Rencontre avec le président suisse
Mohamed Salmawy
Le
président suisse, Pascal Couchepin, est une personnalité de
type différent. Il contredit l’image stéréotypée de la
Suisse qui prédomine chez l’opinion publique non seulement
en Egypte, mais aussi de par le monde, à savoir que la
Suisse est un pays neutre qui ne s’implique pas dans les
problèmes du monde et qui n’adhère pas aux organisations
internationales, y compris l’Union européenne.
Pascal Couchepin rejette cette image stéréotypée et dit que
la Suisse est concernée directement par tous les événements
mondiaux avec en tête le problème qu’il considère comme
primordial, celui du conflit des civilisations. D’ailleurs,
lui, il préfère lui donner l’appellation de dialogue entre
les civilisations. Pour cela, Couchepin a choisi d’entamer
son mandat présidentiel par une visite en Egypte, qui est
selon lui la clé du dialogue avec le monde arabe, musulman
et la région du Sud de la Méditerranée.
J’ai demandé au président suisse : comment la Suisse
est-elle impliquée dans le conflit actuel entre la
civilisation occidentale et l’islam, bien qu’elle soit le
pays de la stabilité politique, économique et sociale, et
dont les Alpes sont le symbole de ses particularités ? Il a
alors déclaré que la stabilité que vit la Suisse ne veut pas
dire qu’elle tourne le dos aux problèmes du monde, surtout
ceux qui la concernent de manière directe, comme la relation
entre l’Occident et l’islam. Il a ajouté : nous avons des
citoyens suisses de religion musulmane. D’ailleurs, certains
peuvent ignorer qu’au moins 10 % du peuple kosovar réside
aujourd’hui de manière permanente en Suisse. Comment donc
dire que nous ne sommes pas concernés par l’islam et par le
dialogue avec ses porte-parole ? Raison pour laquelle j’ai
tenu au cours de ma visite en Egypte à rencontrer le cheikh
d’Al-Azhar et le pape Chénouda.
Pascal
Couchepin m’avait invité au petit-déjeuner au lendemain de
son arrivée en Egypte et avant d’entamer ses visites
officielles qu’il a terminées par une rencontre avec le
président Moubarak. Il s’est enquis sur les situations
actuelles des écrivains égyptiens et de la littérature en
général. D’ailleurs, je me suis rendu compte qu’il est bien
informé à ce niveau. Non seulement il connaît les noms des
écrivains égyptiens, mais il a lu aussi certains de leurs
ouvrages. Il m’a fait part de son admiration vis-à-vis de
certains livres spécifiques comme L’immeuble Yacoubian, de
Alaa Al-Aswany, et le roman Al-Zeini Barakat, de Gamal
Al-Ghitany. Il a trouvé des similitudes entre ce roman et
ceux de l’écrivain turc, prix Nobel de littérature, Orhan
Pamuk, surtout Mon nom est rouge. Les deux romans dépeignent
une ancienne société historique, dans lesquels le pouvoir
restreint la liberté des citoyens en les espionnant et en
les pourchassant continuellement. Comme le savait bien le
président suisse, le roman de Ghitany a été rédigé plusieurs
années avant celui de Pamuk. (Ghitany m’a dit que le roman
avait été rédigé spécifiquement deux décennies avant celui
de Pamuk).
Le soir même, j’ai dîné avec le président suisse en
compagnie d’une délégation d’écrivains et de journalistes
regroupant Gamal Al-Ghitany, Bahaa Taher, Alaa Al-Aswany,
Salama Ahmad Salama et Hicham Qassem. Il était donc tout à
fait normal que je lui demande la raison de l’intérêt qu’il
porte à la littérature en Egypte au milieu de ses rencontres
officielles tenues avec les ministres de la Culture, de la
Santé, de l’Education et de sa visite à la Bibliotheca
Alexandrina et à Assouan.
Il rétorqua : je rencontre les ministres et les responsables
qui assument la responsabilité de certains projets et sujets
communs avec la Suisse et je rencontre les hommes de
religion pour étudier la question de la coexistence entre
les religions. Mais je rencontre les hommes de lettres et
les écrivains pour faire la connaissance de l’intellectuel
égyptien et de sa conscience. Ceci s’avère d’une grande
importance pour moi parce que l’âme nationale dans n’importe
quel Etat est son moteur dans toutes les situations. C’est
cette âme qui détermine ses politiques dans tous les
domaines. La vraie réussite de ma visite ne se réalise pas
uniquement par la signature des accords conjoints, mais
également par la compréhension correcte de l’esprit de l’Egypte
et de son âme. L’Egypte est le pays-clé de la région, et
naturellement elle ne peut pas résoudre tous les problèmes
de la région et sans elle, il n’y a pas de solutions. J’ai
tenu à ce que les citoyens suisses assimilent bien cette
réalité, parce qu’ils se demanderont comme vous, pourquoi
Couchepin entame son mandat par une visite en Egypte. Une
telle question incitera sans aucun doute la Suisse à
s’intéresser à l’Egypte, dans une tentative de comprendre ce
qu’elle représente au niveau politique, mais également
culturel et religieux. Ils découvriront que ces dossiers
sont liés étroitement à leur quotidien, parce que même si la
Suisse est un pays neutre politiquement parlant, il n’en
demeure pas moins qu’elle ne vit pas en dehors du contexte
historique et elle ne se replie pas sur elle-même. Elle
privilégie la morale dans les questions
internationales. La Suisse est le pays du Traité de Genève,
qui se rapporte au traitement des prisonniers de guerre.
Elle est le pays de la Croix-Rouge, celui du Traité de Berne
qui se rapporte à la protection de la propriété
intellectuelle, celui du siège européen des Nations-Unies.
Elle est en somme une partie intégrante du monde et de ses
dossiers urgents. Elle ne peut pas régler la morale du
monde, sauf si elle est proche de sa conscience et de son
esprit qui sont incarnés dans ses écrivains et
intellectuels.
Sans doute la réponse à la question sur la raison de sa
visite en Egypte se reflétera-t-elle sur plusieurs domaines.
Ceci fera partie de ses prérogatives, puisqu’il est
également responsable du Département fédéral de l’intérieur.
Ce qui ne veut pas dire dans le régime suisse être ministre
de la police, mais être en charge de nombreux secteurs
internes importants, tels que les affaires sociales, la
santé, l’éducation, la recherche scientifique et la culture.
Couchepin est l’un des plus importants hommes de politique
de son pays. Il a occupé de nombreux postes, dont celui du
président de sa ville natale de Martigny. Elu au Conseil
national comme député du Parti Radical Démocrate (PRD), en
1972, il préside le groupe parlementaire de ce parti. Elu
membre au Conseil fédéral en 1998, Couchepin prend la tête
du Département fédéral de l’économie, ensuite il est
président de la Confédération suisse pour la première fois
en 2003.
De quoi
revêtir sa visite d’une aura particulière.