Exposition .
Walid Aouni n’est pas seulement chorégraphe, danseur,
créateur de costumes de théâtre et scénographe. Artiste
plasticien, sa dernière exposition nous
révèle un monde fait de rêves dont la représentation
grotesque est plus qu’inquiétante.
Fantasmes hors scène
Dans
la superbe Villa Grey, au style islamique, dernier-né des
espaces culturels au Caire, l’exposition de Walid Aouni,
intitulée Instincts, nous surprend par ses images oniriques
qui ne ressemblent à rien de connu (on dirait sans
référent), même pas à son auteur. De nature joyeuse,
l’artiste, dans son œuvre plastique, offre un autre penchant
de son caractère. D’ailleurs, avant de vous dire bonsoir, il
chuchote, comme un secret : « Avec mes spectacles, j’ai le
trac. Quant à mes expositions, j’ai peur. Je sens que je me
mets à nu ». C’est dire combien il se cache derrière ses
danseurs pour exprimer ses visions en mouvement. Mais une
fois statiques, enfermées dans des cadres dorés et baroques,
achetées aux puces, ces visions ne peuvent plus échapper à
leur propre réalité. D’où cette peur de dévoiler un monde
intérieur dont le langage s’inscrit par des formes bizarres,
des figures extravagantes, des corps déformés et des animaux
fantastiques.
D’une toile à l’autre, qui toutes ne portent pas de titre,
vous êtes invités à partager le monde illusionniste de Walid
Aouni : un corps, en l’occurrence une femme — que l’on
reconnaît seulement à ses seins — donne à téter à des
oiseaux, pigeons ou mouettes ? par
ses coudes et ses orteils (dans ses tableaux, Aouni aime à
dessiner quatre orteils et six doigts à tous ses personnages
sans exception !).
Une main qui tient une marionnette à gaine : image plutôt
enfantine, mais qui choque au plus fort quand on remarque
que la marionnette saigne. Autre image intrigante : un homme
se coupe le nez pour mieux sentir les fleurs. Il y
a beaucoup de roses mais encore plus de cactus. Troisième
image burlesque et qui ne manque pas de vous déranger : un
clown heureux avec des plumes entre les fesses.
Walid Aouni perçoit la réalité à travers une imagerie
presque cauchemardesque, une esthétique irréelle où petits
démons, têtes de faunes et lignes florales sont ses sujets
de prédilection, fondés par le besoin inné d’épanchement
d’une subjectivité marquée par le sentiment de la
souffrance. Tout ce qui nous est donné à voir souffre ; on
dirait que leur créateur lui-même se trouve mal dans sa
peau, ce qui pourrait nous faire croire que le double de ce
Aouni souriant est plutôt inquiet, anxieux et effrayé.
Effrayé de la vie, des émotions, du non-dit, du comportement
des autres ? On ne le saura jamais bien que les tableaux se
prétendent l’expression extravertie de son imaginaire
personnel.
Toutes les figures sont démantelées : il y manque toujours
un bras ou une jambe. Un cintre sur lequel est accrochée une
robe reçoit la visite de deux bras fantômes, gantés de noir,
qui sont ceux de la couturière, de la dame à qui appartient
la robe ou bien ceux de son amante. Cette dissociation qui
revient de manière sempiternelle est un procédé que Aouni
utilise comme pour crier le démembrement qui lui est propre
mais aussi le nôtre dans ce monde disloqué. Hyperbole et
paroxysme l’aident à tous égards de produire une forte
impression d’égarement, mais surtout de douleur. Comme
l’écriture libre, Aouni avoue que ses doigts dessinent
machinalement sans penser.
Au milieu de ce monde extraordinaire, sur une petite table
de bois, son fétiche favori : un portrait de Tahia Halim
(peint par Aouni) comme protectrice de son œuvre. Et cet
homme qui a un sens profond de l’amitié, va bientôt rendre
hommage à son maître Maurice Béjart pour qui il prépare un
spectacle de danse moderne. En signe de reconnaissance à
celui qui a inventé la danse contemporaine.
Menha
el Batraoui