Agriculture . 2008 est son
année, a décrété la Banque mondiale.Un secteur qui, selon elle, permettra de
réduire très sensiblement la pauvreté s’il est correctement géré. Dans le cas
de l’Egypte, beaucoup reste à faire. Etat des lieux.
La clé du développement ?
En
Egypte, le taux de croissance, qui est passé de 4 à 7,2 % ces 5 dernières
années, ne s’est pas traduit par une réduction de la pauvreté. Pire encore,
cette croissance a accentué les disparités sociales parmi les Egyptiens. Alors
comment sortir du tunnel ? L’agriculture est la seule solution, estime le très
récent rapport de la Banque Mondiale (BM), intitulé « Agriculture pour le
développement ». Un appel qui devient de plus en plus en vogue. Plusieurs
économistes appellent donc à se tourner vers ce secteur délaissé, qui regroupe
actuellement le tiers de la main-d’œuvre nationale, en plus des paysans
travaillant sans salaire. Cette masse représente le noyau de pauvreté
égyptienne, avec 60 % des plus pauvres vivant dans les régions rurales. Selon
la Banque mondiale, la croissance du PIB (Produit Intérieur Brut) engendrée par
l’agriculture est doublement plus efficace pour l’élimination de la pauvreté
que dans d’autres secteurs. L’expérience de l’Inde montre que la croissance du
secteur agricole est beaucoup plus importante que les autres secteurs pour
réduire la pauvreté.
Mais
les politiques nationales entreprises depuis une dizaine d’années n’ont fait
qu’accentuer la situation des paysans. La loi 96 de l’année 1992 a constitué un
tournant (voir encadré). « Cette loi a profondément bouleversé la vie des
paysans », souligne Karam Saber, directeur du centre Al-Ard (la terre) pour les
droits de l’homme. Il explique que cette loi a annulé les baux ruraux à bas
prix et transmissibles aux héritiers. Selon un rapport publié par le centre
Al-Ard, la loi a mis à la rue un million de petits paysans incapables de payer
les nouveaux loyers beaucoup plus chers. « Cela fait, en comptant les familles,
cinq à six millions de personnes », ajoute Saber.
Pour
d’autres paysans, le sort continue à s’acharner. Mohamad Abdel-Ghani, paysan,
lutte pour garder sa parcelle de terrain de deux feddans (4,76 hectares). « Le
gouvernement veut me chasser pour rendre le terrain aux héritiers de l’ancien
propriétaire. Bien que je l’aie obtenu par décision du président Nasser en
récompense à ma participation à la guerre du Yémen, et j’en ai depuis payé le
prix à crédit », dit-il. En effet, une politique de Nasser avait exproprié
plusieurs terrains agricoles de plus de 50 feddans (21 hectares) pour les
remettre aux paysans.
Par
ailleurs, Karam Saber reproche à l’Etat sa mauvaise gestion agricole, alors que
l’Egypte souffre d’un manque de terrains arables qui ne représentent que 7 à 8
millions de feddans (entre 16 et 19 millions d’hectares). « L’Etat possède la
majorité des terrains agricoles. Et il ne se contente pas d’oublier les 1,5
million de feddans construits illégalement. Il continue à chasser les paysans
pour vendre leurs terrains à des prix élevés, ou pour les remettre aux
responsables de l’Etat », ajoute Saber.
Ainsi,
le quotidien du paysan est-il devenu une lutte contre des ennemis qu’il
connaît, mais ne peut pas vaincre.
Seul
le petit cultivateur est trop faible pour lutter à la fois contre un marché
devenu féroce. La liste de ses préoccupations n’en finit pas. Ainsi depuis
1991, doit-il se procurer aux prix du marché tous ses besoins agricoles, parmi
lesquels l’engrais qui n’en est qu’un simple exemple. Le prix d’un sac de 50 kg
est fixé par l’Etat à 35 L.E. et se vend sur le marché noir aux alentours de
120 L.E. « L’énorme différence va dans les poches des commerçants qui
s’entendent avec les fonctionnaires du ministère de l’Agriculture », explique
Saber. Abdel-Ghani raconte que « pour chaque feddan (0,42 ha), on a le droit à
6 sacs d’engrais chimiques. Mais la réalité est toute autre. J’obtiens à peine
2 sacs d’engrais pour mes 2 feddans. Le reste est vendu au noir par les
coopératives ». A cause d’une pénurie ? Non. « Est-il logique qu’un pays
produisant 15 millions de tonnes d’engrais par an et dont la consommation
locale n’absorbe que 7 millions puisse se retrouver face à un manque récurrent
d’engrais ? », s’insurge Saber.
Seule source d’emploi
La
réforme agraire initiée au début des années 1990 visait certes à remédier au
problème des petites parcelles agricoles dispersées, privant l’agriculture des
bénéfices de la production de masse. Or, aucun résultat n’est observé. C’est ce
que dégage une étude publiée en 2007 par le Centre Egyptien des Etudes
Economiques (CEEE) et intitulée « Evaluation de la croissance et répartition de
la pauvreté en Egypte de 1990 à 2005 ». Il annonce que la participation de
l’agriculture à la croissance n’a pas varié, à savoir de 15 %, et que la valeur
ajoutée au PIB par individu dans ce secteur est très inférieure aux autres. 44
% de la main-d’œuvre la plus pauvre est engagée dans des activités agricoles
contre une moyenne de 28,9 % par rapport à l’ensemble de la population. L’étude
souligne que l’agriculture reste la seule source d’emploi dans les régions
rurales pour les plus pauvres, les sans-terres et les femmes. Elle note
également que, comme résultat de la pauvreté, les paysans dépendent davantage
du travail non payé chez les grands propriétaires terriens.
Un
autre défi semble aussi émerger, celui de la sécurité alimentaire, puisque
l’Egypte est un pays importateur des produits alimentaires. L’importation du
blé seul a coûté 1,1 milliard de dollars en 2006, une somme qui a plus que
doublé en 2007 en raison de la hausse des prix mondiaux des produits agricoles.
Il est ainsi fort probable que l’appauvrissement s’aggrave dans les années à
venir. « Toute augmentation pèse désormais sur les plus pauvres qui dépensent
entre 80 et 90 % de leurs revenus sur l’alimentation. C’est pourquoi la
pauvreté va augmenter dans les régions rurales », souligne Gamal Siyam,
professeur d’économie agricole à la faculté d’agronomie du Caire et conseiller
du Centre des études économiques agricoles. Siyam appelle ainsi à subventionner
les agriculteurs. Et d’ajouter : « L’ironie est que les Etats-Unis et l’Union
européenne continuent à fournir des subventions à leurs paysans, alors qu’un
pays comme l’Egypte les a annulées dans les années 1990. Pourquoi ne
subventionne-t-on pas les petits paysans propriétaires de moins de 2 feddans. Surtout
que cela est conforme aux règles de l’OMC », propose-t-il.
Avis
partagé par Héba Al-Leissi, professeure d’économie à l’Université du Caire. «
Cela est très provocant de savoir que l’Egypte est le deuxième pays importateur
de blé au monde. Si l’Etat veut assurer sa sécurité alimentaire, comment
délaisser l’agriculture et rester dépendant d’autres pays ? On doit avoir au
minimum des politiques agricoles précises pour les produits stratégiques comme
le blé », appelle-t-elle.
En
somme, que ce soit pour réduire la pauvreté ou assurer sa sécurité alimentaire,
le gouvernement est appelé à soutenir le secteur agricole. Et ce « pour
augmenter sa productivité et réduire la pauvreté », selon l’étude du CEEE, qui
ajoute qu’une réforme de l’environnement rural menant à la croissance du
rendement net des paysans est indispensable pour soutenir la croissance de
l’agriculture,
Ibtessam Zayed
Perte de terrain
Services 49 %
Industrie 36 %
Agriculture 15 %
Source : Banque mondiale
La part du secteur agricole dans le PIB a rétréci au fil des années, passant de 30 % dans les années 1960 à 15 % dans les années 2000.