Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Le parti pris de se moquer de l’autre
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 Semaine du 30 janvier au 5 Février 2008, numéro 699

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Dossier

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Société

  Arts

  Livres

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Nulle part ailleurs

Mentalités. Par esprit  d’humour et parfois par préjugé tenace, l’on affuble les habitants de certaines régions de traits de caractère stéréotypés, faits évidemment de défauts. Une tendance qui n’est pas près de disparaître.

Le parti pris de se moquer de l’autre

De quel gouvernorat venez-vous ? Telle a été la question posée à Mohamad dès qu’il a commencé à travailler dans une grande institution au Caire. Originaire de Ménoufiya, il ne cesse d’entendre un nombre de dictons et proverbes populaires illustrant le stéréotype des habitants de Ménoufiya. A l’exemple de « Al-Ménoufi la yalouf hatta law akkelto lahm al-kotouf » qui veut dire qu’un Ménoufi n’est jamais fidèle même si on lui offre le meilleur morceau de viande. Ou encore : « Si tu rencontres un serpent, laisse-le passer et si tu vois un Ménoufi, tue-le ». D’autres adages illustrent l’avarice des gens natifs de Damiette. L’un d’eux ironise : Si un Ménoufi se marie avec une fille de Damiette, de cette union naîtra un enfant avare. Mohamad explique que très jeune, il s’indignait en entendant de tels proverbes. Cependant, un des vieux Ménoufis travaillant depuis longtemps au Caire lui a fait comprendre qu’il devrait être fier d’être ménoufi. Et que le proverbe taxant le Ménoufi d’infidèle n’a été que mal interprété. En fait, il signifie que les Ménoufis sont de vrais hommes et ne sont pas prêts à plier l’échine,

« Celui qui yalouf ressemble au chien qui suit son maître et nous ne sommes pas des chiens », poursuit l’homme âgé, tout en ajoutant qu’il faut être fier d’être originaire de Ménoufiya. « Dis-toi toujours, si je ne suis pas un Ménoufi, j’aimerais l’être ».

En effet, les Egyptiens comme beaucoup d’autres peuples aiment bien taxer les autres. Et puisque les gens viennent d’horizons distincts, vivent dans des conditions sociales et économiques bien différentes, il est normal que chaque communauté ait une spécificité qui la distingue. Et Même si les temps changent, les conditions de vie et les éléments extérieurs influent sur le comportement des gens, les stéréotypes restent ancrés dans l’esprit des gens et résistent au changement. Des stéréotypes qui puisent dans le patrimoine populaire reflétant une certaine vérité, mais avec de l’exagération, un brin d’humour et beaucoup de dérision, comme l’explique le célèbre socio-économiste Galal Amine.

Quant à Mohamad, et même s’il est fier d’être un Ménoufi, il confie qu’avec le temps et le contact avec les gens originaires de son gouvernorat, l’un des plus surpeuplés de l’Egypte, il a découvert qu’un bon nombre avait du caractère, tandis que d’autres pouvaient être avares ou infidèles, mais il ne faut pas généraliser. Il rapporte un fait réel et dit avoir rencontré, un jour, un de ses voisins qui a insisté pour l’inviter à manger chez lui.

En cours de route, ce voisin lui apprend qu’il n’y a rien à manger à la maison, et Mohamad de répondre qu’un verre de thé lui suffirait. Mais celui qui est supposé l’inviter lui dit encore qu’il n’a pas de sucre, pas même de l’eau ! Une invitation annulée avant même d’arriver chez le voisin.

Dans les maisons des Ménoufis, le mahchi (choux farcis) est un mets prisé que l’on prépare au moins deux fois par semaine. Les légumes, cultivés par eux-mêmes, ne leur reviennent pas cher. De plus, ce plat est préparé avec du riz. C’est rare que du poisson garnisse la table. Question de coût. Cependant, pour d’autres Ménoufis, c’est une infamie que d’avoir quelqu’un chez soi et ne pas l’inviter à manger. Et comme l’explique Mohamad, il y a aussi des gens fidèles et serviables comme ceux de Bagour et Achmoun, d’autres sont hypocrites au point de se méfier de leurs intentions. « Et si certains aiment donner un coup de main aux gens issus de leur gouvernorat en les aidant à chercher du travail au Caire, d’autres jouent de mauvais tours à des personnes qui font partie de leur communauté », rapporte-t-il. Une explication qui peut être prise en compte. « C’est à cause de la surpopulation dans ce gouvernorat. Les parcelles de terres agricoles et les opportunités de travail ne répondant pas aux besoins de ce grand nombre d’habitants », explique Abdel-Hamid Hawas, folkloriste.

En fait, les natifs de Ménoufiya ont toujours aimé exercer des métiers dans le secteur public, plus sécurisant pour eux. Et malgré ce qui se dit sur eux, beaucoup gardent la tête haute et affichent même un certain orgueil et de la supériorité. Ils ne cessent de répéter : « Vous nous enviez parce que le moindre de nos citoyens est président de l’Etat ».

En effet, deux présidents, Anouar Al-Sadate et l’actuel, Hosni Moubarak, sont originaires de Ménoufiya. Une raison, selon le scénariste Bilal Fadl, de juger de façon négative les gens de Ménoufiya. « C’est une façon d’exprimer leur désaveu politique. Cependant, j’ai connu des collègues natifs de Ménoufiya qui étaient très fidèles et loin d’être avares », dit-il tout en ajoutant que les propos négatifs rapportés sur des habitants de certains gouvernorats ne sont qu’un signe de jalousie de la part d’autres. Il cite l’exemple de la population de Damiette, qualifiés de gens avares. « Ils sont tellement habiles dans la fabrication des meubles et très bons en commerce. Ils savent comment gagner leur pain, ce qui peut susciter de la jalousie auprès de citoyens d’autres gouvernorats. Ils ont la réputation d’être proches de leurs sous », explique Fadl.

Entre avarice et exubérance

Ce que le visiteur de Damiette peut facilement remarquer, c’est qu’une même famille peut constituer une corporation de métier. Tous les membres de la famille exercent le même boulot aussi bien les femmes que les enfants. Ils fabriquent des fromages ou de la pâtisserie à domicile ou travaillent dans les ateliers de menuiserie. La femme de Damiette, dit-on, est très prévoyante. Une petite bouteille d’huile peut durer chez elle tout un mois. Cependant, cela n’empêche pas beaucoup de visiteurs de dire qu’un habitant de Damiette n’osera t’inviter à un verre de thé que s’il a des intérêts. Un des récits populaires rapporte qu’un commerçant est allé à Damiette pour monter un projet. Il a rendu visite à un habitant et lui a fait comprendre qu’il souhaitait se mettre quelque chose sous la dent, manger un dessert et nourrir son âne. Alors celui-ci l’a honoré avec le moins de dépenses possibles. Il lui a offert une pastèque. Ainsi, il a pu se rassasier, goûter à un dessert, se divertir en grignotant les pépins et nourrir son âne en lui jetant une peau de pastèque. Avarice ou prévoyance ? Des proverbes populaires dont certains tirent leurs origines de faits réels tandis que d’autres sont des mythes transmis de génération en génération. L’histoire de ces villageois ayant invité tous les passagers d’un train l’illustre bien. Cela s’est passé à Charqiya à l’heure de l’iftar au mois de Ramadan. La locomotive est tombée en panne, alors les habitants de ce village n’ont pas hésité à inviter tous les voyageurs à partager leur repas. Des Charqawis réputés pour leur générosité jusqu’à la « naïveté ».

Autre lieu, autre gouvernorat : les natifs de Damanhour, gouvernorat de Béheira, surnommés les fahlawis (débrouillards) et traités parfois d’escrocs comme l’explique Abdel-Hamid Hawas, puisque ce sont des commerçants qui travaillent dans un milieu de paysans. Tout comme les habitants de Faraskour à Damiette, ils sont qualifiés de débrouillardise, alors qu’ils possèdent ce don de convaincre le client et parfois de le rouler. Alors, l’on dit d’eux : « Mit nouri wala Damanhouri ou Faraskouri » (cent escrocs plutôt qu’un citoyen de Damanhour ou de Farskour).

Quant aux Alexandrins, ils sont qualifiés d’être plus exubérants que les autres, on dit toujours Maya malha wa wechouch kalha (de l’eau salée et des visages effrontés). Ce qui veut dire que les Alexandrins sont plus flexibles et ouverts en comparaison avec les villageois et les Saïdis de la Haute-Egypte. Des qualificatifs et des comparaisons qui montrent, selon Hawas, une connaissance de soi au sein d’une communauté locale qui a ses spécificités et qui diffère des autres.

Les Saïdis, principales victimes

Un signe de maturité tout comme l’enfant qui apprend à se connaître à travers l’image des autres. « Cependant, cela peut basculer en cas de conflit ou de discrimination sociale dans une société où il y a beaucoup d’injustice », dit Hawas tout en ajoutant que ces qualificatifs sont restés ancrés dans l’esprit des gens, surtout les plus âgés, même si les conditions de vie ont changé. Le cas des Saïdis (originaires de la Haute-Egypte), qui sont réputés pour avoir l’esprit « cadenassé », comme le dit Mohamad Chamroukh, natif du gouvernorat de Sohag, en Haute-Egypte. Dans les blagues qui se transmettent de bouche à oreille, les Saïdis portent cette image de gens retirés, stupides et retardés. Cependant, et comme l’explique Chamroukh, journaliste saïdi et très fier de l’être : « Les grandes figures en Egypte sont issues de la Haute-Egypte, à l’exemple de Taha Hussein, Al-Manfalouti, Abbass Al-Aqqad et beaucoup d’autres qui ont contribué au développement de ce pays ». Selon lui, les Saïdis ne sont pas stupides, mais sont plutôt repliés sur eux-mêmes et ont leurs propres traditions, à l’instar de la vendetta et le port d’arme, sans oublier qu’ils ont leur propre dialecte. « Le Saïdi craint toujours l’étranger, prétendant qu’il ne le comprend pas. En fait, il ne veut pas donner l’impression d’avoir tout compris et parfois il ne cherche pas du tout à comprendre », explique Chamroukh, qui raconte que le récit de ce Saïdi qui aurait eu la naïveté d’acheter un tramway d’un autre n’est qu’une vraie affaire d’escroquerie très connue des années 1930. « Ce fait a défrayé la chronique. Celui d’un Saïdi qui a fait croire à un autre très naïf qui vient de débarquer au Caire qu’il peut lui vendre un tramway. L’escroc a ensuite été arrêté par la police », explique Chamroukh, chroniqueur dans un journal.

Ahmad, un autre Saïdi, rejette cette image que l’on colle à cette population, il explique que depuis de longues années, cette région n’a pas connu de développement en comparaison avec la capitale, mais qu’aujourd’hui, les choses ont beaucoup changé. Des universités ont ouvert leurs portes en Haute-Egypte et des médecins de grande renommée sont diplômés de l’Université d’Assiout. « Les aspects du progrès ne manquent pas en Haute-Egypte. Les enfants utilisent couramment les ordinateurs et l’Internet », dit Ahmad. Des faits qui n’empêchent pas les Egyptiens de continuer à inventer et vulgariser des historiettes ou des blagues sur les Saïdis.

Selon Bilal Fadl, « ce stéréotype négatif des Saïdis vient du fait qu’ils sont très têtus et n’acceptent pas facilement tout dépassement. Ce qui peut susciter la colère des autres ». En fait, il y a des victimes désignées d’avance. La preuve en est que des proverbes et histoires identiques désignent des gens aussi éloignés que les Belges, les bédouins et les Saïdis.

Des qualificatifs et des exagérations qui répondent au besoin de l’Egyptien de s’affirmer, selon le psychiatre Ahmad Abdallah. « Dans une société frustrée qui connaît un tas de problèmes politiques, économiques et sociales, les compétences et le travail ne sont plus des éléments importants. L’on juge plutôt les gens selon un héritage populaire même si ce n’est pas vrai et avec beaucoup de généralité », dit-il, tout en ajoutant que les citoyens ne trouvent plus de bons critères pour mieux briller devant les autres, alors ils se contentent de la question : de quel gouvernorat viens-tu ? « Savoir d’où l’on vient signifie pour beaucoup : qui sommes-nous ? Une vision limitée et parfois trompeuse, mais qui reflète comment l’identité du citoyen devient de plus en plus confuse », assure-t-il. L’exemple des gens de Port-Saïd l’incarne. Une population qui a vécu la guerre et dont certains ont prouvé leurs prouesses et n’arrêtent pas d’en parler. Vantards de nature, les Port-Saïdiens, spécialement la jeune génération, continuent à vanter les actes héroïques mais toujours avec beaucoup d’exagération. En fait, pour les Cairotes, tous les autres sont des provinciaux.

Doaa Khalifa

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah - Chourouq Chimy
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.