Mais les politiques nationales entreprises depuis une
dizaine d’années n’ont fait qu’accentuer la situation des
paysans. La loi 96 de l’année 1992 a constitué un tournant
(voir encadré). « Cette loi a profondément bouleversé la vie
des paysans », souligne Karam Saber, directeur du centre
Al-Ard (la terre) pour les droits de l’homme. Il explique
que cette loi a annulé les baux ruraux à bas prix et
transmissibles aux héritiers. Selon un rapport publié par le
centre Al-Ard, la loi a mis à la rue un million de petits
paysans incapables de payer les nouveaux loyers beaucoup
plus chers. « Cela fait, en comptant les familles, cinq à
six millions de personnes », ajoute Saber.
Pour d’autres paysans, le sort continue à s’acharner.
Mohamad Abdel-Ghani, paysan, lutte pour garder sa parcelle
de terrain de deux feddans (4,76 hectares). « Le
gouvernement veut me chasser pour rendre le terrain aux
héritiers de l’ancien propriétaire. Bien que je l’aie obtenu
par décision du président Nasser en récompense à ma
participation à la guerre du Yémen, et j’en ai depuis payé
le prix à crédit », dit-il. En effet, une politique de
Nasser avait exproprié plusieurs terrains agricoles de plus
de 50 feddans (21 hectares) pour les remettre aux paysans.
Par ailleurs, Karam Saber reproche à l’Etat sa mauvaise
gestion agricole, alors que l’Egypte souffre d’un manque de
terrains arables qui ne représentent que 7 à 8 millions de
feddans (entre 16 et 19 millions d’hectares). « L’Etat
possède la majorité des terrains agricoles. Et il ne se
contente pas d’oublier les 1,5 million de feddans construits
illégalement. Il continue à chasser les paysans pour vendre
leurs terrains à des prix élevés, ou pour les remettre aux
responsables de l’Etat », ajoute Saber.
Ainsi, le quotidien du paysan est-il devenu une lutte contre
des ennemis qu’il connaît, mais ne peut pas vaincre.
Seul le petit cultivateur est trop faible pour lutter à la
fois contre un marché devenu féroce. La liste de ses
préoccupations n’en finit pas. Ainsi depuis 1991, doit-il se
procurer aux prix du marché tous ses besoins agricoles,
parmi lesquels l’engrais qui n’en est qu’un simple exemple.
Le prix d’un sac de 50 kg est fixé par l’Etat à 35 L.E. et
se vend sur le marché noir aux alentours de 120 L.E. «
L’énorme différence va dans les poches des commerçants qui
s’entendent avec les fonctionnaires du ministère de
l’Agriculture », explique Saber. Abdel-Ghani raconte que «
pour chaque feddan (0,42 ha), on a le droit à 6 sacs
d’engrais chimiques. Mais la réalité est toute autre.
J’obtiens à peine 2 sacs d’engrais pour mes 2 feddans. Le
reste est vendu au noir par les coopératives ». A cause
d’une pénurie ? Non. « Est-il logique qu’un pays produisant
15 millions de tonnes d’engrais par an et dont la
consommation locale n’absorbe que 7 millions puisse se
retrouver face à un manque récurrent d’engrais ? »,
s’insurge Saber.
Seule source d’emploi
La réforme agraire initiée au début des années 1990 visait
certes à remédier au problème des petites parcelles
agricoles dispersées, privant l’agriculture des bénéfices de
la production de masse. Or, aucun résultat n’est observé.
C’est ce que dégage une étude publiée en 2007 par le Centre
Egyptien des Etudes Economiques (CEEE) et intitulée «
Evaluation de la croissance et répartition de la pauvreté en
Egypte de 1990 à 2005 ». Il annonce que la participation de
l’agriculture à la croissance n’a pas varié, à savoir de 15
%, et que la valeur ajoutée au PIB par individu dans ce
secteur est très inférieure aux autres. 44 % de la
main-d’œuvre la plus pauvre est engagée dans des activités
agricoles contre une moyenne de 28,9 % par rapport à
l’ensemble de la population. L’étude souligne que
l’agriculture reste la seule source d’emploi dans les
régions rurales pour les plus pauvres, les sans-terres et
les femmes. Elle note également que, comme résultat de la
pauvreté, les paysans dépendent davantage du travail non
payé chez les grands propriétaires terriens.
Un autre défi semble aussi émerger, celui de la sécurité
alimentaire, puisque l’Egypte est un pays importateur des
produits alimentaires. L’importation du blé seul a coûté 1,1
milliard de dollars en 2006, une somme qui a plus que doublé
en 2007 en raison de la hausse des prix mondiaux des
produits agricoles. Il est ainsi fort probable que
l’appauvrissement s’aggrave dans les années à venir. « Toute
augmentation pèse désormais sur les plus pauvres qui
dépensent entre 80 et 90 % de leurs revenus sur
l’alimentation. C’est pourquoi la pauvreté va augmenter dans
les régions rurales », souligne Gamal Siyam, professeur
d’économie agricole à la faculté d’agronomie du Caire et
conseiller du Centre des études économiques agricoles. Siyam
appelle ainsi à subventionner les agriculteurs. Et d’ajouter
: « L’ironie est que les Etats-Unis et l’Union européenne
continuent à fournir des subventions à leurs paysans, alors
qu’un pays comme l’Egypte les a annulées dans les années
1990. Pourquoi ne subventionne-t-on pas les petits paysans
propriétaires de moins de 2 feddans. Surtout que cela est
conforme aux règles de l’OMC », propose-t-il.
Avis partagé par Héba Al-Leissi, professeure d’économie à
l’Université du Caire. « Cela est très provocant de savoir
que l’Egypte est le deuxième pays importateur de blé au
monde. Si l’Etat veut assurer sa sécurité alimentaire,
comment délaisser l’agriculture et rester dépendant d’autres
pays ? On doit avoir au minimum des politiques agricoles
précises pour les produits stratégiques comme le blé »,
appelle-t-elle.
En somme, que ce soit pour réduire la pauvreté ou assurer sa
sécurité alimentaire, le gouvernement est appelé à soutenir
le secteur agricole. Et ce « pour augmenter sa productivité
et réduire la pauvreté », selon l’étude du CEEE, qui ajoute
qu’une réforme de l’environnement rural menant à la
croissance du rendement net des paysans est indispensable
pour soutenir la croissance de l’agriculture,
Ibtessam Zayed