Al-Ahram Hebdo, Société | S'exclure pour s’éclater
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 Semaine du 30 janvier au 5 Février 2008, numéro 699

 

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Société

Femmes . Une nouvelle tendance s’installe, celle des lieux publics réservés aux femmes voilées. Le plus en vue est un café appartenant à une star qui a opté pour le voile et qui suscite une vive polémique.  

S'exclure pour s’éclater 

« Ici, nous nous sentons complètement à l’aise. Nous avons la chance de nous libérer de toutes les contraintes sociales et religieuses qui interdisent la mixité et imposent le port du voile. On ne risquerait pas d’agir ainsi dans les autres cafés, car nous avons peur d’être mal jugées. Et nos parents n’accepteraient jamais que l’on aille dans d’autres endroits  », lance Hoda, 20 ans, étudiante en pharmacie. Cette dernière, accompagnée d’un groupe de jeunes filles, s’avance vers Sabaya Mall, le petit centre commercial inauguré il y a à peine un an et réservé exclusivement aux femmes. Ce sont des universitaires qui ont terminé les examens de la mi-année. A l’intérieur, voilées et monaqqabat s’empressent de retirer le voile qui recouvre leur chevelure ou masque leur visage. Dans ce café, elles viennent se détendre, échanger les nouvelles ou s’éclater en chantant ou en dansant ensemble.

Le coin est plutôt paisible. D’un écran suspendu fusent des versets du Coran. Raffinement et simplicité caractérisent le café. A première vue, on se croirait à la maison tant le lieu est cosy. Le style moderne qui caractérise l’endroit ne reflète pas seulement le côté esthétique mais aussi la philosophie des propriétaires, « offrir un visage plus moderne de l’islam ». Le marron et le pistache confèrent au lieu une ambiance sereine. Un canapé confortable décoré par quelques coussins trône au milieu du café et des rideaux épais couvrent toutes les fenêtres. Des bouteilles multicolores contenant différentes sauces pour l’assaisonnement sont disposées sur le bar qui occupe une partie du café. Des jeunes filles défilent vêtues de abayas très chic et des serveuses font le tour des tables pour prendre les commandes. Quelques femmes en profitent pour aller faire leurs courses dans la boutique située en face du café dans ce mini-centre commercial réservé à la gent féminine. D’autres se rendent au salon de coiffure. « Dans les autres centres commerciaux, on a du mal à trouver ce que l’on cherche. Ici, on fait nos achats sans aucune contrainte. On peut marchander, essayer les vêtements que l’on veut sans sentir de gêne. On peut même blaguer sans se soucier du qu’en dira-t-on ».

Ce sont surtout les femmes voilées ou portant le niqab qui en profitent le plus, car dès qu’elles franchissent le seuil de ce café, elles ôtent tout ce qui cache leur féminité. Et elles ne sont pas les seules à vouloir se sentir à l’aise, les non voilées se distraient aussi à leur manière. « La grande majorité des Egyptiennes sont plutôt frustrées et ici elles se laissent aller », affirme-t-elle, en expliquant que cela se voit dans leur manière de danser, d’élever la voix ou d’éclater de rire. En général, elles viennent se délasser dans ce café, car elles n’ont pas la chance de le faire ailleurs. Seules les femmes sont autorisées à y mettre les pieds. Des mesures strictes ont été prises en matière de sécurité pour protéger les femmes des regards curieux. Une façon de prouver aux clientes que ce petit coin privé leur appartient entièrement. La porte reste constamment fermée. Il faut donc sonner, montrer patte blanche pour y pénétrer. Une caméra inspecte le lieu et des vigiles femmes guettent chaque mouvement. Tout le personnel embauché est de sexe féminin. « C’est une aubaine pour nous. Certains cafés ou restaurants préfèrent recruter des hommes, car ils peuvent rentrer tard le soir. Ici, la situation diffère. On exerce une discrimination positive en faveur des femmes. On ne risque pas d’être courtisée ou d’avoir les ennuis que l’on rencontre ailleurs lorsqu’il y a des hommes », explique la jeune serveuse.

 

Vent de polémique

Or, ce mini-centre commercial a provoqué de vives polémiques dans la société égyptienne. D’abord, parce que l’une des propriétaires de ce café est la célèbre actrice Hanane Tork, qui a opté pour le hidjab. On l’accuse de profiter de sa célébrité pour faire un business fructueux. D’autres pensent qu’elle aurait dû mener sa vie loin des lumières de la célébrité et se satisfaire de son nouveau statut de femme pieuse. Le quotidien Al-Badil, tendance de gauche, rapporte qu’une journaliste s’est vu confisquer son portable, car elle avait osé prendre des photos du café. Cette dernière a même porté plainte contre Hanane Tork. Une chaîne satellite a attaqué ce phénomène nouveau des cafés réservés uniquement aux femmes et l’a considéré comme un recul. « On tente d’imposer un autre style de vie, alors que les Egyptiens sont de nature très modérés. Cette nouveauté nous vient des pays du Golfe où les restaurants réservent des pièces fermées pour que les monaqqabat puissent manger à leur aise », commente Sonia, journaliste. Des rumeurs circulent que Hanane a même interdit l’accès de ce lieu public aux non musulmanes et non voilées. Certaines chaînes satellites se sont même mobilisées contre la star. Le cas d’une chaîne satellite qui a accueilli l’actrice Hind Sabri l’obligeant à discréditer l’actrice Hanane Tork, ce qu’elle a refusé de faire.

« On n’a jamais empêché les non voilées et les coptes de venir s’attabler dans ce café. On accepte tout le monde, et seul le salon de coiffure est réservé à celles qui portent le hidjab. Une fatwa nous interdit de coiffer les cheveux des non voilées, car la femme en islam est supposée couvrir sa chevelure dès la puberté. On veille à ce que nos gains soient licites. Nous sommes libres d’investir notre argent comme on veut. Pourquoi respecter le fait qu’il existe des cafés et des institutions qui interdisent l’accès aux femmes voilées et nous attaquer de cette manière, alors que nous tenons à rester fidèles à nos préceptes religieux ? C’est en quelque sorte une atteinte à la liberté individuelle. Je ne comprends pas toutes ces attaques alors qu’on ne fait de mal à personne », s’insurge une des associées de Tork. Ce sont ces fatwas qui semblent piloter ce business. « On n’épile pas les sourcils dans le salon de coiffure, car certains oulémas considèrent que c’est prohibé. C’est pareil pour le narguilé et la cigarette qui ne sont plus tolérés ». Et pour les coptes ? Elle se tait un moment avant de poursuivre : « Nous n’avons jamais interdit l’accès aux chrétiennes comme l’a prétendu un journal. Bien au contraire, on étudie actuellement la possibilité de faire une réduction aux religieuses catholiques qui désirent se faire couper les cheveux ». Et d’ajouter : « Le journal qui a rapporté que l’on avait confisqué le téléphone d’une journaliste a poussé un peu trop loin. Cette femme a tout simplement porté atteinte à la vie privée de ces femmes qui ont choisi le voile ».

Les débats vont bon train dans le café Sabaya également. « Pourquoi les intellectuels attaquent-ils ce genre de projets alors qu’il répondent à un besoin réel des femmes ? Veulent-ils que l’on reste cloîtrées à la maison pour avoir choisi une route différente des autres ? N’est-ce pas de la tyrannie ? », s’interroge Emma, 22 ans, étudiante à la faculté de médecine. Les voix s’élèvent, le débat s’échauffe. « On critique cette actrice parce qu’elle a fait son choix, elle est tout de même libre. Pourquoi essaie-t-on toujours de juger une femme pieuse suivant le stéréotype  de celle qui a renoncé à la vie ? Le prophète qui est un exemple à suivre menait une vie normale mais il n’a pas oublié la mort et le jour du jugement dernier », réplique une autre. Une troisième confie que l’attaque est dirigée contre Hanane Tork, la star. « Elle continue à exercer son métier, alors qu’elle porte le voile et elle veut présenter un art qui est conforme à ses croyances. Tork essaie de donner une image différente de la moltazima (celle qui se conforme à la lettre aux préceptes). Elle est attaquée comme tous ceux qui apportent une nouveauté. Comme c’est le cas de tous les avant-gardistes », conclut Noha, jeune étudiante à la faculté de communication .

Dina Darwich

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