Davos.
Gouda Abdel-Khaleq,
professeur d’économie à l’Université du Caire, met en garde
contre les objectifs politiques cachés du forum.
« L’agenda de Davos n’est que celui d’une généralisation du
capitalisme sauvage »
Al-Ahram
Hebdo : Quel est l’intérêt du Forum économique mondial de
Davos ?
Gouda Abdel-Khaleq :
Le Forum de Davos est considéré par beaucoup comme un des
axes du mal parce qu’il est en quelque sorte le porte-parole
du capitalisme véhiculé par les multinationales. En dépit de
la participation des représentants gouvernementaux, des
présidents et des ministres, les sociétés privées utilisent
ce forum comme un moyen pour promouvoir leurs intérêts, aux
dépens de ceux des pauvres. Des intérêts que le forum a
enrobés de termes comme la démocratie, la paix et la
cohabitation. Ceci explique pourquoi à chaque fois que ce
forum se tient, un autre forum parallèle se déroule comme à
Porto Alegre au Brésil, pour dénoncer la tenue de Davos. Les
gens intéressés par la lutte contre la pauvreté sont gênés
par l’agenda de Davos.
—
Que
contestent-ils
?
— En fait, l’agenda de Davos n’est que celui d’une
généralisation du capitalisme sauvage. Celui-ci parle par
exemple de privatisations au maximum et à long terme. Il
prône l’ouverture du champ devant les investissements
étrangers, tout en détournant les regards des conséquences
négatives qui pourraient nuire aux intérêts des peuples. Un
simple regard sur la carte internationale permet de
découvrir que sur les 100 plus grandes entités au monde, les
compagnies représentent 52 % et les Etats 47 %. Auparavant,
c’était l’inverse, les Etats représentaient 60 % et les
compagnies 40 %. Par exemple, le chiffre d’affaires de la
General Motors dépasse de 4 fois le PIB de l’Egypte. Du
point de vue économique, c’est une question tout à fait
dangereuse. Ceci montre que l’hégémonie du capital
international se renforce de plus en plus.
Pire encore, les pays, notamment sous-développés, prennent
les recommandations de ce forum comme une politique à
suivre.
— Le forum parle cette fois-ci d’un capitalisme à visage
humain ...
— C’est tout à fait ridicule. Le capitalisme applique le
darwinisme dans le domaine économique. Cette théorie de la
loi du plus fort. Il est clair que le capitalisme, comme on
le connaît aujourd’hui, en Europe et même dans les pays
sous-développés, est basé sur l’exploitation et la
soumission. Il parle de lever les barrières devant la libre
circulation des capitaux et des travailleurs. Mais en fait,
les travailleurs, eux, doivent rester chez eux. Le capital
d’une usine au Mexique, par exemple, devrait pouvoir
circuler facilement vers les Etats-Unis. C’est le phénomène
de la délocalisation. Les ouvriers de l’usine déplacée ne
peuvent pas suivre. Cela leur est interdit. Et c’est de là
que naît le débat sur l’immigration
clandestine. Ainsi, ce terme si honni, la « fuite des
capitaux », utilisé auparavant, a disparu, devenant un
phénomène très légitime.
— Comment percevez-vous la participation de l’Egypte avec
l’élite économique à Davos ?
— Il est évident que l’Egypte s’accommode bien du Forum de
Davos. Preuve : les responsables n’ont eu aucun embarras à
accueillir les forums régionaux de Davos. On a déjà reçu un
forum il y a deux ans, à Charm Al-Cheikh, et on en attend un
autre en mai prochain. Aussi, le choix de l’Egypte par les
organisateurs du forum n’intervient pas par hasard. Il y a
une certaine satisfaction mondiale à l’égard du Caire. Il
est clair que l’Egypte adopte bien l’agenda de Davos. Elle a
excellé dans la privatisation à long terme en vendant les
cimenteries aux investisseurs étrangers. Elle a libéré le
capital. Elle a signé l’accord du QIZ avec Israël et les
Etats-Unis. Et aujourd’hui, le gouvernement parle d’annuler
des subventions sous prétexte de faire des économies. Ce qui
est bizarre, c’est qu’au moment où tous les rapports
internationaux se félicitent de la performance de l’économie
égyptienne, le peuple égyptien, lui, en déplore les
conséquences douloureuses.
— Y a-t-il des dimensions politiques dans le Forum de Davos
?
— Oui évidemment. Bien que ce forum soit une réunion non
officielle et ne fasse partie d’aucune organisation
régionale ou mondiale, et bien que les organisateurs
prétendent que son but est de permettre aux participants de
se consulter et d’échanger des points de vue seulement, ce
qui se passe en marge du forum dévoile bien qu’il existe un
autre agenda politique bien déterminé. A Davos, ils parlent
de la paix avec Israël. C’est très bizarre. Un tel débat
doit avoir lieu par exemple aux Nations-Unies et non pas à
Davos. Et comment expliquer aussi la participation de Tzipi
Livni, d’Ehud Barak et de Salam Fayad, au forum, au moment
où les négociations sont bloquées ? Aussi, parmi les autres
objectifs politiques dangereux du forum, c’est la tentative
de substituer dans le dictionnaire politique le terme «
monde arabe » par « la région du Moyen-Orient et de
l’Afrique du Nord ». On parle toujours de « la paix au
Moyen-Orient et en Afrique du Nord », et aussi du «
développement dans cette même région ainsi libellée ». Le
terme « monde arabe » n’est jamais mentionné dans ce forum.
Le but est bien clair. On veut redessiner la carte de la
région arabe tout en éliminant certains pays comme le
Soudan, la Somalie, la Mauritanie et Djibouti et faire
inclure confortablement Israël.
Propos recueillis par Aliaa Al-Korachi