Femmes .
Une nouvelle tendance s’installe, celle des lieux publics
réservés aux femmes voilées. Le plus en vue est un café
appartenant à une star qui a opté pour le voile et qui
suscite une vive polémique.
S'exclure pour s’éclater
«
Ici, nous nous sentons complètement à l’aise. Nous avons la
chance de nous libérer de toutes les contraintes sociales et
religieuses qui interdisent la mixité et imposent le port du
voile. On ne risquerait pas d’agir ainsi dans les autres
cafés, car nous avons peur d’être mal jugées. Et nos parents
n’accepteraient jamais que l’on aille dans d’autres endroits
», lance Hoda, 20 ans, étudiante en pharmacie. Cette
dernière, accompagnée d’un groupe de jeunes filles, s’avance
vers Sabaya Mall, le petit centre commercial inauguré il y a
à peine un an et réservé exclusivement aux femmes. Ce sont
des universitaires qui ont terminé les examens de la
mi-année. A l’intérieur, voilées et monaqqabat s’empressent
de retirer le voile qui recouvre leur chevelure ou masque
leur visage. Dans ce café, elles viennent se détendre,
échanger les nouvelles ou s’éclater en chantant ou en
dansant ensemble.
Le coin est plutôt paisible. D’un écran suspendu fusent des
versets du Coran. Raffinement et simplicité caractérisent le
café. A première vue, on se croirait à la maison tant le
lieu est cosy. Le style moderne qui caractérise l’endroit ne
reflète pas seulement le côté esthétique mais aussi la
philosophie des propriétaires, « offrir un visage plus
moderne de l’islam ». Le marron et le pistache confèrent au
lieu une ambiance sereine. Un canapé confortable décoré par
quelques coussins trône au milieu du café et des rideaux
épais couvrent toutes les fenêtres. Des bouteilles
multicolores contenant différentes sauces pour
l’assaisonnement sont disposées sur le bar qui occupe une
partie du café. Des jeunes filles défilent vêtues de abayas
très chic et des serveuses font le tour des tables pour
prendre les commandes. Quelques femmes en profitent pour
aller faire leurs courses dans la boutique située en face du
café dans ce mini-centre commercial réservé à la gent
féminine. D’autres se rendent au salon de coiffure. « Dans
les autres centres commerciaux, on a du mal à trouver ce que
l’on cherche. Ici, on fait nos achats sans aucune
contrainte. On peut marchander, essayer les vêtements que
l’on veut sans sentir de gêne. On peut même blaguer sans se
soucier du qu’en dira-t-on ».
Ce sont surtout les femmes voilées ou portant le niqab qui
en profitent le plus, car dès qu’elles franchissent le seuil
de ce café, elles ôtent tout ce qui cache leur féminité. Et
elles ne sont pas les seules à vouloir se sentir à l’aise,
les non voilées se distraient aussi à leur manière. « La
grande majorité des Egyptiennes sont plutôt frustrées et ici
elles se laissent aller », affirme-t-elle, en expliquant que
cela se voit dans leur manière de danser, d’élever la voix
ou d’éclater de rire. En général, elles viennent se délasser
dans ce café, car elles n’ont pas la chance de le faire
ailleurs. Seules les femmes sont autorisées à y mettre les
pieds. Des mesures strictes ont été prises en matière de
sécurité pour protéger les femmes des regards curieux. Une
façon de prouver aux clientes que ce petit coin privé leur
appartient entièrement. La porte reste constamment fermée.
Il faut donc sonner, montrer patte blanche pour y pénétrer.
Une caméra inspecte le lieu et des vigiles femmes guettent
chaque mouvement. Tout le personnel embauché est de sexe
féminin. « C’est une aubaine pour nous. Certains cafés ou
restaurants préfèrent recruter des hommes, car ils peuvent
rentrer tard le soir. Ici, la situation diffère. On exerce
une discrimination positive en faveur des femmes. On ne
risque pas d’être courtisée ou d’avoir les ennuis que l’on
rencontre ailleurs lorsqu’il y a des hommes », explique la
jeune serveuse.
Vent de polémique
Or, ce mini-centre commercial a provoqué de vives polémiques
dans la société égyptienne. D’abord, parce que l’une des
propriétaires de ce café est la célèbre actrice Hanane Tork,
qui a opté pour le hidjab. On l’accuse de profiter de sa
célébrité pour faire un business fructueux. D’autres pensent
qu’elle aurait dû mener sa vie loin des lumières de la
célébrité et se satisfaire de son nouveau statut de femme
pieuse. Le quotidien Al-Badil, tendance de gauche, rapporte
qu’une journaliste s’est vu confisquer son portable, car
elle avait osé prendre des photos du café. Cette dernière a
même porté plainte contre Hanane Tork. Une chaîne satellite
a attaqué ce phénomène nouveau des cafés réservés uniquement
aux femmes et l’a considéré comme un recul. « On tente
d’imposer un autre style de vie, alors que les Egyptiens
sont de nature très modérés. Cette nouveauté nous vient des
pays du Golfe où les restaurants réservent des pièces
fermées pour que les monaqqabat puissent manger à leur aise
», commente Sonia, journaliste. Des rumeurs circulent que
Hanane a même interdit l’accès de ce lieu public aux non
musulmanes et non voilées. Certaines chaînes satellites se
sont même mobilisées contre la star. Le cas d’une chaîne
satellite qui a accueilli l’actrice Hind Sabri l’obligeant à
discréditer l’actrice Hanane Tork, ce qu’elle a refusé de
faire.
« On n’a jamais empêché les non voilées et les coptes de
venir s’attabler dans ce café. On accepte tout le monde, et
seul le salon de coiffure est réservé à celles qui portent
le hidjab. Une fatwa nous interdit de coiffer les cheveux
des non voilées, car la femme en islam est supposée couvrir
sa chevelure dès la puberté. On veille à ce que nos gains
soient licites. Nous sommes libres d’investir notre argent
comme on veut. Pourquoi respecter le fait qu’il existe des
cafés et des institutions qui interdisent l’accès aux femmes
voilées et nous attaquer de cette manière, alors que nous
tenons à rester fidèles à nos préceptes religieux ? C’est en
quelque sorte une atteinte à la liberté individuelle. Je ne
comprends pas toutes ces attaques alors qu’on ne fait de mal
à personne », s’insurge une des associées de Tork. Ce sont
ces fatwas qui semblent piloter ce business. « On n’épile
pas les sourcils dans le salon de coiffure, car certains
oulémas considèrent que c’est prohibé. C’est pareil pour le
narguilé et la cigarette qui ne sont plus tolérés ». Et pour
les coptes ? Elle se tait un moment avant de poursuivre : «
Nous n’avons jamais interdit l’accès aux chrétiennes comme
l’a prétendu un journal. Bien au contraire, on étudie
actuellement la possibilité de faire une réduction aux
religieuses catholiques qui désirent se faire couper les
cheveux ». Et d’ajouter : « Le journal qui a rapporté que
l’on avait confisqué le téléphone d’une journaliste a poussé
un peu trop loin. Cette femme a tout simplement porté
atteinte à la vie privée de ces femmes qui ont choisi le
voile ».
Les débats vont bon train dans le café Sabaya également. «
Pourquoi les intellectuels attaquent-ils ce genre de projets
alors qu’il répondent à un besoin réel des femmes ?
Veulent-ils que l’on reste cloîtrées à la maison pour avoir
choisi une route différente des autres ? N’est-ce pas de la
tyrannie ? », s’interroge Emma, 22 ans, étudiante à la
faculté de médecine. Les voix s’élèvent, le débat
s’échauffe. « On critique cette actrice parce qu’elle a fait
son choix, elle est tout de même libre. Pourquoi essaie-t-on
toujours de juger une femme pieuse suivant le stéréotype
de celle qui a renoncé à la vie ? Le prophète qui est un
exemple à suivre menait une vie normale mais il n’a pas
oublié la mort et le jour du jugement dernier », réplique
une autre. Une troisième confie que l’attaque est dirigée
contre Hanane Tork, la star. « Elle continue à exercer son
métier, alors qu’elle porte le voile et elle veut présenter
un art qui est conforme à ses croyances. Tork essaie de
donner une image différente de la moltazima (celle qui se
conforme à la lettre aux préceptes). Elle est attaquée comme
tous ceux qui apportent une nouveauté. Comme c’est le cas de
tous les avant-gardistes », conclut Noha, jeune étudiante à
la faculté de communication .
Dina
Darwich