Al-Ahram Hebdo, Dossier | La crise invite au Forum
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 Semaine du 30 janvier au 5 Février 2008, numéro 699

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Dossier

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Société

  Arts

  Livres

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Dossier

Davos . C’est sous le signe de la crise que s’est réunie l’élite de l’économie mondiale, révélant une fois de plus les carences et les injustices d’une mondialisation effrénée. Les participants ont cependant tenté de faire des promesses aux plus pauvres. 

La crise invite au Forum 

Ils étaient quelque 2 500 personnes. Des hommes d’affaires, des leaders des organisations internationales et des dirigeants politiques. Ils prétendaient, comme d’habitude, résoudre les principaux problèmes du monde à partir de la ville suisse de Davos. Les questions économiques du moins. Leurs incertitudes, la hausse des prix du pétrole, la crise du subprime (la crise de l’immobilier) qui a ébranlé les Etats-Unis et autres sujets sur le thème de « La puissance de l’innovation collaborative ». Thème compliqué ou encore vague ? N’englobe-t-il tout et rien à la fois ? Pour le simplifier, les organisateurs l’ont divisé en cinq principaux sujets : « la concurrence et la collaboration, la réponse à l’insécurité économique, l’alignement des intérêts malgré les divisions, l’exploration de nouvelles frontières de la nature, la compréhension des changements futurs ». Toujours aussi compliqué sauf peut-être pour ces grands patrons en quête d’une sorte de plate-forme qui leur permet d’élaborer un ordre du jour mondial. Mais c’est sur une note plutôt pessimiste qu’ils ont commencé. Ils sont hantés par une probable récession américaine à laquelle aucune région au monde ne pourra échapper. « Il va y avoir une grave récession aux Etats-Unis, un ralentissement dans les pays émergents et un fort ralentissement en Europe », a déclaré l’économiste Nouriel Roubini, lors du traditionnel débat à l’ouverture du forum sur l’état de l’économie mondiale. Plus personne ne sera à l’abri, c’est le constat assez noir de Stephen Roach, économiste et président de la branche asiatique de la banque américaine Morgan Stanley. « Nous allons entrer dans une période très douloureuse. Lorsque le consommateur américain a des problèmes, cela a des conséquences pour toute l’économie mondiale », a-t-il lancé. Washington a toutefois essayé de propager l’optimisme. La secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice, a assuré sans convaincre que l’économie américaine allait « rester un moteur important de la croissance mondiale ». La vérité est autre, la crise qui affecte l’Amérique affecte bizarrement le reste du monde. Ce qui explique pourquoi l’inquiétude a marqué cette édition du Forum économique mondial. Celui-ci a commencé sur fond de chute des marchés boursiers en Asie. C’est le sort des pays émergents qui inquiète le plus. Comme d’habitude, le Forum de Davos, soucieux d’afficher une sorte de visage humain du capitalisme, a débattu de la responsabilité sociale des entreprises. « Nous devons être les champions des faibles, des déshérités, de ceux qui sont exclus », a déclaré le secrétaire général des Nations-Unies, Ban Ki-moon. « Les pays qui ont des difficultés budgétaires doivent continuer à améliorer leur situation, mais ceux qui ont une assez grande aisance budgétaire doivent voler au secours de la relance d’ensemble qui va sans doute être nécessaire », a affirmé le directeur général du Fonds monétaire international, Dominique Strauss-Kahn. N’est-ce là le vrai sens de la mondialisation ? Or, celle-ci est de plus en plus mal perçue tant du point de vue économique que politique. Avec cette interférence entre groupes économiques, on peut dire que le mal court et dès qu’il y a une crise quelque part, elle risque d’être transmise comme une épidémie. Et comme dans ces cas, ce sont toujours les plus pauvres qui en subissent les véritables conséquences. Ceci d’autant plus qu’ils sont invités, voire obligés de rejoindre ce système considéré comme supérieur et indépassable et sans lequel le monde ne peut pas vivre. Une sorte de supériorité qui ignore les véritables problèmes de ces pays.

La preuve en est que des pays comme l’Inde et la Chine, qui secouent le joug occidental traditionnel, font valoir comme gage de sécurité, le frein qu’ils peuvent mettre à cette course mondialiste, tout en se considérant des victimes des politiques américaines. L’économiste Yu Yongding, directeur de l’Institut chinois d’économie et de politique mondiales, a effectivement estimé que la situation américaine aura des conséquences en Chine en raison de la part importante des exportations dans l’économie du pays. Ce qui lui fait dire en conséquence : « Nous devons stimuler la demande intérieure ». Kamal Nath, ministre indien du Commerce et de l’Industrie, s’est montré plus confiant pour son pays, soulignant que la consommation intérieure y jouait un rôle plus important qu’en Chine. « Il n’y a pas de découplage avec les Etats-Unis, mais il faut souligner l’importance du commerce entre les pays du sud », a-t-il dit.

La mondialisation n’est donc pas une recette magique. Voire elle est considérée comme dépassée et même terminée. D’ailleurs, l’ouvrage pénétrant de deux journalistes d’Amérique du Nord, le Canadien John Ralston Saul (Vers l’équilibre, Payot, 2003), et l’Américain John Gray, de la New York Review of Books, revient à l’ordre du jour. On ne peut que se rallier au point de vue développé par Gray. Il relève que les tenants de la mondialisation affirment : « Nous vivons une période d’innovation technologique rapide et soutenue, qui a pour effet de relier plus largement et plus vite qu’auparavant les événements et les activités d’un bout à l’autre de la planète, et celle selon laquelle ce processus débouche nécessairement sur un seul et même système économique, valable pour le monde entier » . A cet égard, il répond  : « Si la première proposition, empirique, est vérifiée, la seconde n’est qu’une assertion idéologique qui ne repose sur rien. (...) En soi, la mondialisation (...) n’inaugure pas de fin du nationalisme ou des rivalités entre grandes puissances. En réalité, elle crée de nouvelles puissances, et c’est pour cette raison que la Chine et l’Inde s’y sont ralliées ».

Mais si l’Inde et la Chine par exemple font une ascension irrésistible, qu’en est-il des pays plus pauvres ? Que peuvent-ils attendre ? Vont-ils se limiter à ce rôle de spectateurs, de consommateurs, de lieux de production bon marché pour des produits qu’on évite parfois de fabriquer pour des raisons écologiques dans les Etats du Nord, le ciment par exemple ? En Egypte, plus de 50 % des cimenteries sont des entreprises étrangères. De toute façon, les grands de ce monde ont tenté de rassurer les plus petits. Le Forum de Davos a donc voulu afficher le visage humain du capitalisme, en débattant lors d’une séance de responsabilité sociale des entreprises et de développement, tandis qu’étaient annoncées diverses initiatives à caractère philanthropique.

 

Charité oblige

Le milliardaire américain Bill Gates a annoncé un don de 306 millions de dollars au profit du secteur agricole en Afrique et en Asie. Une brochette de hauts responsables a entouré le fondateur de Microsoft pour s’alarmer du risque de ratage des objectifs du développement du millénaire de l’Onu fixés pour 2015. Le don, annoncé par la fondation de Bill Gates, ira à l’amélioration du sol, la production de lait et de café et à l’irrigation en Afrique et en Asie. La fondation est dotée de 37,6 milliards de dollars.

« Si vous regardez les pays qui ont réussi leur développement économique, tous, à l’exception des producteurs de pétrole, ont fait de l’agriculture un élément essentiel », a observé M. Gates. Le premier ministre britannique, Gordon Brown, a averti que le monde n’atteindrait pas l’objectif de réduction de 75 % de la mortalité infantile avant 2050. Quant à l’ambition de scolariser tous les enfants de la planète, elle ne sera pas atteinte avant 2115, a-t-il déploré. Parmi les autres initiatives, le Forum économique mondial et les Nations-Unies ont annoncé l’établissement de règles de conduite pour encourager la coopération entre sociétés privées et organismes spécialisés dans l’aide humanitaire. Un accord spécifique prévoit l’aide de trois sociétés de transport et de logistique (Agility, TNT and UPS) pour de futures actions d’urgence dans les situations de catastrophe humanitaire. Le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, a espéré « qu’une des choses qui sortira de Davos cette année, ce ne soit pas seulement les débats sur les marchés financiers et boursiers, mais aussi ceux sur la faim et la malnutrition ».

Le forum est toutefois fréquemment critiqué, en particulier par les altermondialistes qui en ont fait leur bête noire, pour faire des promesses en public, oubliées au profit des intérêts privés dans les conversations de coulisses.

Béchir Abdel-Fattah, chercheur au Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, bien que ne pratiquant pas un rejet total de Davos, doute de l’application de telles initiatives. Du déjà-vu selon lui. « Lors des précédents forums, ce ne sont pas tous les engagements pris qui ont été exécutés. Des sujets étaient débattus juste dans l’esprit d’un battage médiatique : l’annulation des dettes, l’engagement envers les pays en développement, le règlement du problème de l’immigration clandestine. Jusqu’à présent aucun forum n’a appliqué une initiative qu’il avait adoptée ». Il rappelle que ce « mur » qui sépare Nord et Sud n’est guère dans l’intérêt des pays industrialisés. D’ailleurs, les déclarations à Davos de certains chefs d’entreprises sont symptomatiques. Ainsi, ils ont rappelé leurs contraintes, comme Peter Sands de la banque Standard Chartered, pour qui « si nous perdons de vue notre fonction centrale, qui est de servir nos clients et rémunérer nos actionnaires, nous ne faisons pas notre travail ».

Mais que dire de l’Egypte ? Que fait-elle dans ce rassemblement ? Juste un spectateur, à l’heure où elle se débat dans des difficultés économiques qui ont suscité les deux dernières années un vent de révolte inédit ? Le ministre égyptien de l’Industrie, Rachid Mohamad Rachid, a tenté de défendre la politique du gouvernement face au Forum de Davos. Il a affirmé que « le gouvernement applique une série de politiques qui visent à réaliser la justice sociale et aider les pauvres. Le gouvernement a pris des mesures pour une nouvelle répartition des revenus, en majorant les impôts sur l’immobilier de luxe, en haussant le minimum des pensions de retraite et en ajoutant 15 millions de citoyens à la liste des bénéficiaires des cartes d’approvisionnement ». Les deux dernières mesures n’auraient jamais été appliquées selon les analystes. D’ailleurs, au moment où Rachid parlait à Davos de 15 millions de bénéficiaires des subventions alimentaires, le ministre de la Solidarité sociale, Mohamad Mosselhi, en évoquait dix millions. De plus, Rachid a dit : « Pour que la pauvreté soit vaincue, il faut de la croissance économique, du développement et de la stabilité ». Or, le gouvernement égyptien ne fait que répéter que tous ces facteurs sont réunis. Faut-il en conclure que cette participation est de pure forme ?

Béchir souligne que l’Egypte est un pays « axial et moyen-oriental qui doit être présent. Ce qu’elle a à faire, c’est de proposer son point de vue ». Mais qu’en est-il de l’agenda politique caché ? Dire que l’Egypte est un pays moyen-oriental, n’est-ce pas obéir à la répartition américaine des rôles ? (lire Entretien page 5). Pour Béchir, il faut « séparer l’économique du politique. Nous sommes à l’heure où l’économie oriente la politique. Les pays riches imposent leurs conditions aux pays pauvres et les hommes d’affaires imposent leurs vues conformes à leurs propres intérêts » .

Ahmed Loutfi

 

Retour au sommaire

 

Chronologie
de la mondialisation
 

1944 : Création du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement (BIRD).

1947 : Signature, à Genève, de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT).

1948 : Adoption de la charte de La Havane prévoyant la création d’une Organisation Internationale du Commerce (OIC) intégrée à l’Onu. Non ratifiée par le Congrès américain, la charte n’entrera jamais en vigueur.

1957 : Le Traité de Rome établit la Communauté Economique Européenne (CEE).

1960 : La BIRD crée l’Association internationale de développement, chargée de prêter pratiquement sans intérêts aux pays les plus pauvres et prend le nom de la Banque mondiale.

1964 : Création du Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD), agence de l’Onu spécialisée dans l’assistance technique aux pays en voie de développement.

1970 : Première édition du Forum économique mondial, ou Forum de Davos.

1979 : Création du système monétaire européen qui institue une unité de compte, l’écu, qui deviendra l’euro en 1999.

1986 : « Big Bang » de Londres : le Royaume-Uni entreprend de libéraliser en profondeur les marchés.

1987 : Krach boursier à Wall Street, l’indice Dow Jones chute de plus de 22 % en une journée. La crise touche les Bourses de Hong Kong, Londres, Bruxelles et Paris.

1994 : Signature à Marrakech de l’acte final du cycle de l’Uruguay instituant l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), qui succède au GATT.

2001 : Premier Forum social mondial à Porto Alegre tenu aux mêmes dates que le Forum de Davos.  

 

Ils ont dit

« Un corollaire de la mondialisation de l’économie, c’est l’implantation chez nous [aux Etats-unis] de traits caractéristiques du Tiers-Monde : la dérive constante vers une société à deux vitesses dans laquelle de vastes secteurs sont devenus inutiles à l’accroissement de la richesse des privilégiés. Encore plus que par le passé, il faut contrôler la canaille tant idéologiquement que physiquement, l’empêcher de s’organiser et d’échanger des idées, condition préalable à toute pensée constructive et à toute action sociale ».

Noam Chomsky — né en 1928 — L’An 501, la conquête continue, page 361, 1993.

 

« Sur la balance de la mondialisation, une tête d’enfant du Tiers-Monde pèse moins lourd qu’un hamburger ».

Fatou Diome — née en 1968 — Le Ventre de l’Atlantique.

 

« La mondialisation prétendument heureuse mène à tout le contraire d’une société mondiale ; elle transforme le monde en une arène où des sociétés atomisées s’affronteront dans une guerre qui ne restera sans doute pas simplement commerciale ».

Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse ?, 1999.

 

« Davos est une station de luxe en Suisse qui est le berceau de l’hégémonie du capital sur le monde entier dans le cadre du néolibéralisme (...). A Davos, on établit les politiques et à Porto Alegre, on propose l’alternative ».

Medhat Al-Zahed, Al-Badeel, 26 janvier 2008. 

 

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah - Chourouq Chimy
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.