pour définir les critères
auxquels doivent répondre les hôpitaux où ce genre
d’opérations est effectué, recevoir les organes destinés aux
greffes et dresser les listes des personnes en attente de
greffe. L’idée est de contrôler le processus tout en évitant
le contact direct entre le donateur et le patient, explique
Al-Sayed.
Toujours selon le projet de loi, la mort clinique du
donateur doit être confirmée par un comité formé de 5
médecins spécialistes. Un testament écrit par le patient
lui-même ou par un membre de sa famille est également
obligatoire avant de procéder à l’opération.
Mais ces garanties et restrictions n’ont pas empêché
certains députés, voire certains médecins, d’aller encore
plus loin dans leur refus. Ceux-ci craignent que la loi ne
légitime ce qui se faisait jusqu’ici, notamment le trafic
d’organes. Le député Heidar Boghdadi refuse donc ce projet
de loi qui « contredit les principes de la religion, de
l’humanité et la Constitution ». Dans la guerre juridique
qu’il entend mener contre ce projet de loi, Boghdadi se
référera à des décisions du Conseil d’Etat et de la Haute
Cour constitutionnelle datant des années 1990 et qui, selon
lui, criminalisent la transplantation d’organes.
« Loin du débat religieux et médical, cette loi ouvrira la
porte au trafic d’organes. Non seulement parce que les
peines sont peu dissuasives, mais surtout parce qu’il
n’existe pas chez nous en Egypte de mécanismes pour
s’assurer de la transparence de la procédure et empêcher la
corruption », estime Boghdadi. Il trouve également que
l’intégration des hôpitaux et des centres médicaux privés
dans ce domaine soulève de nombreuses craintes. « Si un
hôpital privé possède des organes, décidera-t-il de les
donner à ceux qui en ont le plus besoin ou à ceux qui
peuvent payer plus ? », se demande le député.
Affaires d’escroquerie
La suspicion des Egyptiens envers le corps médical est
nourrie par divers incidents de négligence qui souvent
coûtent la vie à des patients, sans compter des affaires
d’escroquerie dans le domaine de la transplantation
d’organes qui ont été récemment dévoilées par les médias.
Sayed Zakariya, ouvrier égyptien, est récemment apparu à la
télévision pour raconter son drame. « Une personne est venue
me parler dans un café pour me proposer un travail en Arabie
saoudite. Mais avant, je devais faire des analyses. C’est
alors qu’on m’a annoncé que je souffrais d’un calcul rénal
et que je devais subir une petite opération ». C’est ainsi
que Zakariya a perdu un rein à son insu, et que son ami de
café n’était autre qu’un agent travaillant pour la mafia
d’organes.
Le Dr Chérif Ezzat, neurologue, ne reconnaît pas le concept
de mort cérébrale. « Il s’agit d’une invention pour
justifier la greffe et le trafic d’organes. Je trouve les
arguments de Hamdi Al-Sayed infondés. Il est bien placé pour
savoir que la mort clinique est une notion très controversée
et représente un avis et non pas une vérité scientifique. Le
fait que d’autres pays l’adoptent ne suffit pas pour
l’adopter ».
L’Association égyptienne de déontologie médicale a, de son
côté, récemment publié un rapport mettant en garde contre la
légalisation de la transplantation d’organes. Le rapport
prend l’exemple de la Grande-Bretagne, où une loi très ferme
et des procédures de contrôle strictes n’ont pas empêché la
prolifération de commerçants d’organes. Visiblement, le
débat est bien loin d’être tranché, même si la promulgation
de la loi semble imminente.
May
Al-Maghrabi