Al-Ahram Hebdo, Société | Des villages qui ne savent plus où donner de la tête
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 26 Septembre au 2 octobre 2007, numéro 681

 

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Société

Province . On les appelle les villages frontières. Ils se situent entre deux gouvernorats. Situation qui engendre un dénuement encore plus grave que celui des autres zones rurales. Virée à Al-Homar, Al-Azza et à Brigat.  

Des villages qui ne savent plus où donner de la tête 

La petite route qui longe le fleuve est la seule voie qui mène au village d’Al-Homar, dans le Delta. Et le canal qui dégage une mauvaise odeur est la seule source d’irrigation de cette localité. C’est là où se réunissent quotidiennement les femmes du village pour faire leurs corvées de lessive ou de vaisselle. Une scène quasiment ordinaire de la campagne égyptienne. Mais, ce qui retient plus l’attention, c’est l’absence totale d’infrastructure et de services fondamentaux comme s’il s’agissait d’une région abandonnée ou d’une population tombée dans l’oubli. « Nous avons besoin d’une station d’épuration d’eau. Nos enfants tombent souvent malades car on est privés d’eau potable. Nous parcourons des kilomètres pour les transporter au dispensaire du village voisin », se lamente Amer, paysan. Les habitants d’Al-Homar vivent aussi dans l’obscurité et sont privés de drainage sanitaire. Absence d’installations et de services nécessaires, c’est dans ces conditions précaires que vivent les habitants de ce petit village enfoui dans le Delta. Ils savent que les responsables se préoccupent très peu des habitants des zones rurales. Ajouté à cela, la situation de ce village qui les condamne à subir autant de souffrances. « Notre village est situé sur les frontières entre Charqiya et Daqahliya. Officiellement, tous nos services devraient être pris en charge par ces deux gouvernorats. Mais concrètement, personne ne s’en occupe. Résultat : notre village est exclu des projets de développement des deux gouvernorats qui l’encerclent », explique Fahmi, habitant du village. Ce petit point situé sur la carte du Delta vit ce calvaire depuis des générations.

En nous rendant dans ces villages, on a l’impression d’avoir affaire à une population mise à l’écart. Précarité, chômage, marginalisation, les habitants se demandent s’il s’agit d’une malchance ou tout simplement d’une situation sur la carte qui les condamne à subir ce sort.

Ces derniers payent tous les jours le prix d’une erreur dont ils ne sont guère responsables. Pour chaque revendication, c’est le parcours du combattant. « Pour l’installation d’un réseau de circuits électriques, nous devons remettre nos requêtes au gouvernorat de Daqahliya, alors que pour la construction d’une station d’épuration de l’eau, il faut s’adresser au gouvernorat de Charqiya », s’indigne Fahmi, qui passe son temps à rédiger des demandes.

Dans ce village, c’est une ruelle boueuse qui détermine ses frontières. Ici, on l’appelle la rue des frontières. Et c’est selon la situation de la maison sur cette rue que le sort de ses habitants se décide. Dans cette ruelle, des voisins occupant des maisons mitoyennes possèdent des adresses dépendant de l’un ou l’autre gouvernorat. « Nos enfants sont inscrits dans une école à Charqiya, alors que leurs cousins vont à une autre école à Daqahliya. Et même s’ils habitent le même village, ils dépendent officiellement de deux gouvernorats différents », indique Tahani, mère de cinq enfants.

L’an dernier, les habitants de ce village avaient réclamé l’installation d’un réseau de téléphone fixe. Les demandes ont été adressées aux deux gouvernorats. « Nous optons souvent pour cette tactique pour ne pas obtenir une réponse négative de l’un des deux gouvernorats, nous signalant que cela ne relève pas de ses prérogatives, comme cela arrive souvent », explique Fahmi. Pourtant, aucun responsable ne s’est donné la peine de leur répondre. Du coup, les citoyens de ce village ont dû renoncer à l’idée. Car ils se sont tout simplement rendu compte que ce nouveau service leur reviendrait trop cher. « Pour appeler ma voisine qui habite à l’autre bout de la rue, je dois passer par l’interurbain, puisque nous dépendons de deux gouvernorats différents. Lui rendre visite serait plus simple et moins coûteux », ironise Tahani.

 

« La souveraineté gouvernorale ! »

En Egypte, les cas similaires au village d’Al-Homar sont rares, à peine une dizaine de villages dispersés de part et d’autre dans le Delta. On les appelle les villages frontières. Certains dépendent officiellement d’un gouvernorat, alors que tous les services dépendent d’un autre. Dans d’autres cas, deux gouvernorats se partagent les services, ce qui complique encore plus les choses obligeant les habitants à subir les lenteurs bureaucratiques, ne sachant pas à chaque fois à qui s’adresser.

Le village d’Al-Azza est un cas unique en son genre. Six kilomètres seulement le séparent de la ville d’Alexandrie. Pourtant, il dépend officiellement de la ville de Béheira, située à 65 kilomètres. Les habitants d’Al-Azza ont perdu espoir, adressant des centaines de réclamations exigeant que leur village soit rattaché à la ville d’Alexandrie. Mais, peine perdue. « Les responsables voient dans ce rattachement une atteinte à la souveraineté de la ville de Béheira », s’indigne Ramadan, un habitant du village. Etrange, mais vrai. Les cartes d’identité sont délivrées à Béheira ainsi que tous les autres papiers officiels. Ses écoles, sa poste, ses réseaux d’électricité, d’eau potable, de drainage sanitaire dépendent aussi de Béheira. Une chose qui dérange ses habitants. « Pour arriver à Béheira, il faut prendre cinq moyens de transport. Et si j’ai besoin d’établir un papier, je dois passer ma journée sur la route. Pourquoi devrions-nous accepter une telle humiliation ? », s’insurge Ramadan.

Un rapport publié cette année par la Banque mondiale sur la pauvreté en Egypte dénonce la détérioration des conditions de vie dans les villages du Delta. Dans le cas des villages frontaliers, dépendant de secteurs administratifs distincts, la situation laisse à désirer.

Dans ces villages, les habitants doivent non seulement faire face à un quotidien où les services sont inabordables et peu fiables, mais ils doivent aussi et surtout lutter pour obtenir leurs droits les plus élémentaires.

Les responsables de l’Organisme de la planification urbaine voient les choses autrement. Selon eux, la situation géographique d’un village est une question qui ne rentre pas dans le choix du secteur administratif dont il va dépendre. La distribution des services répond à certains critères. Il arrive qu’un village se trouve dans un gouvernorat précis mais il est desservi par une station d’épuration d’eau située dans un autre gouvernorat. « Dans ce cas, on ne tient compte de sa situation géographique que pour une question pratique. Pour le gouvernorat, c’est un moyen d’économiser de l’argent lui permettant de desservir en eau potable plusieurs localités voisines », explique un responsable à l’Organisme de la planification urbaine.

Selon les propos du Dr Omar Al-Husseini, urbaniste, l’idéal serait qu’une localité dépende géographiquement et administrativement d’un seul gouvernorat. « Dans tous les projets, c’est le facteur économique qui décide de tout. Mais, dans certains cas, on peut modifier les frontières pour servir la population. Une solution qui déplaît souvent aux gouverneurs qui voient dans le fait de leur ôter certaines prérogatives une atteinte à leur prestige », explique-t-il.

 

Brigat ou l’atout du nombre

Le village de Brigat se trouve entre Ménoufiya et Béheira. Il n’a pas les mêmes problèmes que les autres villages frontaliers. Car, avec sa population de 50 000 habitants, ce village bénéficie de toutes sortes de services. Son seul drame réside dans le fait qu’il dépend officiellement de Ménoufiya. Une situation qui déplaît aux habitants.

« Les responsables du gouvernorat de Ménoufiya ne répondent jamais à nos demandes. On ne les voit qu’au moment des élections. Ils sont conscients que le nombre d’habitants de Brigat peut avoir un impact sur le résultat du scrutin ». Une chose que les habitants n’ignorent pas. Lorsqu’ils veulent faire pression pour obtenir un droit ou réclamer un nouveau service, ils boycottent les bureaux de vote. Une astuce à laquelle ils recourent et qui s’est avérée efficace en cas de force majeure. « Un peu d’attention peut changer profondément nos vies », confie Attiya, fonctionnaire. C’est l’injustice sociale qui le déçoit le plus. « Le fossé est déjà énorme entre citadins et provinciaux. Nous, les habitants des villages frontaliers, sommes encore plus démunis et plus isolés » .

Amira Doss

 

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