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Immigration Clandestine.
Pour lutter contre ce problème, un groupe d’hommes d’affaires
vient de lancer l’initiative « L’Egypte a besoin de ses enfants
». Ils proposent des offres d’emploi aux rescapés et aux
familles des victimes.
Des hommes d’affaires s’impliquent
«
A tous les rescapés ayant risqué leur vie pour atteindre l’autre
côte dans une embarcation de fortune. A tous ceux qui ont rêvé
d’un avenir ailleurs et ont voulu fuir. Aux milliers de familles
de victimes ayant perdu un proche qui, dans sa tentative de
traverser la mer clandestinement, a trouvé la mort. A eux
seulement, nous offrons cette initiative. Voici une liste
d’offres d’emploi que nous proposons à tous ceux qui ont perdu
espoir et surtout leur foi en leur patrie. Car ces jeunes sont
bien chers à l’Egypte ».
Tel est l’extrait d’un appel publié cette semaine dans le
quotidien Al-Akhbar. Il s’agit d’une initiative intitulée Masr
awla bewladha (l’Egypte a besoin de ses enfants) et qui vise à
lutter contre le fléau de l’immigration clandestine en proposant
des offres d’emploi aux survivants d’un voyage risqué en mer,
ainsi qu’aux proches des victimes. L’initiative vient à un
moment où les naufrages en mer ou les arrestation de jeunes
Egyptiens sur les frontières européennes ne cessent de se
multiplier.
D’ailleurs, près de 7 000 émigrants africains seraient morts en
2007. Au cours de cette même année, 1 700 jeunes ont tenté de
traverser la mer pour se rendre en Europe. 150 d’entre eux ont
trouvé la mort et 1 000 ont été rapatriés.
D’où est venue l’idée d’une telle initiative ? C’est en fait
l’entreprise Orascom qui a fait le premier pas proposant à
l’aube de 2008, 2 500 offres d’emploi destinés uniquement aux
jeunes rescapés et aux proches des victimes. Ce n’est qu’une
semaine plus tard que des dizaines d’hommes d’affaires ont
décidé d’y contribuer proposant des milliers d’autres offres au
sein de leurs entreprises.
En
effet, tout a commencé lorsqu’une équipe de journalistes d’Al-Akhbar
a décidé de faire une étude sur les raisons du départ de ces
jeunes. En se rendant dans les villages touchés par ce fléau,
ils se sont rendus compte que ces aventuriers voulaient surtout
imiter des proches ou des amis issus du même village ayant fait
fortune en Europe. Ce qui explique leur détermination à répéter
l’expérience malgré les risques encourus au cours du voyage. «
La plupart d’entre eux ne possèdent aucune éducation ni
formation et sont prêts à tout pour partir. Ils sont éblouis par
les histoires rapportées par leurs proches partis en Europe leur
disant que leurs salaires pouvaient atteindre les 100 euros par
jour. Mais ces jeunes ne se sont jamais demandé si ces histoires
étaient réelles ou si leurs proches avaient travaillé au noir »,
explique Elham Aboul-Fath, vice-rédactrice en chef d’Al-Akhbar
et responsable de l’initiative.
Des offres dans des usines, ateliers, hôtels, entreprises
privées et clubs ont été proposées. Mais il fallait tout d’abord
fournir à ces candidats la formation nécessaire pour exercer ces
métiers. Une formation qui entre aussi dans ce projet. « Nous
faisons tout pour que cette initiative prenne un aspect
national. Nous avons reçu 12 000 demandes de travail. Beaucoup
proviennent de personnes qui ne sont pas concernées par
l’immigration clandestine. Ce qui prouve qu’il s’agit d’un vrai
besoin de société. Ils nous ont répété : doit-on porter
l’étiquette de rapatrié ou de rescapé pour faire parvenir nos
voix et avoir une opportunité de travail ? », explique Elham
Aboul-Fath.
Quant à la sélection des candidats, les responsables de cette
initiative ont choisi de laisser cette mission à une société de
recrutement pour éviter le piston. « Cette initiative ne peut
pas être une solution au chômage. L’important pour nous était de
réagir immédiatement, car nous ne supportions plus de voir
mourir sous nos yeux de jeunes Egyptiens et rester les bras
croisés ou de nous contenter d’avoir de la peine pour eux. Le
secteur privé doit assumer ses responsabilités et aider le
gouvernement à trouver des solutions efficaces aux problèmes de
la société », explique Sabrine Al-Hossami, responsable des
relations publiques à la société Orascom.
Ils y croient dur comme fer
Autre motif ayant poussé ces hommes d’affaires à réagir, c’est
l’image de l’Egypte devant la communauté internationale. « Le
sujet de l’immigration clandestine est toujours abordé lorsque
nous assistons à des conférences à l’étranger. Le fait que l’Egypte
soit l’un des pays les plus touchés par le phénomène nous
affecte profondément. Nous avons pensé que notre rôle devait
dépasser le fait d’aborder le sujet, le débattre dans des
conférences ou en faire des recherches. Il fallait à tout prix
réagir d’une façon plus concrète et plus positive », ajoute
Sabrine.
Les candidats désirant exercer un des métiers proposés sont
censés remplir le formulaire publié dans le quotidien Al-Akhbar
ou envoyer leur CV par courrier électronique à la société de
recrutement chargée de recevoir les candidatures.
Mais le plus difficile est de convaincre ces jeunes que les
idées qu’ils se font du travail en Europe peuvent être de la
pure illusion. Une mission presque impossible. « Dieu nous a
ordonné de parcourir la Terre à la recherche du gagne-pain. Il
vaut mieux être dévoré par les poissons que de voir ses enfants
mourir de faim », dit Hendawi, originaire de Daqahliya et l’un
des derniers rescapés sur les côtes turques. Hendawi a
l’intention de refaire l’expérience et ne considère pas que de
telles initiatives peuvent régler son problème. Car son rêve est
bien plus grand et ses ambitions sont sans limites. Pourtant, il
s’indigne contre la décision du mufti refusant de donner le
statut de martyr aux victimes en les qualifiant d’avides. «
Toute personne décédée pendant la quête de son gagne-pain
n’est-elle pas un martyr ? Qu’il aille plutôt condamner les
corrompus qui nous ont obligés à partir », demande-t-il.
Qu’ils soient des martyrs ou pas, le drame semble tout de même
condamné à se répéter. Des corps de jeunes Egyptiens sont
repêchés au large des côtes italiennes, turques ou grecques. Des
dépouilles arrivent en Egypte, et les rescapés tentent de
répéter l’expérience. Ils se sont jetés à la mort après avoir
tout vendu pour réunir les frais du voyage.
Une chose est évidente : ces jeunes ont vécu une véritable
tragédie au cours de leur voyage. Ils racontent des histoires
abominables sur les dangers qu’ils ont bravés. Ils ont vu sous
leurs yeux leurs compatriotes se noyer parce qu’ils ne pouvaient
plus résister au froid ou parce qu’ils n’avaient plus la force
de ramer. Certains ont bu de l’eau de mer pour apaiser leur soif
ou ont mangé du dentifrice parce qu’ils avaient trop faim.
Pourtant, tout cela n’a pas l’air de les convaincre de renoncer
à l’idée de partir.
Selon un rapport récemment publié par Human Rights Watch, mettre
l’accent sur le sort peu enviable des clandestins n’est pas
forcément suffisant pour arrêter ce fléau. De plus, selon les
statistiques, près de 20 % des immigrants clandestins cherchent
à se rendre en Europe en passant par la Libye. Selon le
département d’immigration au ministère italien de l’Intérieur,
de nombreux Egyptiens, depuis la signature de l’accord entre
Rome et Le Caire exigeant le rapatriement des immigrants
clandestins, déclarent qu’ils sont palestiniens pour obtenir le
statut de réfugié politique. Fuyant le chômage et la pauvreté,
la disparition de leurs proches sur des embarcations de fortune
ne les a pas empêchés de vivre la même expérience.
Sayed est très heureux d’apprendre qu’une initiative vient
d’être lancée pour aider les rescapés et les familles des
victimes. Lui qui avait tout vendu, y compris ses meubles, pour
partir en Italie sur un bateau de pêche est prêt à remettre
l’idée et s’est même présenté pour un travail en Egypte. « Ici,
je n’avais aucune chance de trouver un boulot. Je ne suis pas
diplômé, et même ceux qui en possèdent, on les voit dans les
cafés en état d’attente », dit Sayed.
Pour lui et pour beaucoup d’autres, cette initiative peut
paraître comme une bouée de sauvetage, la seule issue pour des
jeunes à la recherche d’autres horizons pour subsister. « Pour
la première fois, il s’agit d’une solution pratique et non pas
de l’attitude classique adoptée par le gouvernement, celui de
blâmer ces jeunes pour leur avidité et leur quête de l’argent »,
explique Soad, jeune diplômée d’un institut technique.
Malheureusement, une tranche importante de la jeunesse
égyptienne ne voit l’avenir que dans l’exil. Elle meurt de faim,
de soif ou est engloutie par la mer, mais rien n’a l’air de
l’empêcher de traverser la mer pour rejoindre l’autre rive.
Deux regards très différents l’un de l’autre. Pour les immigrés
clandestins, ce voyage est leur seule source d’espoir. Alors que
pour ceux qui ont lancé l’initiative, pourquoi courir un tel
risque, surtout si la société est en train de leur proposer
d’autres alternatives ? En attendant, la liste des victimes
s’allonge, des corps continueront à reposer au fond de l’eau,
des clandestins inconnus, des morts anonymes et les survivants
continueront à raconter l’odyssée de ces hommes qui risquent
tout pour atteindre l’eldorado.
Amira Doss |