Cinéma.
Hina mayssara (au moment opportun), dernier opus de Khaled
Youssef, dépeint le désarroi des défavorisés d’un
quartier informel, terreau de l’extrémisme, dans le clivage
social et la mise à l’écart des pauvres.
Pas de lendemain
Décontenancé,
impressionné, on l’est devant la dernière séquence du film
qu’il est difficile de ne pas commencer par là. Un jeune
garçon maigre, mais excessivement endurant, défend sa
compagne contre les assauts de jeunes convoitant son corps,
sur le toit d’un train en circulation. Tandis qu’en montage
parallèle, une femme en robe excentrique est intriguée par
leur combat et un homme dans un autre wagon tente d’y
intervenir en voyant les corps des jeunes balancés du toit.
La séquence dure et on passe du couple sur le toit au couple
séparé dans le train. Les uns et les autres s’épuisent, pris
dans une déperdition, une errance commune dilatant l’impasse
que le récit ne pouvait éviter.
Et le titre, pas clair, que signifie Au Moment opportun ? En
fait, il prend sens dans un avenir incertain, dans la course
qui n’en finit pas des héros qui s’épuisent dans un présent
indécis, soumis à loi de l’informel ; loi subie et non
choisie. Tout commence littéralement par une banale histoire
de fesses : Adel sauve Nahed des mains d’un agresseur qui
veut en abuser. Compassion ? Non. Parce qu’après avoir
poussé Nahed dans son lit, il la congédie lorsqu’il apprend
qu’elle est enceinte. On ne savait pas encore que ce clap
inaugural aurait des conséquences à grande échelle. Le
cinéaste veut nous faire comprendre que ce qui naît du temps
est avant tout son épuisement. Adel, un antihéros type, ne
dispose pas d’éthique, trempe son ennui dans un travail peu
gratifiant d’aide-mécanicien pour assurer la survie de sa
mère, Oum Réda, et les nombreux enfants de sa sœur,
délaissée par son mari. Son voisin, Fathi, qui n’est pas
plus productif, tient à peine les deux bouts par de petites
besognes pour entretenir ses deux épouses. Car dans ce coin
de promiscuité galopante et de bâtisses informelles exhalant
les vapeurs du hasch et les senteurs de la pauvreté et de la
faim, l’exaspération est le principe central de l’œuvre.
On croit tenir avec Adel notre personnage principal
lorsqu’il s’impose par un renversement de la situation en
caïd des pauvres, qui déclare la guerre aux dealers et verse
leurs dus aux pauvres. Cependant, le film ne jette pas son
ancre, ne se fige pas dans un genre : frasques sexuelles au
début, puis « cinéma social », comme on dit avec le
caractère qui défend les marginaux et les exclus. Il suffit
aussi que Nahed après avoir abandonné le nourrisson qu’elle
a conçu de Adel, sur la banquette d’un bus, troque sa petite
robe pour le costume de danse, et entre dans le commerce de
la chair dans des veillées dégradantes pour qu’on pénètre
dans une comédie des mœurs. Les démarches échouent jusqu’à
ce que les décideurs de la ville, la police, entre en jeu
avec fracas pour se servir de Adel comme indic contre les
dealers et les suspects. A ce moment, on accepte les
principes du conte. Car il faut voir comment Khaled Youssef
s’installe dans une scène sans qu’on sache s’il attend la
petite surprise de la vie ou s’il a planifié sa pique
finale. L’objet principal n’est pas l’évolution
psychologique des personnages au fil du temps, mais à coups
de bloc-durées, le trajet du personnage dans la scène, voire
dans le plan.
Les scènes s’organisent autour d’un bel échange entre Adel
et la police qui renforce son autorité sur son quartier.
Puis, lorsque l’épuisement commence à se sentir, la scène
flambe : les groupes islamistes écartent Adel, menaçant
leurs plans, en brouillant ses cartes avec la police. Avec
ce coup de tonnerre, les groupes islamistes viennent tenir
le rôle de fauteurs de troubles. Le quartier et les familles
se fissurent de toutes parts, jusqu’à la confrontation
fatale des extrémistes et des forces de l’ordre.
Ce qui rend le film aussi insaisissable qu’un poisson qui
glisse entre les mains, c’est ce souci dialectique dont la
composante est : rien n’est acquis. L’union sacrée d'Oum
Réda, ses petits enfants et Adel et celle de Fathi et ses
deux épouses reste momentanée. Le cinéaste fait monter la
sauce, fait durer les séquences car il n’y a pas de
lendemain. Ce rassemblement est une illusion, seule compte
l’intensité de cette illusion.
Cependant, les personnages essayent de sauver la mise. Ils
bougent, agissent au risque dialectique de l’hystérie et
l’acharnement. Nahed traverse les épreuves à son corps
défendant. Emeut sa danse du ventre montée en parallèle aux
interrogatoires sulfureux et supplices infligés à Adel et
son entourage, accusés de complicité avec les terroristes.
Ici et là, la danse mime le sexe avec fièvre. L’érotisation
de Nahed à moitié nue, entourée de vieillards qui se
réchauffent à son soleil, c’est une allégorie : la jeune
femme et la mort. Adel, à son tour, essaye de trouver un
semblant de salut dans sa recherche de Nahed et de son fils
pour refonder le couple. Mais l’issue reste suspendue parce
que le scénario n’a pas d’issue. Comment croire que les deux
familles rassemblées par miracle, Nahed et Adel et leur fils
illégitime et sa compagne, dans le train peuvent se réunir ?
Avec l’appui de quels pouvoirs et institutions publiques ?
Le film laisse ces questions sans réponse.
Amina
Hassan