Azouz Begag,
écrivain, sociologue et politicien, a été ministre français
pour la Promotion de l’égalité des chances, dans le
gouvernement De Villepin. Ce Lyonnais d’origine maghrébine,
est aussi un trublion, à la vie parsemée de luttes et
d’agressions. Dont certaines de l’ancien ministre Sarkozy.
Identique à lui-même
Un jour, il écrit dans l’un de ses livres « La religion
musulmane compte autant de pratiquants non croyants que de
croyants pratiquants ». La formule de l’écrivain a agacé et
l’a privé du soutien naturel de la communauté maghrébine.
Azouz Begag n’a pas peur de dévoiler à travers sa plume le
plus profond de ses secrets, son intimité ; il n’a pas peur
de cogiter et d’écrire ce qu’il pense. Même s’il est né à
Lyon, l’odeur de ses origines ne manque pas à son œuvre. Un
regard singulier qui porte aussi le combat pour les droits.
On croit lire Aimé Césaire ou Léopold Sédar Senghor, avec
notamment un français qui est à la rencontre d’une autre
culture. « Les Arabes ont toujours peur de dévoiler leur
intimité, de dévoiler une partie de leur psychologie. Ils
préfèrent ne pas parler. Ils ont appris à avoir trop de
secrets. Je trouve que dans la civilisation moderne, il faut
toujours parler, dire ce qu’on pense, parler pour faire
sortir l’inconscient, la vérité ». Et d’ajouter : « Chez les
Arabes, c’est l’inverse ; le silence est la règle d’or dans
la sociologie des relations. Le silence entre l’homme et la
femme, les parents et leurs enfants. Il y a des codes de
fonctionnement des relations sociales trop hermétiques,
voire schizophréniques ».
Enfant des bidonvilles de Lyon, Azouz Begag raconte
l’essentiel de son enfance dans son roman Le Gône de Chaaba,
en 1984. Il décrit le bidonville appelé ainsi par ses
habitants algériens comme signe de son éloignement du reste
du monde, privé d’électricité et de sanitaires. Et narre une
enfance entre misère et espoir, laquelle s’est déroulée
entre le bidonville et une école républicaine qui donne à
tout individu l’estime qu’il mérite. Dans Le Gône de Chaaba,
on retrouve le père, Bouzid, personnage-clé dans la vie de
Azouz. L’adaptation de ce roman au grand écran fut un succès
en 1987, avec le film du même titre réalisé par Ruggia. Car
il est considéré comme le précurseur de la littérature «
beure » en France, qui a accompagné la marche des Beurs,
chère à Begag. (La marche des Beurs de 1982-1983, qui a
débuté au Mingette à Vénissieux, près de Lyon, suite à la
grève de la faim entamée par le père Christian De Lorme,
pour protester contre la double peine pratiquée contre les
jeunes Arabes issus de l’immigration. Ceux-ci n’avaient à
l’époque que la nationalité de leurs parents, et risquaient
l’expulsion directe).
« Cette marche était l’équivalent de la marche de Martin
Luther King à Washington pour les droits des Noirs. 25 ans
plus tard, on a intégré les gouvernements de France, mais
pas l’hémicycle, et dans les dix ans à venir, les enfants
d’immigrés auront plus de droits et de poids mais
malheureusement, le processus a été long. Après les
événements du 11 septembre 2001, le processus a été
partiellement interrompu », précise Azouz Begag.
Durant une campagne législative, une vieille femme
l’interpelle : « Monsieur Begag, pourquoi voulez-vous être
député dans le Parlement français ? Est-ce qu’il y a des
députés français dans le Parlement algérien, tunisien ou
marocain ? ». Begag, abasourdi, répond : « Je ne sais rien,
je ne connais que le Parlement français ». Azouz Begag, qui
est fier d’être français, ne nie pas ses origines arabes. Il
est fier de plaider la cause des jeunes des quartiers
démunis, exclus du système. Il a dénoncé « la sémantique
guerrière » du ministre de l’Intérieur de son gouvernement,
aujourd’hui devenu président, un certain Nicolas Sarkozy,
quand il a qualifié ces jeunes de « racailles ». Ses
nombreuses critiques adressées à ses collègues dans le
gouvernement lui ont valu la réputation du « mouton noir ».
« Je suis un homme libre et je refuse de me soumettre au
formatage effectué par la société », explique Begag qui ne
voit pas de contradiction entre la diversité des origines et
les valeurs de la République française. « Je pense que
l’identité a un noyau et autour de ce noyau, il y a un
satellite. Le noyau est toujours le même et le satellite
évolue en fonction du contexte, du pays, des rencontres, des
milieux sociaux, des critères personnels. Mais en fin de
compte, le noyau plus le satellite forment l’identité. Le
noyau est ce qui fait remonter le temps. Le satellite est ce
qui permet de faire avancer l’identité vers la modernité.
C’est pour cela que je trouve idiot de créer un ministère de
l’Identité nationale. L’identité a besoin de s’ouvrir tous
les jours ».
Quand Azouz Begag était enfant, il se sentait complètement
algérien, à Chaaba, il écoutait la radio avec son père,
c’était l’époque de la radio Sawt Al-Arab (la voix des
Arabes), l’époque de Nasser.
Nasser constituait le héros de Azouz Begag, il l’explicite
dans l’un de ses livres : « Quand je serai grand, je serai
un président de la République comme Gamal Abdel-Nasser ».
Begag s’explique : « A l’époque, j’avais dix ans, c’était
durant la guerre des Six jours. Trente ans plus tard, mon
identité arabo-musulmane a évolué et je ne veux plus être
président ».
Azouz Begag écrit aussi des livres pour enfants, parce que
l’enfance, comme il la décrit, est le plus beau moment de
l’existence. « C’est le seul vrai moment où l’on est ouvert
à tout, prêt à embrasser la vie », dit-il. Apprendre aux
enfants à dire non, c’est son credo. Pour lui, il faut
encourager la notion d’individualité plutôt que celle de la
communauté. Il faut commencer par les enfants. Il faut leur
donner très vite la capacité de se construire un sens
critique. Quand l’individu a conscience de son intelligence,
de sa personne, il peut avoir par la suite une conscience
communautaire. « Je ne suis pas un mouton, je suis une
personne qui a un sens critique. En fonction des gens autour
de moi, je vais choisir les gens et la communauté avec
laquelle je veux vivre, pas forcément celle qui me ressemble
en fonction des gènes et du sang. Cela n’a pas de sens, mais
je la choisis en fonction de la proximité intellectuelle de
ma personne ». Et d’ajouter : « Si je suis juif, chrétien ou
musulman, je ne suis pas condamné à rester tout le temps
avec des juifs, des chrétiens ou des musulmans. On peut
casser les frontières du noyau et aller s’enrichir à la
rencontre des autres. C’est la richesse de l’humanité »,
indique Azouz Begag.
L’autre clé de sa personnalité et de sa philosophie de vie
est celle de la rencontre. « La vie n’est qu’une suite de
rencontres. Ce n’est rien d’autre. Rencontre avec un
professeur quand on est enfant, rencontre avec une femme
quand on est plus âgé, rencontre avec ses enfants, rencontre
avec un homme politique … », affirme Begag. Ajoutant : « Ces
rencontres nous font changer de direction. Cela est la
richesse de l’être, il faut accepter d’être mobile à partir
du moment où les premiers êtres humains ont commencé à
sortir de leurs cavernes et traverser l’espace pour aller
chercher autre chose. La locomotion est ce qui différencie
les hommes des plantes qui sont assignées à résidence ».
Begag aime le risque, au moins il l’accepte. « Sortir de son
refuge c’est être vulnérable. C’est-à-dire vous risquer de
rencontrer des gens qui vont vous faire changer de
mentalité, de regard, de perspective », avoue Begag.
Son rêve, comme il l’a confessé à De Villepin, était de
devenir ambassadeur. « J’aime découvrir l’autre, aller à sa
rencontre. Il n’ y a pas de plus somptueux que de constater
la rencontre magique de Taj Mehal, entre la culture des
musulmans Mongoles et des Hindous », déclare Azouz Begag.
D’un coup, quelques souvenirs d’Egypte lui reviennent à
l’esprit, en vrac. « Devant les Pyramides de Guiza, je n’ai
pu que rester en silence à regarder la splendeur de l’être
humain. Par contre, je n’aime pas beaucoup Alexandrie, je
trouve qu’elle a été abîmée par des constructions en béton.
Malgré sa très belle bibliothèque, Alexandrie est devenue la
Costa Brava espagnole des années 1970. Par contre, au
Fayoum, je me retrouve dans l’Egypte que j’aime. Vers le
quartier cairote de Zamalek, j’ai pris un voilier au
crépuscule. J’aime aussi lorsqu’en Ramadan, le soleil se
couche derrière les Pyramides et les muezzins appellent à la
prière pour annoncer la rupture du jeûne ». Mais avant tout,
de la culture égyptienne, il garde le souvenir de son maître
à penser durant les années de faculté, l’économiste marxiste
Samir Amin, et sa critique du capitalisme. Aujourd’hui, il
avoue que ce système économique, s’il est bien régulé, reste
le meilleur sur le marché. Un jour en 1600, Galilée a dit à
l’Eglise en Europe que ce n’est pas le soleil qui tourne
autour de la terre, mais peut-être la terre qui tourne
autour du soleil. Et cela a changé l’humanité. La
philosophie du doute est une devise constructive dans la vie
de Begag. « Le doute est ce qui pousse l’être humain à être
humble », explique-t-il. Ensuite, il illustre ses propos par
une anecdote, donnant l’exemple de l’enfant qui entre dans
une bibliothèque et qui dit : Moi j’ai déjà lu cent livres.
Cet enfant, quand il aura trente ans de plus ou quand il
aura soixante-dix ans, retournera dans la même bibliothèque,
mais cette fois-ci il ne regardera pas les livres qu’il a
déjà lus, mais tout ce qu’il ne lira jamais. Il se rendra
compte alors de l’humilité de son savoir. « A 25 ans, il
faut garder l’idée que tout est possible, mais à 60 ans on
se rend compte qu’un jour de plus est un jour de moins »,
avoue Azouz Begag.
Amr
Zoheiri