Foire du Livre .
Le romancier et prix Goncourt 2007,
Gilles Leroy, était
l’invité du Pavillon français. Il nous parle d’Alabama Song,
le chef-d’œuvre qui l’a propulsé au sommet de la réussite
littéraire. Entretien.
«
Cette histoire vaut toutes les intrigues tragico-sublimes
qu’on pourrait imaginer »
Al-Ahram
Hebdo : Dans votre œuvre, vous avez pris le parti de conter
la vie de Zelda Fitzgerald, épouse du créateur de Gatsby le
Magnifique, Scott Fitzgerald, dans tout ce qu’elle a de plus
tragique et de plus magnifique. Pourquoi Zelda ?
Gilles
Leroy :
Parce
qu’elle m’accompagne depuis très longtemps maintenant. J’ai
découvert Scott Fitzgerald à l’âge de 20 ans, et dès qu’on
découvre Scott, on tombe très vite sur Zelda. Son personnage
et surtout son destin, d’une cruauté exemplaire, m’ont
rapidement fasciné.
Elle qui
naît au sein d’une grande famille d’aristocrates d’Alabama,
destinée à un avenir confortable et tout tracé, aura une vie
romanesque, cruelle, extraordinaire. Elle est bourrée
d’aspirations, d’ambitions que seul un artiste pourra
révéler. C’est chose faite lorsqu’elle rencontre le jeune
Scott lors d’un bal. Elle saisit instantanément le potentiel
et le talent d’écrivain du jeune homme, qui à l’époque n’a
pas encore publié. Alabama Song débute par leur rencontre,
lorsqu’ils se rendent compte qu’ils ont besoin l’un de
l’autre pour percer dans cette vie qu’ils ambitionnent. Ils
forment un couple contemporain, ce que j’appelle un « couple
associatif ». Ils se désirent évidemment, mais leur ambition
folle de réussir et d’embrasser le monde est au premier
plan. Scott connaît le succès immédiat avec son premier
roman, et ils s’engagent tous les deux dans une vie de
célébrité. L’unique point de discorde au sein de ce couple
réside dans les aspirations artistiques de Zelda, qui refuse
de vivre à l’ombre de la gloire de son époux.
—
Quelle a été l’influence du couple Scott-Zelda dans votre
propre cheminement littéraire ?
— J’ai
un rapport avec eux qui est affectif, émotionnel, mais sur
le plan de mon écriture c’est davantage Scott Fitzgerald et
l’ensemble des auteurs américains du siècle dernier qui ont
compté. La découverte de ce pan de littérature
outre-Atlantique a produit un véritable chamboulement dans
mon écriture, à tel point qu’on m’a dit un beau jour : «
Gilles, tu es un auteur américain ». Lorsque je lis les
auteurs américains de ma génération, je vois très bien la
parenté avec mon système d’écriture. On retrouve un jeu avec
la chronologie, une certaine rapidité, des distorsions du
temps, qui tiennent à la façon dont j’aborde, j’attrape les
personnages. Je n’ai malheureusement pas à l’heure actuelle
assez de recul sur mon propre travail pour m’auto-analyser,
mais je retrouve une certaine parenté avec Brett Easton
Ellis ou encore Joyce Carol Oates. Les romanciers américains
ont un regard à la fois désespéré et drôle, et ont une façon
de traiter les émotions et les sens sans trop les détourner.
Alors que l’écriture française garde beaucoup plus les
émotions à distance.
—
Comment avez-vous fait pour vous glisser avec tant d’aisance
dans le personnage de Zelda Fitzgerald, qui est avant tout
une femme, une femme torturée qui plus est ?
— Il y a
ici plusieurs aspects : c’est une femme, américaine, qui est
née à la même époque qu’une de mes grands-mères, et puis il
y a cette fêlure et le naufrage dans la folie. Tous ces
éléments la rendent totalement exotique, radicalement
étrangère, et pourtant, j’ai choisi la narration à la
première personne. J’ai eu cette intuition que c’est
précisément pour cette raison que j’allais pouvoir la saisir,
et à travers elle, dire des choses très personnelles. Le
choix du « Je » féminin s’est imposé en une demi-journée de
réflexion, après avoir écrit un ou deux paragraphes. Dès le
lendemain, je savais que ça marcherait. Ce qui a été
beaucoup plus inquiétant, c’est lorsqu’il a fallu que je
décrive la folie de Zelda, qui s’immisce d’abord
ponctuellement dans la vie du personnage, et qui finit par
la dévorer. Ce moment de la narration a été complexe à
écrire, mais j’ai tout de même la sensation que l’on sait
tous au fond de nous ce que c’est de perdre la tête. C’est
assez inquiétant d’ailleurs !
—
Aviez-vous ce roman en tête depuis longtemps ?
— Depuis
mes 20 ans, lorsque j’ai découvert ce couple et le destin si
romanesque de Zelda. Je voulais faire quelque chose de cette
vie, sans bien savoir quelle forme cela aurait au final.
Cela fait des années que je prends des notes, des bribes qui
m’ont servi à écrire ce roman, rédigé en 9 mois, sachant que
le travail de recherche en amont se compte en années.
— Est-ce
compliqué, voire frustrant, pour un romancier d’être obligé
de coller son récit à une trame historique inamovible ?
— Au
contraire, c’est formidable ! Inutile d’inventer une
histoire, celle-ci vaut toutes les intrigues tragico-sublimes
qu’on pourrait imaginer. C’était d’ailleurs un soutien
d’avoir ce fil conducteur, car j’ai respecté la chronologie,
tout en faisant le choix évidemment de ne pas traiter
certains événements, pour mettre en avant d’autres aspects.
Mon ambition a été d’être au plus près de ma vision de cette
femme. J’ai aussi imaginé des choses dont je n’ai pas preuve
de l’existence, mais qui sont vraisemblables compte tenu de
l’enchaînement des événements.
— Le
couple Zelda-Scott Fitzgerald est considéré comme le premier
couple « people », comment l’expliquez-vous ?
— Scott
a été le premier écrivain au monde à être si médiatique. Il
faut ajouter qu’il était en permanence photographié
accompagné de son épouse. Il était courant, à l’époque,
qu’on réunisse leurs deux visages dans un cœur qu’on
affichait devant les théâtres, les cinémas, dans les
journaux. Ils étaient devenus un label de glamour, de
jeunesse. Car ils ont été les pionniers de la nouvelle vague
littéraire qui s’est totalement émancipée des valeurs de la
première guerre mondiale. Ils prônent une attitude
romantique, fondamentalement individualiste qui tranche avec
les valeurs de l’Amérique patriotique et lyrique.
—
Etes-vous inquiet d’avoir remporté le prix Goncourt, qui est
la plus haute distinction littéraire en France ?
— Pas
vraiment … c’est vrai que j’ai entendu plusieurs personnes
me présenter leurs condoléances (rires), notamment deux
anciens lauréats, qui m’ont dit d’un air navré « Bon courage
pour la suite … ». Je vais sans doute avoir très peur lors
de la sortie de mon prochain roman, car il paraît que le
livre qui suit n’a soit aucun retentissement, soit se fait
chahuter. Mais je vais faire abstraction de ce genre de
pensées pendant l’écriture … Je ne me sens pas fragilisé, ni
menacé, peut-être parce que depuis juin dernier je suis
lancé dans l’écriture d’une pièce de théâtre qui m’a apporté
une autre dynamique.
Et puis,
ce prix j’ai décidé de le vivre, modestement, mais de le
vivre. On n’en a qu’un dans la vie !
Propos recueillis par Louise Sarant