Antiquités Islamiques.
L’unique maison qui subsiste de l’époque ayyoubide risque de
s’effondrer. Les projets de restauration prévus restent
toujours lettre morte.
Une revanche des Francs ?
Il
s’agit en fait de Dar Ibn Loqmane, située à Mansoura, dans
le gouvernorat de Daqahliya, au nord est du Caire. C’est ici
que le roi français Louis IX et son frère Charles d’Anjou y
furent faits prisonniers, pour la durée d’un mois, au
printemps de 1250, par les musulmans lors de la 7e croisade.
C’est une maison en apparence modeste qui occupe pourtant
une place privilégiée dans l’histoire islamique de l’Egypte.
Le propriétaire de cette maison, édifiée en 1218, était l’un
des cadis (juges) de l’Egypte à l’époque ayyoubide :
Fakhreddine Ibrahim Ibn Loqmane. D’où vient le nom actuel de
la maison qui se compose de deux étages. Le premier étage
formait autrefois la prison de Louis IX qui y fut, après la
bataille de Faraskour emprisonné jusqu’au 12 avril 1250,
date à laquelle sa femme paya finalement la rançon demandée
par le gouverneur de l’Egypte en ce temps, Touranchah Ibn
Al-Malek Al-Saleh Negmeddine Ayyoub.
Cette maison est donc un témoin de la fin des croisades, et
c’est ainsi qu’elle est devenue le symbole de la ville de
Mansoura et de son musée national. Cependant, une salle a
été annexée à la maison afin de servir de musée national
pour la ville de Mansoura. De petite dimension, ce musée
renferme des figurines représentant Louis IX et son gardien,
le canapé où il se reposait lors de sa capture, des bustes
de la reine Chagaret Al-Dorr et de Touranchah, fils du
sultan Al-Malek Al-Saleh Negmeddine Ayyoub, des tableaux et
des peintures relatant la lutte du peuple de Mansoura contre
les croisés, une pancarte montrant les déplacements des deux
armées. Des vitrines exposent d’autre part quelques outils
de guerre utilisés à l’époque.
Etat lamentable
Ce monument risque aujourd’hui de se démanteler. Il est
devenu en fait au centre d’une bataille entre, d’une part,
le Conseil Suprême des Antiquités (CSA) qui devait exécuter,
depuis des années, un projet de sa restauration qui n’a
jamais commencé, et d’autre part, l’avidité de gros
commerçants qui ont occupé le terrain avoisinant de la
maison d’une mosquée et des dépôts.
L’histoire a commencé en effet dans les années 1990,
lorsqu’on a détruit la mosquée d’Al-Mouafi, qui date aussi
de l’époque ayyoubide et qui est adjacente à la maison, pour
construire une autre. L’idée d’abord était que la nouvelle
mosquée soit construite par le département du gouvernorat de
Daqahliya au ministère des Waqfs. Mais les responsables au
ministère des Waqfs ont vendu le terrain de la mosquée aux
commerçants pour que ces derniers se chargent de la
construction. Ceux-ci n’ont pas, en fait, respecté la zone
de protection du monument ayyoubide (la maison Ibn Loqmane)
qui est de 5 mètres autour de la maison. « Les fondateurs de
la nouvelle mosquée dédaignaient les recommandations du
comité permanent du CSA, qui exigeait le présence d’une zone
de protection de 5 mètres sur les côtés nord et ouest de Dar
Ibn Loqmane. Les travaux de construction ont de plus
provoqué un nombre de fissures dans les murs de la maison »,
témoigne Hag Mohamad, un des habitants du quartier où se
trouve la maison Ibn Loqmane. Les dégâts ne se limitaient
pas à cela. La législation du CSA exige que toute
construction adjacente à un monument historique ne dépasse
pas les deux étages. Pourtant, les commerçants, eux, ont
construit un entrepôt pour leurs marchandises au sous-sol et
au rez-de-chaussée, alors que la mosquée occupe le 2e étage.
On ne nous a pas permis de visiter l’intérieur de la maison.
Elle est actuellement fermée au public, sous prétexte de
travaux de restauration, qu’on ne l’a pas évidemment
distinguée. Les habitants aux alentours affirment que le
monument est menacé de plus par un taux élevé d’humidité
ainsi que par les eaux souterraines qui touchent son
sous-sol.
Bien que les responsables de la ville dépensent annuellement
des millions pour célébrer la fête nationale de Mansoura, à
l’occasion de la capture de Louis IX, ils n’ont guère pensé
à la restauration du monument qui a témoigné de l’événement
pour lequel ils célèbrent leur fête nationale. Waël Allam,
membre du conseil local du gouvernorat de Daqahliya, a
envoyé au gouverneur un rapport détaillé sur l’état actuel
de la maison Ibn Loqmane et l’état déplorable dans lequel
elle se trouve. « La maison risque de s’effondrer vu
l’humidité qui a attaqué tous ses murs et les eaux
souterraines qui ont atteint 60 cm de hauteur, selon un
rapport du comité qui a été chargé l’année précédente
d’étudier l’état de la maison. Jusqu’à présent, personne n’a
fait un pas en avant pour sauver ce monument unique en son
genre dans l’Egypte tout entière », explique Waël Allam dans
son rapport. Allam a ainsi demandé une restauration rapide
et l’adoption d’un plan pour le développement de ce monument
qui représente un symbole pour la ville de Mansoura et pour
tous les Egyptiens.
La maison Ibn Loqmane est, en fait, dans un état lamentable
qui exige une mesure immédiate de la part du ministère de la
Culture avant qu’il ne soit trop tard et qu’on ne perde
l’unique monument ayyoubide qui subsiste encore en Egypte.
Seule l’âme de Louis IX en serait satisfaite, lance un
observateur.
Amira
Samir