Entre métaphore et réalité, Refqi
Badawi, dans cette nouvelle inédite Diq al-waqt,
raconte l’histoire symbolique d’un monde où force et passion
se rencontrent.
Du manque de temps
A travers des temps passés et des temps qui couraient, je
n’avais rien d’autre à faire que de m’arrêter, alors que ma
tête était dévorée par les oiseaux.
Témoin j’étais sur ces temps-là. Plus je me laissais aller à
ces événements, plus les oiseaux dévoraient ma tête et se
rassasiaient. Plus ils tarissaient et plus ils s’arrêtaient,
se calmaient comme s’ils étaient en manque d’événements.
***
Je l’avais convaincue et elle l’avait été. L’amour à travers
le téléphone enflammait l’imagination et augmentait le
plaisir. Les affres de l’imaginaire nous plongeaient dans un
état qui faisait vibrer notre être d’un tremblement plein de
créativité.
Lorsque nous nous arrêtions, les oiseaux dévoraient nos
têtes et se rassasiaient, alors que j’étais coincé par les
soldats de ma maison et elle par les soldats de la sienne.
Nous volions les instants, alors que les oiseaux
s’interrompaient à des moments lorsque les soldats
surgissaient et que nous baignions dans notre volupté.
***
Me voici embrigadé et collé au sol. Ma tête était relevée
orgueilleusement. Au-dessus était placé le plateau du dîner
que je présentais aux parents, aux amis et aux étrangers.
Ils allongeaient leurs mains pour atteindre le plateau. Ils
y arrivaient sur le bout des doigts, prenaient ce qu’ils
pouvaient déguster. Lorsqu’ils terminaient, ils écartaient
leur visage et partaient. Les oiseaux arrivaient et
dévoraient ma tête, picoraient … picoraient. Ils revenaient
et mes entrailles se relâchaient.
***
Elle … Embrigadée et attachée au sol. A chaque fois qu’elle
essayait de défaire ses attaches, ils l’embrigadaient à
nouveau. Sur sa tête, une couronne qu’elle ne voyait pas et
que personne d’autre ne voyait que moi, un enfant qu’elle ne
voyait pas et que personne d’autre ne voyait que moi. Il
avait ses mêmes beaux traits, assis à ses pieds. Elle le
relevait à ses côtés, sur le trône. L’enfant apprit en
premier à se soumettre à sa volonté et à ses enseignements.
Elle lui inculpait les prémices de l’hégémonie et du
commandement, du pouvoir et de la force. Elle lui apprenait
à se tenir bien droit et à se hausser avec fierté, à
communiquer et à communiquer encore et encore ses désirs et
ses rêves. Elle lui demandait de manière assidue depuis
qu’elle avait arrêté de l’allaiter de prendre garde et de
prendre sa place à ses côtés, de ne jamais laisser les
oiseaux dévorer sa tête.
Elle lui avait parlé de moi sans lui donner de détails. Elle
lui avait dit une seule chose : « Il était préoccupé de
placer son grain dans mes entrailles. Il m’apprenait tous
les jours comment t’apprendre le commandement. Il m’aimait à
la folie ».
***
Lui … Les corps se courbaient de peur et de terreur. Dans
ses yeux, l’éclat du commandement. Il était sur le point de
devenir aussi beau que sa mère. Sa beauté se composait de
mes eaux et de l’ovule de la reine. Combien nombreux les
ovules qui étaient morts auparavant … Ils étaient tombés
avec ses règles. Elle s’était lavée et purifiée. Elle
attendait, à chaque fois, mes eaux avec passion, pour
qu’elles la fécondent. Le ventre se gonfla et elle devint
enceinte comme je l’avais tant rêvé. Un rêve que j’avais si
souvent fomenté. Elle lui avait offert son sein, elle
l’avait offert à sa bouche qui ne s’était pas encore formée,
jusqu’à ce qu’elle en arrive à ses fins. Elle le nourrit de
son lait. Elle l’allaita de musique et joua pour lui la
symphonie de la possessivité. Elle l’allaita d’histoire, de
philosophie, de politique, de sagesse et d’élocution. Les
visages se dressèrent pour lui. Elle l’allaita de mon nom
qu’il garda profondément en lui avec terreur. Il prit garde
à ce que les oiseaux ne dévorent pas sa tête après qu’il eut
tenu bien fort les rênes du pouvoir.
***
Moi … Qui étais-je, moi ? Une raison … Un cœur … et des
billions de spermes, qui nageaient et dont les restes
continuaient à circuler en moi. Certains en sortaient sans
trouver leur chemin.
Je préservais ce qui me restait de vie pour l’unir à la
reine. Je m’installais sur mes provisions d’expériences
cherchant le secret prisonnier de mes côtes, son sens, son
essence même, l’interprétation de cette hâte, cette angoisse
et ce bourdonnement dans mes oreilles : « Il a fécondé la
reine ».
Des souterrains de tendresse me forçaient à attendre tout ce
temps, à m’arrêter tous ces moments, en transcendant,
jouissant, patientant sur le fait de ses oiseaux qui
dévoraient ma tête.
Son regard que mes yeux ne lâchaient pas et dont je ne
tarissais pas avec tout l’enfer qu’il comportait,
m’enflammait. Le désir traversait mes veines et je me
retrouvais attiré vers celle que j’avais attendue afin
qu’elle traverse les ovaires en passant par le tuyau pour se
stabiliser dans l’utérus et le féconder après avoir perdu
des dizaines d’ovules avec les règles.
***
Elle … Un visage de grande beauté … Et de grands yeux au
regard cassé et lorsqu’elle le voulait, ils larmoyaient.
Je la caressais avec tendresse et lui demandais pardon.
Elle … Deux grands yeux qui ordonnaient et lorsqu’elle le
voulait, ils défiaient.
Je la frappais avec violence et lui lançais des insultes
sans relâche. Alors, elle se soumettait et se rendait. Ses
yeux, au regard quelquefois cassé, qui défiaient la plupart
du temps, se transformaient en des yeux amoureux, rêveurs,
passionnés qui marmonnaient : « Je t’aime ». Je la relevais
petit à petit. Je lui enseignais et elle se laissait faire.
Elle apprenait les arts, les lettres, la politique,
l’histoire, la philosophie, la musique, la mode, le
commandement et l’apprentissage du pouvoir et de
l’hégémonie. Elle maîtrisait tout cela et le pratiquait. Et
alors résonnait dans ses oreilles : « Tu es la reine et ton
fils te fera régner à ses côtés ».
Elle passait la main sur son ventre, caressait son embryon,
façonnait ses traits, son esprit, son âme et subissait
l’écoulement du sang entre ses cuisses. Des dizaines
d’ovules avaient chuté parce que ses ovules royaux ne
prenaient vie qu’à travers mes eaux. J’avais attendu
longtemps que ses ovules royaux nagent dans mes eaux. Ses
paumes n’avaient de cesse de caresser son ventre. Elle
apprenait à son embryon son existence à venir à travers les
temps où son père s’était tenu debout alors que les oiseaux
dévoraient sa tête. Il ne faisait aucun cas, ne regardait
pas en arrière et ne revenait pas sur ses pas un seul
instant malgré la force de la douleur et de la souffrance.
Et ce, pour actualiser son existence. Elle lui enseignait.
Elle avait enduré et souffert, s’était sacrifiée pour
actualiser son existence afin qu’il la fasse régner à ses
côtés. Elle caressait son ventre, le caressait encore et
plongeait dans la certitude de ce qui allait arriver.
***
Moi … Je ne l’avais pas vu alors qu’il régnait. Les oiseaux
avaient complètement terminé de dévorer ma tête.
Et lui … Il ne m’avait jamais approché.
Elle m’avait rendu visite, une seule fois, en pleine
obscurité. De loin, ses gardiens avaient encerclé les
entrées et sorties des cimetières.
Elle dit : « Ton fils, dont personne ne savait qu’il était
ton fils, avait gouverné et tes eaux ne s’étaient pas
perdues ; il m’avait fait régner à ses côtés et m’avait
relevée au-dessus de la marmaille humaine que nous
gouvernions ». Elle avait beaucoup pleuré lorsqu’elle me
parla de la grandeur de mon fils et de son parcours royal.
Elle avait encore plus pleuré en avouant le mérite que mes
eaux avaient pour elle. Mais elle avait sangloté en parlant
de son attente et de sa profonde nostalgie pour le
tremblement de mon corps dont elle avait été privée depuis
un quart de siècle. Elle se maîtrisa, dépassa son émoi,
déposa la couronne sur sa tête et devint despote. Elle dit :
« Je te parle maintenant en tant que reine. Je ne pourrais
plus te rendre visite de nouveau. Dors en paix. Que ton âme
ne randonne plus autour de moi. Ne tracasse pas mon fils. A
chaque fois que je lui rends visite, je le trouve qui se bat
contre les cauchemars. Je porte les soucis du royaume toute
seule. Lorsqu’il est pris par le sommeil durant une année,
il est assailli par les cauchemars. Il me dit : Ce sont les
cauchemars d’un homme qui vient vers moi, tendrement, me
demande de prendre soin de toi. Mon âme est accrochée à lui.
Il me fait de la peine à cause des oiseaux qui dévorent sa
tête. Il n’a pas cessé de me demander de prendre soin de
toi, jusqu’à ce que les oiseaux aient fini de dévorer sa
tête ».
Je lui disais : « C’est une âme amie qui t’invite à
pratiquer la force, le pouvoir et la grandeur sur tes hommes
pour pouvoir gérer ton royaume. Et pour de démontrer que si
tu ne gouvernes pas d’une main de fer, ta fin sera semblable
à la sienne ; les oiseaux dévoreront ta tête ».
Eloigne-toi de lui, éloigne-toi, ton rôle est terminé. Mon
ovule royal a circulé dans tes eaux et je l’ai porté dans
mon utérus durant 9 mois. Je l’ai allaité de ton
enseignement. Il est impossible que je lui dise que tu es
son père. Elle écarta son visage et s’en alla. Son gardien
royal l’entoura de toute part.
Et les
cimetières soufflèrent en paix .
Traduction de Soheir Fahmi