Iran . Les
Etats-Unis peinent à convaincre les grandes puissances sur un nouveau
durcissement des sanctions contre Téhéran, qui juge illégal tout le processus
actuel.
Le règne de la division
Les
six grandes puissances (Etats-Unis, Russie, Chine, Grande-Bretagne, France et
Allemagne) ne sont toujours pas d’accord sur une nouvelle résolution renforçant
les sanctions contre l’Iran. Elles n’ont pas ainsi tenu leur réunion, prévue
vendredi dernier, pour se mettre d’accord sur la formulation de la résolution
et ont reporté cette réunion « à la semaine prochaine ». Lundi, l’Iran a mis
fermement en garde contre de « sérieuses conséquences » en cas d’une nouvelle
résolution de l’Onu renforçant les sanctions contre Téhéran. « Si une
résolution est adoptée la semaine prochaine, cela aura des conséquences
sérieuses, et nous les annoncerons plus tard », a averti le ministre des
Affaires étrangères Manouchehr Mottaki, sans expliciter ces conséquences. M.
Mottaki, présent au Forum économique mondial de Davos, a demandé au Conseil de
sécurité de l’Onu de « faire preuve de retenue et de patience » jusqu’à ce que
le directeur de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) fasse son
rapport définitif sur la collaboration de l’Iran avec l’agence en mars.
Selon
le texte de la nouvelle résolution discutée la semaine dernière par les Six à
Berlin, l’Iran fera face à l’interdiction de voyage pour les responsables
impliqués dans le programme nucléaire, au gel des avoirs de certaines
entreprises iraniennes ainsi qu’à une surveillance accrue des banques opérant
en Iran. Le texte, qui demande toujours à l’Iran de cesser immédiatement
l’enrichissement, exhorte tous les Etats à inspecter les navires et
avions-cargos à destination et en provenance d’Iran qui pourraient transporter des
marchandises interdites par cette résolution. Il réclame aussi à tous les Etats
de prendre les mesures nécessaires pour empêcher l’entrée dans leur pays ou le
transit par leur territoire de personnes liées au programme nucléaire militaire
iranien. Une précédente résolution approuvée par le Conseil en mars les
appelait simplement à le faire. « Ce texte fort est un message clair à l’Iran.
Nous allons accentuer nos pressions », a menacé l’ambassadeur français à l’Onu,
Jean Maurice Ripert.
La
menace de nouvelles sanctions n’a pas porté Téhéran à changer sa position. Rejetant
toute menace, le négociateur iranien sur le nucléaire, Saïd Jalili, a ironisé :
« Tout ce processus, à nos yeux, est illégal », se basant sur les deux derniers
rapports diffusés récemment par l’AIEA et le service des renseignements
américains et qui n’avaient produit « aucune preuve d’un détournement actuel »
du programme nucléaire civil iranien pour construire une bombe atomique. « Ces
deux rapports ont affaibli de plus en plus la position de Washington aux yeux
du monde et ont dénué sa guerre contre l’Iran de toute crédibilité. D’où
l’échec américain de former un front contre l’Iran. Outre l’impuissance
américaine, un autre facteur a largement servi Téhéran, c’est le soutien des
deux grandes puissances, la Russie et la Chine, à l’Iran et leur opposition à
toute lourde sanction contre lui pour protéger leurs intérêts économiques avec
ce pays. Bien plus, deux autres pays, l’Italie et l’Autriche, ont récemment
noué des relations économiques avec l’Iran et s’opposaient par suite à toute
lourde sanction visant ce pays », analyse Mohamad Abbass, expert du dossier
iranien, qui estime que Bush ne pourra recourir à l’option militaire car il est
déjà enlisé en Iraq et en Afghanistan. « On ne peut pas s’attendre à une action
américaine ferme contre l’Iran avant deux ans. C’est-à-dire après les
présidentielles américaines de 2008 et celles iraniennes de 2009. Avec deux
nouveaux présidents à la tête de ces deux pays, un nouveau sang coulera dans
les veines des relations bilatérales », pronostique M. Abbass.
Vu ces
contraintes, les Etats-Unis ont opté cette semaine pour le langage de la
diplomatie. La secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice, a déclaré que le
contentieux nucléaire avec l’Iran doit être résolu par la voie diplomatique,
évoquant la perspective de « relations plus normales ». La ministre a également
assuré que les Etats-Unis n’ont aucune envie de voir en l’Iran un ennemi
permanent, même après 29 ans d’une histoire difficile. Tendant la main à ce
pays de l’« axe du mal », Mme Rice a affirmé sur un ton conciliant : « Nous
n’avons pas de conflit avec le peuple iranien, mais nous avons de réelles
divergences avec le pouvoir iranien. Si Téhéran accepte de suspendre ses
activités nucléaires, nous pourrons entamer des négociations et travailler à
bâtir des relations plus normales ».
Imperturbable
Mais rien ne semble changer la position
iranienne. Le président Ahmadinejad a déclaré cette semaine sur un ton froid :
« Les sanctions des grandes puissances sont sans conséquences. Le chemin que
nous suivons est clair, légal et conforme aux règles de l’AIEA. Personne en
dehors de l’AIEA n’a le droit de s’exprimer ou de prendre des décisions ». En
effet, le président se sent soutenu par l’agence onusienne surtout après la
visite à Téhéran en mi-janvier, de Mohamad Al-Baradei qui a reconnu que l’Iran
a fait des progrès dans les explications de certains problèmes concernant son
programme nucléaire. Lors de cette visite, le directeur de l’AIEA a donné à
Téhéran un délai de 4 semaines pour régler les problèmes en suspens. Ce délai
doit prendre fin le 13 février.
Selon
les experts politiques, la persévérance d’Ahmadinejad à poursuivre la voie du
nucléaire et l’échec de Bush à l’isoler de la scène internationale est une
victoire pour la République islamique. « Autant que la pression américaine
s’accentue sur Ahmadinejad, la popularité de ce président et de tout le camp
conservateur qui a pu dire non au grand Satan s’accroît considérablement en
Iran », estime Mohamad Abbass, selon qui, une nouvelle victoire attend le
président les jours à venir. « Je pense que les législatives du 14 mars seront
remportées par les conservateurs, ce qui garantirait au président une
application facile de sa politique », pronostique l’expert. Cette estimation a
sa part de crédibilité puisque plus de 50 % des candidats réformateurs aux
élections ont été disqualifiés par avance ces derniers jours par le Conseil de
la supervision de la Constitution dominé par les conservateurs. « Ce rejet
massif vise à empêcher les réformateurs de revenir sur le devant de la scène
pour ne pas entraver la politique du président. Les jours à venir seront
difficiles pour l’Iran et les conservateurs veulent tenir le pays d’une main de
fer, ce qui favorise également la candidature d’Ahmadinejad à un nouveau mandat
lors des présidentielles de 2009 », conclut Mohamad Abbass .
Maha Al-Cherbini