Mentalités.
Par esprit d’humour et parfois par préjugé tenace,
l’on affuble les habitants de certaines régions de traits de
caractère stéréotypés, faits évidemment de défauts. Une
tendance qui n’est pas près de disparaître.
Le parti pris de se moquer de l’autre
De
quel gouvernorat venez-vous ? Telle a été la question posée
à Mohamad dès qu’il a commencé à travailler dans une grande
institution au Caire. Originaire de Ménoufiya, il ne cesse
d’entendre un nombre de dictons et proverbes populaires
illustrant le stéréotype des habitants de Ménoufiya. A
l’exemple de « Al-Ménoufi la yalouf hatta law akkelto lahm
al-kotouf » qui veut dire qu’un Ménoufi n’est jamais fidèle
même si on lui offre le meilleur morceau de viande. Ou
encore : « Si tu rencontres un serpent, laisse-le passer et
si tu vois un Ménoufi, tue-le ». D’autres adages illustrent
l’avarice des gens natifs de Damiette. L’un d’eux ironise :
Si un Ménoufi se marie avec une fille de Damiette, de cette
union naîtra un enfant avare. Mohamad explique que très
jeune, il s’indignait en entendant de tels proverbes.
Cependant, un des vieux Ménoufis travaillant depuis
longtemps au Caire lui a fait comprendre qu’il devrait être
fier d’être ménoufi. Et que le proverbe taxant le Ménoufi
d’infidèle n’a été que mal interprété. En fait, il signifie
que les Ménoufis sont de vrais hommes et ne sont pas prêts à
plier l’échine,
« Celui qui yalouf ressemble au chien qui suit son maître et
nous ne sommes pas des chiens », poursuit l’homme âgé, tout
en ajoutant qu’il faut être fier d’être originaire de
Ménoufiya. « Dis-toi toujours, si je ne suis pas un Ménoufi,
j’aimerais l’être ».
En effet, les Egyptiens comme beaucoup d’autres peuples
aiment bien taxer les autres. Et puisque les gens viennent
d’horizons distincts, vivent dans des conditions sociales et
économiques bien différentes, il est normal que chaque
communauté ait une spécificité qui la distingue. Et Même si
les temps changent, les conditions de vie et les éléments
extérieurs influent sur le comportement des gens, les
stéréotypes restent ancrés dans l’esprit des gens et
résistent au changement. Des stéréotypes qui puisent dans le
patrimoine populaire reflétant une certaine vérité, mais
avec de l’exagération, un brin d’humour et beaucoup de
dérision, comme l’explique le célèbre socio-économiste Galal
Amine.
Quant
à Mohamad, et même s’il est fier d’être un Ménoufi, il
confie qu’avec le temps et le contact avec les gens
originaires de son gouvernorat, l’un des plus surpeuplés de
l’Egypte, il a découvert qu’un bon nombre avait du
caractère, tandis que d’autres pouvaient être avares ou
infidèles, mais il ne faut pas généraliser. Il rapporte un
fait réel et dit avoir rencontré, un jour, un de ses voisins
qui a insisté pour l’inviter à manger chez lui.
En cours de route, ce voisin lui apprend qu’il n’y a rien à
manger à la maison, et Mohamad de répondre qu’un verre de
thé lui suffirait. Mais celui qui est supposé l’inviter lui
dit encore qu’il n’a pas de sucre, pas même de l’eau ! Une
invitation annulée avant même d’arriver chez le voisin.
Dans les maisons des Ménoufis, le mahchi (choux farcis) est
un mets prisé que l’on prépare au moins deux fois par
semaine. Les légumes, cultivés par eux-mêmes, ne leur
reviennent pas cher. De plus, ce plat est préparé avec du
riz. C’est rare que du poisson garnisse la table. Question
de coût. Cependant, pour d’autres Ménoufis, c’est une
infamie que d’avoir quelqu’un chez soi et ne pas l’inviter à
manger. Et comme l’explique Mohamad, il y a aussi des gens
fidèles et serviables comme ceux de Bagour et Achmoun,
d’autres sont hypocrites au point de se méfier de leurs
intentions. « Et si certains aiment donner un coup de main
aux gens issus de leur gouvernorat en les aidant à chercher
du travail au Caire, d’autres jouent de mauvais tours à des
personnes qui font partie de leur communauté »,
rapporte-t-il. Une explication qui peut être prise en
compte. « C’est à cause de la surpopulation dans ce
gouvernorat. Les parcelles de terres agricoles et les
opportunités de travail ne répondant pas aux besoins de ce
grand nombre d’habitants », explique Abdel-Hamid Hawas,
folkloriste.
En fait, les natifs de Ménoufiya ont toujours aimé exercer
des métiers dans le secteur public, plus sécurisant pour
eux. Et malgré ce qui se dit sur eux, beaucoup gardent la
tête haute et affichent même un certain orgueil et de la
supériorité. Ils ne cessent de répéter : « Vous nous enviez
parce que le moindre de nos citoyens est président de l’Etat
».
En effet, deux présidents, Anouar Al-Sadate et l’actuel,
Hosni Moubarak, sont originaires de Ménoufiya. Une raison,
selon le scénariste Bilal Fadl, de juger de façon négative
les gens de Ménoufiya. « C’est une façon d’exprimer leur
désaveu politique. Cependant, j’ai connu des collègues
natifs de Ménoufiya qui étaient très fidèles et loin d’être
avares », dit-il tout en ajoutant que les propos négatifs
rapportés sur des habitants de certains gouvernorats ne sont
qu’un signe de jalousie de la part d’autres. Il cite
l’exemple de la population de Damiette, qualifiés de gens
avares. « Ils sont tellement habiles dans la fabrication des
meubles et très bons en commerce. Ils savent comment gagner
leur pain, ce qui peut susciter de la jalousie auprès de
citoyens d’autres gouvernorats. Ils ont la réputation d’être
proches de leurs sous », explique Fadl.
Entre avarice et exubérance
Ce
que le visiteur de Damiette peut facilement remarquer, c’est
qu’une même famille peut constituer une corporation de
métier. Tous les membres de la famille exercent le même
boulot aussi bien les femmes que les enfants. Ils fabriquent
des fromages ou de la pâtisserie à domicile ou travaillent
dans les ateliers de menuiserie. La femme de Damiette,
dit-on, est très prévoyante. Une petite bouteille d’huile
peut durer chez elle tout un mois. Cependant, cela n’empêche
pas beaucoup de visiteurs de dire qu’un habitant de Damiette
n’osera t’inviter à un verre de thé que s’il a des intérêts.
Un des récits populaires rapporte qu’un commerçant est allé
à Damiette pour monter un projet. Il a rendu visite à un
habitant et lui a fait comprendre qu’il souhaitait se mettre
quelque chose sous la dent, manger un dessert et nourrir son
âne. Alors celui-ci l’a honoré avec le moins de dépenses
possibles. Il lui a offert une pastèque. Ainsi, il a pu se
rassasier, goûter à un dessert, se divertir en grignotant
les pépins et nourrir son âne en lui jetant une peau de
pastèque. Avarice ou prévoyance ? Des proverbes populaires
dont certains tirent leurs origines de faits réels tandis
que d’autres sont des mythes transmis de génération en
génération. L’histoire de ces villageois ayant invité tous
les passagers d’un train l’illustre bien. Cela s’est passé à
Charqiya à l’heure de l’iftar au mois de Ramadan. La
locomotive est tombée en panne, alors les habitants de ce
village n’ont pas hésité à inviter tous les voyageurs à
partager leur repas. Des Charqawis réputés pour leur
générosité jusqu’à la « naïveté ».
Autre lieu, autre gouvernorat : les natifs de Damanhour,
gouvernorat de Béheira, surnommés les fahlawis
(débrouillards) et traités parfois d’escrocs comme
l’explique Abdel-Hamid Hawas, puisque ce sont des
commerçants qui travaillent dans un milieu de paysans. Tout
comme les habitants de Faraskour à Damiette, ils sont
qualifiés de débrouillardise, alors qu’ils possèdent ce don
de convaincre le client et parfois de le rouler. Alors, l’on
dit d’eux : « Mit nouri wala Damanhouri ou Faraskouri »
(cent escrocs plutôt qu’un citoyen de Damanhour ou de
Farskour).
Quant aux Alexandrins, ils sont qualifiés d’être plus
exubérants que les autres, on dit toujours Maya malha wa
wechouch kalha (de l’eau salée et des visages effrontés). Ce
qui veut dire que les Alexandrins sont plus flexibles et
ouverts en comparaison avec les villageois et les Saïdis de
la Haute-Egypte. Des qualificatifs et des comparaisons qui
montrent, selon Hawas, une connaissance de soi au sein d’une
communauté locale qui a ses spécificités et qui diffère des
autres.
Les Saïdis, principales victimes
Un
signe de maturité tout comme l’enfant qui apprend à se
connaître à travers l’image des autres. « Cependant, cela
peut basculer en cas de conflit ou de discrimination sociale
dans une société où il y a beaucoup d’injustice », dit Hawas
tout en ajoutant que ces qualificatifs sont restés ancrés
dans l’esprit des gens, surtout les plus âgés, même si les
conditions de vie ont changé. Le cas des Saïdis (originaires
de la Haute-Egypte), qui sont réputés pour avoir l’esprit «
cadenassé », comme le dit Mohamad Chamroukh, natif du
gouvernorat de Sohag, en Haute-Egypte. Dans les blagues qui
se transmettent de bouche à oreille, les Saïdis portent
cette image de gens retirés, stupides et retardés.
Cependant, et comme l’explique Chamroukh, journaliste saïdi
et très fier de l’être : « Les grandes figures en Egypte
sont issues de la Haute-Egypte, à l’exemple de Taha Hussein,
Al-Manfalouti, Abbass Al-Aqqad et beaucoup d’autres qui ont
contribué au développement de ce pays ». Selon lui, les
Saïdis ne sont pas stupides, mais sont plutôt repliés sur
eux-mêmes et ont leurs propres traditions, à l’instar de la
vendetta et le port d’arme, sans oublier qu’ils ont leur
propre dialecte. « Le Saïdi craint toujours l’étranger,
prétendant qu’il ne le comprend pas. En fait, il ne veut pas
donner l’impression d’avoir tout compris et parfois il ne
cherche pas du tout à comprendre », explique Chamroukh, qui
raconte que le récit de ce Saïdi qui aurait eu la naïveté
d’acheter un tramway d’un autre n’est qu’une vraie affaire
d’escroquerie très connue des années 1930. « Ce fait a
défrayé la chronique. Celui d’un Saïdi qui a fait croire à
un autre très naïf qui vient de débarquer au Caire qu’il
peut lui vendre un tramway. L’escroc a ensuite été arrêté
par la police », explique Chamroukh, chroniqueur dans un
journal.
Ahmad, un autre Saïdi, rejette cette image que l’on colle à
cette population, il explique que depuis de longues années,
cette région n’a pas connu de développement en comparaison
avec la capitale, mais qu’aujourd’hui, les choses ont
beaucoup changé. Des universités ont ouvert leurs portes en
Haute-Egypte et des médecins de grande renommée sont
diplômés de l’Université d’Assiout. « Les aspects du progrès
ne manquent pas en Haute-Egypte. Les enfants utilisent
couramment les ordinateurs et l’Internet », dit Ahmad. Des
faits qui n’empêchent pas les Egyptiens de continuer à
inventer et vulgariser des historiettes ou des blagues sur
les Saïdis.
Selon Bilal Fadl, « ce stéréotype négatif des Saïdis vient
du fait qu’ils sont très têtus et n’acceptent pas facilement
tout dépassement. Ce qui peut susciter la colère des autres
». En fait, il y a des victimes désignées d’avance. La
preuve en est que des proverbes et histoires identiques
désignent des gens aussi éloignés que les Belges, les
bédouins et les Saïdis.
Des qualificatifs et des exagérations qui répondent au
besoin de l’Egyptien de s’affirmer, selon le psychiatre
Ahmad Abdallah. « Dans une société frustrée qui connaît un
tas de problèmes politiques, économiques et sociales, les
compétences et le travail ne sont plus des éléments
importants. L’on juge plutôt les gens selon un héritage
populaire même si ce n’est pas vrai et avec beaucoup de
généralité », dit-il, tout en ajoutant que les citoyens ne
trouvent plus de bons critères pour mieux briller devant les
autres, alors ils se contentent de la question : de quel
gouvernorat viens-tu ? « Savoir d’où l’on vient signifie
pour beaucoup : qui sommes-nous ? Une vision limitée et
parfois trompeuse, mais qui reflète comment l’identité du
citoyen devient de plus en plus confuse », assure-t-il.
L’exemple des gens de Port-Saïd l’incarne. Une population
qui a vécu la guerre et dont certains ont prouvé leurs
prouesses et n’arrêtent pas d’en parler. Vantards de nature,
les Port-Saïdiens, spécialement la jeune génération,
continuent à vanter les actes héroïques mais toujours avec
beaucoup d’exagération. En fait, pour les Cairotes, tous les
autres sont des provinciaux.
Doaa
Khalifa