Liban.
Le pays du Cèdre semble vivre dans un état d’attente où
cohabitent tension et fatalisme. Une expectative rendue
encore plus problématique que l’initiative arabe semble
marquer le pas.
Un suspense plat
Il
faut franchir la mosquée Abdel-Nasser puis l’Université
arabe de Beyrouth et longer la rue Afif Al-Tib. C’est la rue
qui « importe pour tout le Liban ». Les magasins ouvrent
leurs portes dans l’attente des clients. Dans cette région
d’Al-Mazraa, la tension qui se déroule autour du palais de
Baabda semble assez lointaine. Les va-et-vient n’ont pas été
gelés à l’instar de la nomination d’un nouveau chef d’Etat.
Juste fune ombre d’insécurité semble planer sur les
passants. Les explosions qui retentissent de plus en plus
souvent dans les différents quartiers de la capitale
libanaise ne laissent personne tranquille. Les différends
politiques entre les politiciens protagonistes pourraient
cependant facilement se traduire dans cette région à
majorité sunnite. Ici, réside un grand bloc de partisans du
mouvement de Saad Hariri, et non loin dans la banlieue sud,
c’est le fief des chiites du Hezbollah et du mouvement Amal.
En cas d’affrontements entre les deux, la grande bataille
serait certainement là. Les sondages confirment d’ailleurs
que 79 % des Libanais croient qu’ils ne sont pas traités à
pied d’égalité, mais plutôt en fonction de leur appartenance
religieuse. Ce sondage mené par le site Liban sur un
échantillon de 600 personnes révèle en outre que les
Libanais estiment que leurs gouvernements successifs
n’adoptent pas de politique de développement équilibrée dans
les différentes régions du pays. Le sud est par exemple
privé d’électricité au moins 6 heures par jour. Dans le
centre de Beyrouth, le Solidère, les réverbères sont allumés
mais ce quartier est peut-être le plus touché par l’impasse
politique. Les magasins et les échoppes sont fermés depuis
longtemps, surtout depuis la grève tenue par l’opposition.
Les habitants ont presque déserté le quartier, et certains
se sont dirigés vers le nord où ils pensent qu’ils seront à
l’abri des attentats et de la crise. Plus personne ne fait
cette distinction entre le politique et l’économique. Le
tourisme est en chute libre. L’insécurité et l’instabilité
au Liban étant loin de rassurer les touristes. Selon les
chiffres officiels, sur un peu plus de 2 millions de
voyageurs entrés au Liban en 2007, 42 % étaient des
Libanais, c’est-à-dire ces expatriés dans les 4 coins du
monde. Ceci s’est accompagné d’une hausse de l’émigration.
On compte près de 770 000 billets d’avion vers l’étranger
émis jusqu’à fin novembre. Tant et si bien que l’émigration
ne se limite pas aux chrétiens, comme il est
conventionnellement admis, mais concerne aussi les
musulmans. Voire la communauté chiite qui bien qu’elle voue
beaucoup d’hostilité à l’Amérique la considère comme son
pays d’accueil favori ? D’aucuns disent par exemple que la
ville de Détroit est devenue une ville chiite et que
l’Administration américaine n’a pu que baisser les bras.
Et ces émigrés n’hésitent pas parfois à faire régulièrement
l’aller-retour. Au Liban, il ne faut pas trouver étrange de
voir un chauffeur de taxi par exemple avec une autre
nationalité : canadienne, américaine ou française. La
majorité des Libanais le sont-ils ? Du moins, un très grand
nombre et figurant surtout dans l’élite et la couche la plus
active de la société. Paradoxalement, c’est ce qui semble
tenir encore debout ce pays. En d’autres termes, les
Libanais de l’étranger font vivre les Libanais de
l’intérieur. Ces derniers font face à une flambée des prix
des produits alimentaires, du pétrole, de l’immobilier, tout
... Il y a quelques semaines, le litre d’essence a augmenté
de 1 000 lires en une fois.
Et
comme le Liban est le pays de toutes les contradictions, le
pays compte aujourd’hui et en pleine crise 50 voitures de
luxe Hammer. Les épargnes ont baissé, mais les prêts
bancaires pour les opérations de chirurgie esthétiques se
multiplient ! Fidèles à leur réputation, ils excellent dans
cet art de vivre, de survivre. Certains acceptent de vivre
en se contentant des denrées suivantes comme repas quotidien
: des olives, de la lebna (fromage traditionnel) et d’un
morceau de pain, le plus longtemps possible, en espérant une
sortie de crise. D’autres veulent vivre à tout prix défiant
les risques et se lançant dans les aventures.
Les deux catégories, cependant, espéraient que la visite du
secrétaire général de la Ligue arabe serait porteuse
d’espoir. Elles rêvaient déjà de voir les barrières de
sécurité enlevées, la grève achevée et le moral remonté.
Mais Moussa n’a fait que confirmer que la crise libanaise
est profonde et vouée à se prolonger un peu plus longtemps.
« Le temps presse, nous sommes aujourd’hui à la 23e heure,
et il faudrait trouver une issue avant minuit », a déclaré
Amr Moussa. Et que se passera-t-il après minuit ? Personne
ne le sait. Les Libanais veulent simplement vivre et pour
ce, vont parfois jusqu’à dire qu’un Liban sans président est
peut-être meilleur qu’un Liban avec un locataire du palais
de Baabda. L’ironie du désespoir ou du fatalisme qui cadre
peu avec les clichés sur un peuple industrieux et
débrouillard.
Maher
Meqled