Rafah .
Face aux manifestations de soutien aux Palestiniens de Gaza,
le gouvernement, qui craint un effet de domino islamiste,
tente de reprendre le contrôle des frontières.
Les limites de l’hospitalité
Après
deux tentatives infructueuses vendredi et samedi de refermer
la frontière avec la bande de Gaza, le flot des Palestiniens
se poursuit. Le 23 janvier, des hommes masqués ont ouvert à
l’explosif des brèches dans le mur en béton situé côté
palestinien de la frontière, permettant une ruée vers la
partie égyptienne de la ville de Rafah de centaines de
milliers de Palestiniens fuyant le blocus imposé une semaine
plus tôt par Israël.
Depuis que le Hamas a pris le pouvoir dans la bande de Gaza,
où résident 1,5 million d’habitants, l’Egypte et Israël
avaient imposé une fermeture de la frontière. Aujourd’hui,
le gouvernement égyptien est confronté à un dilemme. Il ne
veut pas donner l’impression d’aider le blocus israélien,
mais redoute également la contagion islamiste. Déjà, aux
prises avec ses propres Frères musulmans, l’Egypte est très
peu disposée à ouvrir ses frontières avec un territoire
gouverné par des militants islamistes. « Le Hamas est
organiquement lié à la Confrérie des Frères musulmans, ce
sont les Frères des territoires palestiniens », estime le
chercheur Emad Gad, du Centre d’Etudes Politiques et
Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. « Les membres du Hamas
préfèrent les scénarios chaotiques, cela leur permet de
faire pression sur l’Egypte et l’Autorité palestinienne »,
ajoute-t-il.
La pénurie totale avait amené les Palestiniens à se tourner
vers l’Egypte qui, dans un premier temps, a essayé de les
repousser. Mais le maintien du blocus par Israël qui met en
avant son « droit à l’autodéfense » a placé l’Egypte dans
une situation embarrassante. Les images de femmes et
d’enfants palestiniens brutalement repoussés par les
garde-frontières égyptiens ont indigné l’opinion publique.
Une série de manifestations avaient gagné l’Egypte ces
derniers jours, dénonçant la punition collective imposée par
Israël aux Palestiniens et appelant le gouvernement égyptien
à leur ouvrir sa frontière. Accusé d’avoir fomenté ces
manifestations à la demande de Khaled Mechaal, le dirigeant
politique du Hamas, le guide suprême de la Confrérie des
Frères musulmans, Mahdi Akef, affirme : « Nos contacts avec
le Hamas sont permanents et ne se sont jamais interrompus.
Mais Mechaal ne m’a rien demandé, c’est nous qui assumons
notre responsabilité exigée par notre propre conscience »,
ajoute-t-il. Depuis son exil en Syrie, Khaled Mechaal a pris
à partie le gouvernement égyptien, l’accusant de «
collaborer avec les sionistes ». Des critiques qui ont
trouvé leur écho à l’intérieur.
Mais il n’y avait pas que les islamistes. D’autres
manifestations de solidarité ont été organisées dans les
universités et les syndicats professionnels. Ce fut l’une
des rares occasions où les activistes des partis de
l’opposition laïques sont descendus dans la rue aux côtés
des Frères musulmans, même si l’attitude et les desseins
divergent. « Nous refusons que les gens du Hamas considèrent
que leur principauté leur donne le droit de violer la
souveraineté de l’Egypte », s’indigne Réfaat Al-Saïd,
président du parti du Rassemblement (gauche). Et de
reprendre : « Mais ce n’est pas parce que les Frères
musulmans défendent le Hamas, que nous devons arrêter de
défendre le peuple palestinien contre les agressions
israéliennes. Nous défendons les Palestiniens et pas les
gens du Hamas qui, eux, ont de quoi manger ». « Les Frères
musulmans ont peut-être été aux premiers rangs, mais
derrière eux, ils avaient tout le peuple égyptien. La preuve
en est que les cargaisons d’aides et de vivres ont afflué de
partout. Ce sont les sentiments de toute la population
égyptienne à l’égard de ses frères et sœurs palestiniens »,
affirme le député islamiste Ali Fath Al-Bab.
Mais
ce sont ceux qui étaient « aux premiers rangs », qui ont
récolté en popularité leurs efforts mobilisateurs. « Les
Frères musulmans ont sûrement profité de la sympathie de
l’opinion publique. Ce sont eux qui mènent la vaste campagne
de solidarité avec les Palestiniens. Actuellement, c’est une
compétition entre eux et le gouvernement pour avoir la rue
de son côté », constate Amr Al-Choubaki du CEPS d’Al-Ahram.
Craignant de se mettre à dos l’opinion publique, mais aussi
souhaitant couper l’herbe sous les pieds des Frères, les
forces de sécurité égyptiennes ont reçu l’ordre présidentiel
de « laisser passer ». « L’Egypte ne permettra pas de
laisser affamer le peuple palestinien ou que la situation
dans la bande de Gaza se transforme en désastre humanitaire
», a annoncé le président Hosni Moubarak.
Mais pour l’Egypte qui ne souhaite pas voir sa générosité
exploitée outre-mesure, pas question de permettre aux
Palestiniens de Gaza de s’établir. Des barrages et des
contrôles d’identité ont été mis en place sur les
principales routes pour les empêcher de progresser plus loin
à l’intérieur du pays. En parallèle, pour les amener à
rentrer chez eux après un ravitaillement en produits de
première nécessité, les forces de sécurité ont commencé à
interdire aux convois de vivres d’atteindre la ville de
Rafah, histoire de la soumettre à une pénurie calculée. Mais
l’Egypte semble surtout miser sur une solution négociée avec
le Hamas et l’Autorité palestinienne pour régler le problème
du contrôle de la frontière.
Un espoir qu’exclut dans le court terme Amr Al-Choubaki.
Pour lui, c’est plutôt un scénario de confrontation qui
mettra un terme à la situation actuelle. « Pour rompre avec
cet état de sympathie envers les habitants de Gaza, l’Egypte
commencera à parler du démantèlement de réseaux terroristes
fictifs ou d’affrontements avec les forces de sécurité
égyptiennes et je n’exclus pas un attentat terroriste dans
le Sinaï programmé par le Mossad, dont on fera porter la
responsabilité aux Palestiniens et au Hamas. Après, on aura
droit aux échanges d’accusations habituels entre les pays
arabes ».
Déjà, dimanche, des sources sécuritaires ont déclaré
l’arrestation de quelque 3 000 palestiniens qui s’étaient
infiltrés au Caire et dans d’autres gouvernorats et dont
certains avaient sur eux « des armes et des explosifs ».
Alors que le ministre des Affaires étrangères, Ahmad
Aboul-Gheit, faisait état vendredi de 38 blessés, dont deux
dans un état grave, parmi les forces de sécurité égyptiennes
« à cause des actions d’éléments palestiniens ».
De son côté, Israël a invité ses citoyens se trouvant dans
le Sinaï à rentrer immédiatement par crainte d’attentats ou
d’enlèvements. Les attentats meurtriers perpétrés dans la
péninsule en avril 2006, en juillet 2005 et en octobre 2004,
ont été précédés par des mises en garde semblables à
l’intention des ressortissants israéliens .
Chérif Albert