Davos .
C’est sous le signe de la crise que s’est réunie l’élite de
l’économie mondiale, révélant une fois de plus les carences
et les injustices d’une mondialisation effrénée. Les
participants ont cependant tenté de faire des promesses aux
plus pauvres.
La crise invite au Forum
Ils
étaient quelque 2 500 personnes. Des hommes d’affaires, des
leaders des organisations internationales et des dirigeants
politiques. Ils prétendaient, comme d’habitude, résoudre les
principaux problèmes du monde à partir de la ville suisse de
Davos. Les questions économiques du moins. Leurs
incertitudes, la hausse des prix du pétrole, la crise du
subprime (la crise de l’immobilier) qui a ébranlé les
Etats-Unis et autres sujets sur le thème de « La puissance
de l’innovation collaborative ». Thème compliqué ou encore
vague ? N’englobe-t-il tout et rien à la fois ? Pour le
simplifier, les organisateurs l’ont divisé en cinq
principaux sujets : « la concurrence et la collaboration, la
réponse à l’insécurité économique, l’alignement des intérêts
malgré les divisions, l’exploration de nouvelles frontières
de la nature, la compréhension des changements futurs ».
Toujours aussi compliqué sauf peut-être pour ces grands
patrons en quête d’une sorte de plate-forme qui leur permet
d’élaborer un ordre du jour mondial. Mais c’est sur une note
plutôt pessimiste qu’ils ont commencé. Ils sont hantés par
une probable récession américaine à laquelle aucune région
au monde ne pourra échapper. « Il va y avoir une grave
récession aux Etats-Unis, un ralentissement dans les pays
émergents et un fort ralentissement en Europe »,
a
déclaré l’économiste Nouriel Roubini, lors du traditionnel
débat à l’ouverture du forum sur l’état de l’économie
mondiale. Plus personne ne sera à l’abri, c’est le constat
assez noir de Stephen Roach, économiste et président de la
branche asiatique de la banque américaine Morgan Stanley. «
Nous allons entrer dans une période très douloureuse.
Lorsque le consommateur américain a des problèmes, cela a
des conséquences pour toute l’économie mondiale », a-t-il
lancé. Washington a toutefois essayé de propager
l’optimisme. La secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza
Rice, a assuré sans convaincre que l’économie américaine
allait « rester un moteur important de la croissance
mondiale ». La vérité est autre, la crise qui affecte
l’Amérique affecte bizarrement le reste du monde. Ce qui
explique pourquoi l’inquiétude a marqué cette édition du
Forum économique mondial. Celui-ci a commencé sur fond de
chute des marchés boursiers en Asie. C’est le sort des pays
émergents qui inquiète le plus. Comme d’habitude, le Forum
de Davos, soucieux d’afficher une sorte de visage humain du
capitalisme, a débattu de la responsabilité sociale des
entreprises. « Nous devons être les champions des faibles,
des déshérités, de ceux qui sont exclus », a déclaré le
secrétaire général des Nations-Unies, Ban Ki-moon. « Les
pays qui ont des difficultés budgétaires doivent continuer à
améliorer leur situation, mais ceux qui ont une assez grande
aisance budgétaire doivent voler au secours de la relance
d’ensemble qui va sans doute être nécessaire », a affirmé le
directeur général du Fonds monétaire international,
Dominique Strauss-Kahn. N’est-ce là
le
vrai sens de la mondialisation ? Or, celle-ci est de plus en
plus mal perçue tant du point de vue économique que
politique. Avec cette interférence entre groupes
économiques, on peut dire que le mal court et dès qu’il y a
une crise quelque part, elle risque d’être transmise comme
une épidémie. Et comme dans ces cas, ce sont toujours les
plus pauvres qui en subissent les véritables conséquences.
Ceci d’autant plus qu’ils sont invités, voire obligés de
rejoindre ce système considéré comme supérieur et
indépassable et sans lequel le monde ne peut pas vivre. Une
sorte de supériorité qui ignore les véritables problèmes de
ces pays.
La preuve en est que des pays comme l’Inde et la Chine, qui
secouent le joug occidental traditionnel, font valoir comme
gage de sécurité, le frein qu’ils peuvent mettre à cette
course mondialiste, tout en se considérant des victimes des
politiques américaines. L’économiste Yu Yongding, directeur
de l’Institut chinois d’économie et de politique mondiales,
a effectivement estimé que la situation américaine aura des
conséquences en Chine en raison de la part importante des
exportations dans l’économie du pays. Ce qui lui fait dire
en conséquence : « Nous devons stimuler la demande
intérieure ». Kamal Nath, ministre indien du Commerce et de
l’Industrie, s’est montré plus confiant pour son pays,
soulignant que la consommation intérieure y jouait un rôle
plus important qu’en Chine. « Il n’y a pas de découplage
avec les Etats-Unis, mais il faut souligner l’importance du
commerce entre les pays du sud », a-t-il dit.
La
mondialisation n’est donc pas une recette magique. Voire
elle est considérée comme dépassée et même terminée.
D’ailleurs, l’ouvrage pénétrant de deux journalistes
d’Amérique du Nord, le Canadien John Ralston Saul (Vers
l’équilibre, Payot, 2003), et l’Américain John Gray, de la
New York Review of Books, revient à l’ordre du jour. On ne
peut que se rallier au point de vue développé par Gray. Il
relève que les tenants de la mondialisation affirment : «
Nous vivons une période d’innovation technologique rapide et
soutenue, qui a pour effet de relier plus largement et plus
vite qu’auparavant les événements et les activités d’un bout
à l’autre de la planète, et celle selon laquelle ce
processus débouche nécessairement sur un seul et même
système économique, valable pour le monde entier » . A cet
égard, il répond : « Si la première proposition,
empirique, est vérifiée, la seconde n’est qu’une assertion
idéologique qui ne repose sur rien. (...) En soi, la
mondialisation (...) n’inaugure pas de fin du nationalisme
ou des rivalités entre grandes puissances. En réalité, elle
crée de nouvelles puissances, et c’est pour cette raison que
la Chine et l’Inde s’y sont ralliées ».
Mais si l’Inde et la Chine par exemple font une ascension
irrésistible, qu’en est-il des pays plus pauvres ? Que
peuvent-ils attendre ? Vont-ils se limiter à ce rôle de
spectateurs, de consommateurs, de lieux de production bon
marché pour des produits qu’on évite parfois de fabriquer
pour des raisons écologiques dans les Etats du Nord, le
ciment par exemple ? En Egypte, plus de 50 % des cimenteries
sont des entreprises étrangères. De toute façon, les grands
de ce monde ont tenté de rassurer les plus petits. Le Forum
de Davos a donc voulu afficher le visage humain du
capitalisme, en débattant lors d’une séance de
responsabilité sociale des entreprises et de développement,
tandis qu’étaient annoncées diverses initiatives à caractère
philanthropique.
Charité oblige
Le
milliardaire américain Bill Gates a annoncé un don de 306
millions de dollars au profit du secteur agricole en Afrique
et en Asie. Une brochette de hauts responsables a entouré le
fondateur de Microsoft pour s’alarmer du risque de ratage
des objectifs du développement du millénaire de l’Onu fixés
pour 2015. Le don, annoncé par la fondation de Bill Gates,
ira à l’amélioration du sol, la production de lait et de
café et à l’irrigation en Afrique et en Asie. La fondation
est dotée de 37,6 milliards de dollars.
« Si vous regardez les pays qui ont réussi leur
développement économique, tous, à l’exception des
producteurs de pétrole, ont fait de l’agriculture un élément
essentiel », a observé M. Gates. Le premier ministre
britannique, Gordon Brown, a averti que le monde
n’atteindrait pas l’objectif de réduction de 75 % de la
mortalité infantile avant 2050. Quant à l’ambition de
scolariser tous les enfants de la planète, elle ne sera pas
atteinte avant 2115, a-t-il déploré. Parmi les autres
initiatives, le Forum économique mondial et les
Nations-Unies ont annoncé l’établissement de règles de
conduite pour encourager la coopération entre sociétés
privées et organismes spécialisés dans l’aide humanitaire.
Un accord spécifique prévoit l’aide de trois sociétés de
transport et de logistique (Agility, TNT and UPS) pour de
futures actions d’urgence dans les situations de catastrophe
humanitaire. Le président de la Banque mondiale, Robert
Zoellick, a espéré « qu’une des choses qui sortira de Davos
cette année, ce ne soit pas seulement les débats sur les
marchés financiers et boursiers, mais aussi ceux sur la faim
et la malnutrition ».
Le
forum est toutefois fréquemment critiqué, en particulier par
les altermondialistes qui en ont fait leur bête noire, pour
faire des promesses en public, oubliées au profit des
intérêts privés dans les conversations de coulisses.
Béchir Abdel-Fattah, chercheur au Centre d’Etudes Politiques
et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, bien que ne pratiquant
pas un rejet total de Davos, doute de l’application de
telles initiatives. Du déjà-vu selon lui. « Lors des
précédents forums, ce ne sont pas tous les engagements pris
qui ont été exécutés. Des sujets étaient débattus juste dans
l’esprit d’un battage médiatique : l’annulation des dettes,
l’engagement envers les pays en développement, le règlement
du problème de l’immigration clandestine. Jusqu’à présent
aucun forum n’a appliqué une initiative qu’il avait adoptée
». Il rappelle que ce « mur » qui sépare Nord et Sud n’est
guère dans l’intérêt des pays industrialisés. D’ailleurs,
les déclarations à Davos de certains chefs d’entreprises
sont symptomatiques. Ainsi, ils ont rappelé leurs
contraintes, comme Peter Sands de la banque Standard
Chartered, pour qui « si nous perdons de vue notre fonction
centrale, qui est de servir nos clients et rémunérer nos
actionnaires, nous ne faisons pas notre travail ».
Mais que dire de l’Egypte ? Que fait-elle dans ce
rassemblement ? Juste un spectateur, à l’heure où elle se
débat dans des difficultés économiques qui ont suscité les
deux dernières années un vent de révolte inédit ? Le
ministre égyptien de l’Industrie, Rachid Mohamad Rachid, a
tenté de défendre la politique du gouvernement face au Forum
de Davos. Il a affirmé que « le gouvernement applique une
série de politiques qui visent à réaliser la justice sociale
et aider les pauvres. Le gouvernement a pris des mesures
pour une nouvelle répartition des revenus, en majorant les
impôts sur l’immobilier de luxe, en haussant le minimum des
pensions de retraite et en ajoutant 15 millions de citoyens
à la liste des bénéficiaires des cartes d’approvisionnement
». Les deux dernières mesures n’auraient jamais été
appliquées selon les analystes. D’ailleurs, au moment où
Rachid parlait à Davos de 15 millions de bénéficiaires des
subventions alimentaires, le ministre de la Solidarité
sociale, Mohamad Mosselhi, en évoquait dix millions. De
plus, Rachid a dit : « Pour que la pauvreté soit vaincue, il
faut de la croissance économique, du développement et de la
stabilité ». Or, le gouvernement égyptien ne fait que
répéter que tous ces facteurs sont réunis. Faut-il en
conclure que cette participation est de pure forme ?
Béchir souligne que l’Egypte est un pays « axial et
moyen-oriental qui doit être présent. Ce qu’elle a à faire,
c’est de proposer son point de vue ». Mais qu’en est-il de
l’agenda politique caché ? Dire que l’Egypte est un pays
moyen-oriental, n’est-ce pas obéir à la répartition
américaine des rôles ? (lire Entretien page 5). Pour Béchir,
il faut « séparer l’économique du politique. Nous sommes à
l’heure où l’économie oriente la politique. Les pays riches
imposent leurs conditions aux pays pauvres et les hommes
d’affaires imposent leurs vues conformes à leurs propres
intérêts » .
Ahmed
Loutfi