Le ministre palestinien de la Culture,
Ibrahim Ibrach, évoque la situation humanitaire
dramatique dans la bande de Gaza et les difficultés que
rencontre l’activité culturelle palestinienne sous
l’occupation.
« La préservation de la culture est une garantie
de survie de notre nation »
Al-Ahram
Hebdo : Comment l’Autorité palestinienne entend-elle
s’opposer au blocus imposé par Israël aux habitants de la
bande de Gaza ?
Ibrahim Ibrach :
Les pratiques israéliennes à Gaza sont des crimes contre
l’humanité. Et ce n’est pas la première fois qu’Israël
recoure à ces pratiques de terrorisme d’Etat. Les
Palestiniens ont dû endurer ce genre de crime tout au long
des 60 dernières années. C’est pour cela que le discours sur
la paix et sur le règlement du conflit que le gouvernement
israélien essaye souvent de présenter au monde n’a aucune
crédibilité. Car ses pratiques sur le terrain montrent
exactement le contraire. Nous avons reconnu l’Etat d’Israël
à Oslo. En retour, Israël n’a rempli aucun de ses
engagements. Au contraire, il a intensifié sa présence sur
les terres palestiniennes à travers les colonies. Et cela en
plus des blocus économiques continus imposés de différentes
manières aux territoires occupés. Toutes ces pratiques ont
conduit à la situation qu’on connaît aujourd’hui à Gaza.
Lorsqu’Israël devient responsable, chaque jour des crimes
sont commis dont sont victimes un très grand nombre de
citoyens palestiniens innocents. Pour cette raison, il est
évident qu’Israël veut tout sauf la paix.
— Quelles sont les conséquences humanitaires de la
politique de punition collective imposée par Israël à Gaza ?
— La principale conséquence de ces pratiques et spécialement
du blocus est la claire dégénération de l’état de santé
d’une bonne partie de la population. L’état de pauvreté
généralisée, dans lequel se trouvent les gens résultant de
la détérioration des conditions de vie, et cela en plus de
la pénurie des denrées alimentaires, des médicaments et de
la situation très précaire des hôpitaux. Ce qui entraîne une
crise humanitaire avec des conséquences imprévisibles. De
plus, le niveau de l’enseignement est en train d’être
affecté et la totalité de l’infrastructure est en voie de
destruction. Les Israéliens n’ont pas laissé une seule
institution ou usine sans la démolir. Cela au point qu’on
peut considérer qu’aujourd’hui les conditions de vie à Gaza
ont régressé de 50 ans.
— Quelle est votre évaluation des résultats de la visite
du président George Bush dans la région ? En quoi a-t-elle
influencé la situation ?
— La visite de Bush ne nous a rien apporté de positif. Au
contraire, je considère qu’elle a eu des répercussions
dangereuses pour toute la cause palestinienne. Ce n’est pas
la première fois que je dis cela. A mon avis, le président
Bush est venu nous gifler dans notre propre maison. Et cela
lorsqu’il a exprimé sa position qui va de pair avec les
revendications israéliennes en disant qu’il ne fallait plus
compter avec la légitimité internationale, qu’il n’y aurait
pas de retour aux frontières de 1967, qu’il n’y aurait plus
de droit au retour des réfugiés. Il nous a dit, à sa
manière, qu’il fallait oublier Jérusalem, considérant cette
question comme étant éternellement reportée. De cette façon,
il a adopté à 100 % le discours des Israéliens. Et pour
cette raison, nous ne pouvons pas compter sur l’impartialité
des Etats-Unis.
— Quelle sera l’issue de la division actuelle ente le
Fatah qui contrôle la Cisjordanie, et le Hamas, qui domine
la bande de Gaza ?
— Il faut dire qu’Israël n’est pas seulement contre le Hamas
ou contre le projet de la résistance palestinienne. Il est
contre notre projet de paix et contre tout notre peuple. La
preuve en est que dans le même temps, il œuvre pour l’échec
de tout projet de paix, à travers ses pratiques de meurtre
et de destruction menées à Gaza et en Cisjordanie, et cela
malgré l’existence d’une Autorité palestinienne qui
reconnaît Israël et qui a opté pour la paix et le dialogue.
Pour cette raison, ma conclusion est qu’Israël est contre
l’ensemble du peuple palestinien soit-il partisan de la paix
ou de la résistance.
Pour cette raison, il est temps pour les Palestiniens de se
remettre en question, que ce soit du côté de ceux qui sont
partisans de la résistance ou de la paix. Et cela pour qu’il
y ait une stratégie nationale unifiée, ce qui demande
courage et clairvoyance. Ceux qui sont partisans du projet
de la résistance doivent admettre que leur projet a abouti à
une impasse à cause de la mauvaise stratégie adoptée. Car
celle-ci est en train d’être conduite par des factions. Elle
ne pourra jamais aboutir à moins d’être insérée dans une
stratégie nationale, et non celle d’un parti. La même chose
s’applique aux partisans de la paix. La stratégie de la paix
ne peut pas être celle d’un groupe ou d’un parti. Pour
qu’elle réussisse et aboutisse à des résultats concrets,
elle doit être la voie choisie par toute la population. Et
cela est la raison principale qui a créé la situation de
dichotomie dans laquelle nous nous retrouvons aujourd’hui en
Palestine, et qui a si bien été capitalisée par Israël et
par les Etats-Unis. Finalement, ce que je veux dire est
qu’il n’y pas d’erreur dans le concept de résistance. Le
problème est comment celui-ci est mis en pratique. La même
chose vaut pour la recherche de la paix, le problème se
trouve dans la manière dont sont menées les négociations
devant conduire à la paix.
— Quelle est votre action au sein du ministère de la
Culture pour la préservation de la mémoire palestinienne et
cela à la lumière des nombreuses tentatives de l’Etat hébreu
de l’effacer ?
— C’est un très grand défi culturel mais aussi politique. Il
nous pousse à nous poser la question suivante : que se
passera-t-il si notre génération échoue à créer un Etat
palestinien ? Et cela alors que l’option de la résistance
armée a échoué et que les pourparlers ne semblent pas non
plus aboutir à grand-chose. Nous devons penser à l’héritage
que nous devons laisser aux prochaines générations. Si nous
n’avons pas réussi jusqu’à présent à leur laisser un pays
indépendant, il faut au moins penser à leurs laisser une
culture nationale et un sentiment d’identité renforcé, pour
qu’ils puissent poursuivre le projet de libération de notre
patrie. A chaque fois qu’on sent que les horizons politiques
se referment, il faut aller dans la direction de
l’élargissement des horizons culturels. Et cela pour que
nous puissions préserver notre identité et la fidélité des
nôtres à la cause nationale. De cette manière, je dis
toujours que la préservation de la culture est une
importante garantie de survie de notre nation. C’est pour
cette raison que j’essaye toujours de me battre pour attirer
l’intérêt sur cette question. Et dans la mesure des
ressources très limitées avec lesquelles nous travaillons,
nous essayons de nous investir pour promouvoir la culture de
nos enfants. Nous avons de nombreux projets sur la
littérature pour enfants. Dans nos centres culturels, nous
organisons de nombreuses activités comme des tournois et des
concours pour les enfants. Et cela en plus des groupes de
théâtre et de musique. Au niveau des publications, nous
soutenons toutes les initiatives qui vont dans le sens de la
préservation de l’identité et de la culture palestiniennes.
Mais il faut aussi dire que nous travaillons dans des
conditions quasi impossibles, où nous faisons face
quotidiennement à toutes les difficultés imposées par la vie
sous l’occupation et cela sans parler, comme je l’ai déjà
dit, des ressources financières quasi inexistantes. C’est
pour cela que je dis toujours que, lorsqu’il s’agit du
projet de préservation de l’identité nationale
palestinienne, il faut que cette responsabilité soit assumée
non seulement par le ministère de la Culture, mais par
l’ensemble des institutions gouvernementales et aussi par
celles de la société civile.
— Dans le rapport du Groupe de haut niveau des
Nations-Unies pour l’Alliance des civilisations, il a été
demandé la réécriture de l’histoire du conflit
israélo-palestinien, pour que de nouvelles générations
puissent avoir recours à une version honnête de ce conflit.
Qu’en pensez-vous ?
— Nous savons bien qu’en plus de la politique d’occupation
et d’Apartheid, Israël a toujours œuvré pour déformer les
faits sur le terrain et même l’écriture de l’histoire du
conflit israélo-palestinien. Ils ont toujours voulu écrire
l’histoire des soixante dernières années selon les
références sionistes, et cela est évidemment inacceptable.
Pendant très longtemps, ils ont essayé de mentir au monde
sur l’expulsion de trois quarts de millions de Palestiniens
de leurs foyers en 1948, en prétendant qu’ils étaient partis
de leur propre gré. Et cela jusqu’à ce que leurs propres
historiens aient admis qu’il s’agissait d’un mensonge et
d’une déformation pure et simple de l’histoire. En ce qui
concerne le dialogue des civilisations, il s’agit sans doute
d’une initiative positive, mais je dois dire que nous les
Palestiniens, avons été les premiers à lancer ce dialogue.
Nous avons fait cela au cours des années 1970 lorsque
l’Organisation pour la libération de la Palestine a souligné
dans sa charte la nécessité d’une nation palestinienne
démocratique, laïque. Et a dit que dans cette nation
démocratique devraient vivre ensemble, et en paix, juifs,
musulmans et chrétiens. C’est Israël qui a toujours refusé
ce principe de coexistence entre les religions et les
civilisations.
Propos recueillis par Randa Achmawi