Province .
On les appelle les villages frontières. Ils se situent entre
deux gouvernorats. Situation qui engendre un dénuement
encore plus grave que celui des autres zones rurales. Virée
à Al-Homar, Al-Azza et à Brigat.
Des villages qui ne savent plus où donner de la tête
La
petite route qui longe le fleuve est la seule voie qui mène
au village d’Al-Homar, dans le Delta. Et le canal qui dégage
une mauvaise odeur est la seule source d’irrigation de cette
localité. C’est là où se réunissent quotidiennement les
femmes du village pour faire leurs corvées de lessive ou de
vaisselle. Une scène quasiment ordinaire de la campagne
égyptienne. Mais, ce qui retient plus l’attention, c’est
l’absence totale d’infrastructure et de services
fondamentaux comme s’il s’agissait d’une région abandonnée
ou d’une population tombée dans l’oubli. « Nous avons besoin
d’une station d’épuration d’eau. Nos enfants tombent souvent
malades car on est privés d’eau potable. Nous parcourons des
kilomètres pour les transporter au dispensaire du village
voisin », se lamente Amer, paysan. Les habitants d’Al-Homar
vivent aussi dans l’obscurité et sont privés de drainage
sanitaire. Absence d’installations et de services
nécessaires, c’est dans ces conditions précaires que vivent
les habitants de ce petit village enfoui dans le Delta. Ils
savent que les responsables se préoccupent très peu des
habitants des zones rurales. Ajouté à cela, la situation de
ce village qui les condamne à subir autant de souffrances. «
Notre village est situé sur les frontières entre Charqiya et
Daqahliya. Officiellement, tous nos services devraient être
pris en charge par ces deux gouvernorats. Mais concrètement,
personne ne s’en occupe. Résultat : notre village est exclu
des projets de développement des deux gouvernorats qui
l’encerclent », explique Fahmi, habitant du village. Ce
petit point situé sur la carte du Delta vit ce calvaire
depuis des générations.
En nous rendant dans ces villages, on a l’impression d’avoir
affaire à une population mise à l’écart. Précarité, chômage,
marginalisation, les habitants se demandent s’il s’agit
d’une malchance ou tout simplement d’une situation sur la
carte qui les condamne à subir ce sort.
Ces derniers payent tous les jours le prix d’une erreur dont
ils ne sont guère responsables. Pour chaque revendication,
c’est le parcours du combattant. « Pour l’installation d’un
réseau de circuits électriques, nous devons remettre nos
requêtes au gouvernorat de Daqahliya, alors que pour la
construction d’une station d’épuration de l’eau, il faut
s’adresser au gouvernorat de Charqiya », s’indigne Fahmi,
qui passe son temps à rédiger des demandes.
Dans ce village, c’est une ruelle boueuse qui détermine ses
frontières. Ici, on l’appelle la rue des frontières. Et
c’est selon la situation de la maison sur cette rue que le
sort de ses habitants se décide. Dans cette ruelle, des
voisins occupant des maisons mitoyennes possèdent des
adresses dépendant de l’un ou l’autre gouvernorat. « Nos
enfants sont inscrits dans une école à Charqiya, alors que
leurs cousins vont à une autre école à Daqahliya. Et même
s’ils habitent le même village, ils dépendent officiellement
de deux gouvernorats différents », indique Tahani, mère de
cinq enfants.
L’an dernier, les habitants de ce village avaient réclamé
l’installation d’un réseau de téléphone fixe. Les demandes
ont été adressées aux deux gouvernorats. « Nous optons
souvent pour cette tactique pour ne pas obtenir une réponse
négative de l’un des deux gouvernorats, nous signalant que
cela ne relève pas de ses prérogatives, comme cela arrive
souvent », explique Fahmi. Pourtant, aucun responsable ne
s’est donné la peine de leur répondre. Du coup, les citoyens
de ce village ont dû renoncer à l’idée. Car ils se sont tout
simplement rendu compte que ce nouveau service leur
reviendrait trop cher. « Pour appeler ma voisine qui habite
à l’autre bout de la rue, je dois passer par l’interurbain,
puisque nous dépendons de deux gouvernorats différents. Lui
rendre visite serait plus simple et moins coûteux », ironise
Tahani.
« La souveraineté gouvernorale ! »
En
Egypte, les cas similaires au village d’Al-Homar sont rares,
à peine une dizaine de villages dispersés de part et d’autre
dans le Delta. On les appelle les villages frontières.
Certains dépendent officiellement d’un gouvernorat, alors
que tous les services dépendent d’un autre. Dans d’autres
cas, deux gouvernorats se partagent les services, ce qui
complique encore plus les choses obligeant les habitants à
subir les lenteurs bureaucratiques, ne sachant pas à chaque
fois à qui s’adresser.
Le village d’Al-Azza est un cas unique en son genre. Six
kilomètres seulement le séparent de la ville d’Alexandrie.
Pourtant, il dépend officiellement de la ville de Béheira,
située à 65 kilomètres. Les habitants d’Al-Azza ont perdu
espoir, adressant des centaines de réclamations exigeant que
leur village soit rattaché à la ville d’Alexandrie. Mais,
peine perdue. « Les responsables voient dans ce rattachement
une atteinte à la souveraineté de la ville de Béheira »,
s’indigne Ramadan, un habitant du village. Etrange, mais
vrai. Les cartes d’identité sont délivrées à Béheira ainsi
que tous les autres papiers officiels. Ses écoles, sa poste,
ses réseaux d’électricité, d’eau potable, de drainage
sanitaire dépendent aussi de Béheira. Une chose qui dérange
ses habitants. « Pour arriver à Béheira, il faut prendre
cinq moyens de transport. Et si j’ai besoin d’établir un
papier, je dois passer ma journée sur la route. Pourquoi
devrions-nous accepter une telle humiliation ? », s’insurge
Ramadan.
Un
rapport publié cette année par la Banque mondiale sur la
pauvreté en Egypte dénonce la détérioration des conditions
de vie dans les villages du Delta. Dans le cas des villages
frontaliers, dépendant de secteurs administratifs distincts,
la situation laisse à désirer.
Dans ces villages, les habitants doivent non seulement faire
face à un quotidien où les services sont inabordables et peu
fiables, mais ils doivent aussi et surtout lutter pour
obtenir leurs droits les plus élémentaires.
Les responsables de l’Organisme de la planification urbaine
voient les choses autrement. Selon eux, la situation
géographique d’un village est une question qui ne rentre pas
dans le choix du secteur administratif dont il va dépendre.
La distribution des services répond à certains critères. Il
arrive qu’un village se trouve dans un gouvernorat précis
mais il est desservi par une station d’épuration d’eau
située dans un autre gouvernorat. « Dans ce cas, on ne tient
compte de sa situation géographique que pour une question
pratique. Pour le gouvernorat, c’est un moyen d’économiser
de l’argent lui permettant de desservir en eau potable
plusieurs localités voisines », explique un responsable à
l’Organisme de la planification urbaine.
Selon les propos du Dr Omar Al-Husseini, urbaniste, l’idéal
serait qu’une localité dépende géographiquement et
administrativement d’un seul gouvernorat. « Dans tous les
projets, c’est le facteur économique qui décide de tout.
Mais, dans certains cas, on peut modifier les frontières
pour servir la population. Une solution qui déplaît souvent
aux gouverneurs qui voient dans le fait de leur ôter
certaines prérogatives une atteinte à leur prestige »,
explique-t-il.
Brigat ou l’atout du nombre
Le
village de Brigat se trouve entre Ménoufiya et Béheira. Il
n’a pas les mêmes problèmes que les autres villages
frontaliers. Car, avec sa population de 50 000 habitants, ce
village bénéficie de toutes sortes de services. Son seul
drame réside dans le fait qu’il dépend officiellement de
Ménoufiya. Une situation qui déplaît aux habitants.
« Les responsables du gouvernorat de Ménoufiya ne répondent
jamais à nos demandes. On ne les voit qu’au moment des
élections. Ils sont conscients que le nombre d’habitants de
Brigat peut avoir un impact sur le résultat du scrutin ».
Une chose que les habitants n’ignorent pas. Lorsqu’ils
veulent faire pression pour obtenir un droit ou réclamer un
nouveau service, ils boycottent les bureaux de vote. Une
astuce à laquelle ils recourent et qui s’est avérée efficace
en cas de force majeure. « Un peu d’attention peut changer
profondément nos vies », confie Attiya, fonctionnaire. C’est
l’injustice sociale qui le déçoit le plus. « Le fossé est
déjà énorme entre citadins et provinciaux. Nous, les
habitants des villages frontaliers, sommes encore plus
démunis et plus isolés » .
Amira
Doss