Faut-il ouvrir les frontières avec Gaza ?
Mohamed Salmawy
Pourquoi
l’Egypte n’ouvre-t-elle pas effectivement ses frontières
avec Gaza ? Ainsi nos frères palestiniens entreront-ils à
Rafah et à Al-Arich pour obtenir non seulement leurs besoins
alimentaires, comme il est arrivé la semaine dernière
lorsque la frontière a été levée pour une certaine période,
mais également pour chercher, s’ils désirent, des
opportunités de travail qu’ils ne trouvent pas sous
l’embargo imposé par les forces de l’occupation sioniste,
ainsi que le logement et la résidence permanente.
N’est-ce pas l’Egypte qui est la grande sœur qui se soucie
des problèmes des Arabes et qui considère la Palestine sa
cause primordiale ?
Tel était l’un des thèmes débattus lors de la rencontre qui
a eu lieu entre le ministre palestinien de la Culture, le Dr
Ibrahim Ibrach, et les membres de l’Union des écrivains d’Egypte,
il y a quelques jours, au siège de l’union à Zamalek. L’un
des interlocuteurs lui a posé la question suivante : Une
mesure pareille ne mettra-t-elle pas fin à la souffrance des
Palestiniens de Gaza ? La réponse du ministre palestinien
était claire et sans aucune équivoque. Il a rétorqué : Cette
mesure impliquerait la fin de la souffrance quotidienne,
mais également la fin du rêve de l’Etat palestinien à Gaza
et en Cisjordanie. D’autant plus que l’ouverture des
frontières relierait, il est vrai, l’Egypte à Gaza, mais
elle romprait définitivement tout lien avec la Cisjordanie.
En se prononçant ainsi, sans doute, le Dr Ibrach était
conscient du plan qui était esquissé depuis quelques temps
pour éloigner l’intérêt des Palestiniens de la Cisjordanie
et pour les implanter dans le Sinaï à travers la bande de
Gaza. C’est le plan qui a remplacé celui qui prévalait avant
le retrait des forces de l’occupation du Sinaï. On répétait
que puisque la Jordanie était l’Etat des Palestiniens,
pourquoi donc bâtir un second Etat ? La majorité des
habitants de la Jordanie n’étaient-ils pas des Palestiniens
? Mais depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, et la
conjoncture a changé. La Cisjordanie n’est plus ce qu’elle
était il y a plus de 20 ans lorsqu’on s’attendait, une fois
que le retrait aurait eu lieu, qu’elle formerait avec la
Jordanie l’Etat palestinien visé. Aujourd’hui, le nombre des
colonies juives se multiplie en Cisjordanie et dépasse même
celui des villes palestiniennes, à tel point qu’il paraÎt —
selon le ministre palestinien — que les Palestiniens sont
les colons dans une terre à haute densité juive.
Cette situation laisse entendre que l’embargo imposé
actuellement à Gaza, a d’autres objectifs allant au-delà
d’une simple sanction imposée aux Palestiniens pour avoir
lancé des roquettes contre Israël. L’objectif est d’isoler
Gaza, non pas seulement d’Israël, mais aussi de l’autre
poumon du corps palestinien, à savoir la Cisjordanie. Ainsi,
les seules frontières de l’Etat palestinien sur lesquelles
s’appliquent les conditions déterminées par Bush seraient
Gaza. De notre côté, nous avons été réjouis de sa
proposition sans en avoir percé la visée. Il a par exemple
mis l’accent sur la nécessité que les territoires de l’Etat
palestinien visés doivent être sans discontinuité. Gaza est
en fait un territoire fait de continuité. Bush visait-il par
ces propos Gaza ? Savait-il qu’à l’issue de sa visite,
Israël appliquera ce plan et isolera Gaza de la manière dont
nous avons témoigné les derniers jours ?
L’un des obstacles s’opposant à ce scénario est le fait que
l’émotion palestinienne à Gaza continue à avoir un penchant
vers la Cisjordanie, où se trouvent Jérusalem, Bethléem, la
Galilée, Haïfa, Jaffa et Ramallah, là où l’on retrouve les
oliviers et les orangers et là où coule le Jourdain. Comment
serait-il possible d’orienter la loyauté palestinienne en
direction de l’Est ? Serait-ce en encerclant Gaza, en
affamant les Palestiniens et en coupant le gaz et
l’électricité ? Ensuite, il serait question d’ouvrir ses
frontières avec l’Egypte, ainsi la foule de Palestiniens
affluera vers Rafah et Al-Arich, et de ces deux destinations
vers le reste des villes du Sinaï qui leur serviront de
résidence. De cette manière, ils auront bâti le début de l’Etat
palestinien auquel ils aspirent.
Je n’ai pas besoin de faire un commentaire sur cette
conception naïve. Il est d’ailleurs étrange qu’elle émane de
ceux qui connaissent bien la valeur de l’attachement à la
terre et qui ont refusé l’établissement de leur Etat juif
sur le lieu qui leur a été proposé en Afrique, confirmant
leur attachement uniquement à « la terre promise ». Mais il
semble que l’occupation colonialiste avec tout ce qu’elle
incarne d’avidité expansionniste leur a caché les vérités
inéluctables. Cependant, nous ne devons pas compter sur le
fait qu’un tel objectif est irréalisable. C’est-à-dire celui
d’inciter les Palestiniens à renoncer à la Cisjordanie. Nous
devons traiter avec ce constat et nous devons tenir à le
contrecarrer.
A titre d’exemple, le fait de dire que Gaza et la
Cisjordanie sont liées signifie-t-il qu’elles ne sont pas
séparées ? En réalité, elles sont dissociées à présent, et
ce n’est pas l’occupation israélienne uniquement qui en est
la cause, mais les pouvoirs palestiniens rivaux. Seul le
peuple palestinien est en train de payer le prix de cette
séparation entre le pouvoir du Fatah en Cisjordanie et le
gouvernement du Hamas à Gaza.
Le peuple palestinien a fait preuve de génie, en élisant un
président négociateur qu’est Mahmoud Abbass et un Parlement
résistant représenté dans le Hamas. Mais aucun des deux n’a
réalisé la portée de ce message et chacun à sa manière s’est
imaginé être l’unique élu, a essayé de s’accaparer le
pouvoir et a considéré que la présence de l’autre était
illégitime. C’est dans ce contexte que la lutte intestine
palestinienne a eu lieu. Et Israël ne voulait pas plus. Le
rêve palestinien est maintenant dans une impasse dont
l’issue la plus dangereuse serait celle de lui ouvrir une
nouvelle voie non pas vers Jérusalem et la Cisjordanie mais
vers Rafah et Al-Arich.