Marieuses.
Elles ont existé de tout temps. Avant, elles se déplaçaient
de maison en maison vantant beauté et richesse. Aujourd’hui,
certaines prennent pied dans les mosquées sur un terrain
purement religieux.
Barbe cherche niqab
Elle
a 27 ans, porte le niqab (voile couvrant entièrement le
visage) et n’est pas mariée. Pourtant, son bonheur est
d’unir les couples, sans contrepartie. C’est après la prière
des tarawihs que Nadia prend note des demandes de femmes
vêtues de niqab ou de abayas et qui cherchent un mari pour
elles ou pour leurs filles. « La foi avant tout. Porte-t-il
la barbe ou hésite-t-il à la faire pousser ? Dans quelle
mosquée prie-t-il ? Son daeya (prédicateur) est-il du genre
classique ou moderne, etc. ? ». Telles sont les questions
posées à Nadia par des mamans de jeunes filles qui ont
dépassé l’âge du mariage. Ayant beaucoup de connaissances
parmi les jeunes, surtout de fervents musulmans, elle sert
d’intermédiaire pour unir des couples. Et c’est aux parents
de s’informer de la bonne réputation des postulants, de
décider des formalités du mariage. « Je fais cette action li
wagueh Allah (pour Dieu). Lorsque je mets en contact deux
postulants et que je lis dans leurs yeux tout le bonheur, je
suis ravie », dit Nadia. Avec le temps, elle est devenue une
experte du mariage. Trouver une femme pieuse, portant le
niqab,
et
connaissant bien sa religion, c’est le critère recherché par
tous ses postulants barbus. Une fois la prière terminée,
Nadia s’approche d’une femme en compagnie de sa fille. Ayant
remarqué qu’elles venaient régulièrement à la mosquée et que
la fille suivait assidûment des cours de récitation du
Coran, Nadia n’hésite pas à proposer un bon mari pour cette
dernière. « Apprendre sa foi est une manière de conjurer
certains risques et d’enraciner une identité islamique
menacée aujourd’hui », dit-elle à la maman pour la
convaincre de son choix. Or, le choix de Nadia n’est pas
parfois le bon, puisqu’il se base essentiellement sur les
apparences. La rencontre a lieu donc entre cette fille et le
futur gendre qui est le fils d’une amie à Nadia. L’entretien
se passe plutôt mal. L’homme en question, âgé, barbu et
arrogant, l’assaillit de questions. « Quelle est ta relation
avec tes camarades d’université ? Est-ce que tes sœurs sont
toutes voilées ? Connais-tu par cœur tous les versets du
Coran ? ». Des questions qui déroutent la jeune fille et
mettent dans l’embarras Nadia qui ne perd pas espoir de
faire des heureux. Or, si Nadia ne perçoit aucun sou,
d’autres en ont fait un gagne-pain, comme Soad, qui touche
50 L.E. pour chaque demande et quand un accord de mariage
est conclu, elle en demande 500. « Les chaînes satellites,
que possèdent-elles de plus que moi ? Leurs honoraires sont
bien plus élevés. C’est un métier honnête et tout le monde
en profite », se défend Soad.
En effet, le rôle des marieuses n’est pas nouveau. Jadis,
quand les femmes n’étaient pas autorisées à sortir de chez
elles, des dallalas (vendeuses ambulantes) passaient dans
les maisons, transportant dans leurs besaces des
marchandises et des photos de femmes et d’hommes à marier.
Plus tard, quand la femme est devenue active, la marieuse
s’est quelque peu éclipsée et les couples se construisaient
par l’intermédiaire d’amis à l’université ou au travail.
Aujourd’hui, chose contradictoire, il y a une montée du
conservatisme religieux et aussi une sorte de perte de
contact social : chacun pour soi. Conséquence : des sites
sur le Net ont commencé à proposer des candidatures au
mariage, des chaînes satellites et des agences matrimoniales
ont suivi l’exemple.
L’habit ne fait pas le moine
Et depuis que les gens accordent une grande importance à la
pratique de la religion au quotidien, des mosquées se sont
substituées au rôle des marieuses pour réduire le nombre des
célibataires endurcis. Une fois par semaine, les imams
diffusent par micro les critères des jeunes hommes ou femmes
à la recherche de l’âme sœur. Pareil du côté des femmes, des
mères s’adressent à une marieuse pieuse pour caser leurs
filles. « L’expérience du mariage des mosquées ne diffère
pas des autres unions, cela peut réussir comme cela peut
tourner à l’échec. Mais le problème est que la marieuse ou
l’imam de la mosquée se basent essentiellement sur les
apparences. Ils résument la foi en un niqab ou une barbe. Il
suffit que l’homme porte une barbe et fréquente les mosquées
de manière régulière pour le proposer comme mari. Autrement
dit, on se soucie peu du caractère de l’individu. De plus,
dans ce genre de mariage, la période des fiançailles qui
permet au couple de mieux se connaître n’existe pas »,
explique la sociologue Leïla Abdel-Wahab, tout en affirmant
que nombreux sont ceux qui affichent leur religiosité sans
être de véritables croyants.
Pour trouver une femme, Fouad, un comptable de 36 ans, est
venu chercher l’âme sœur dans une mosquée. Selon ses propos,
une femme pieuse qui porte le niqab, connaît parfaitement le
Coran et fréquente régulièrement les mosquées ne peut
qu’être la femme idéale comme le précise l’islam. Mais
l’expérience amère qu’il a vécue l’a fait changer d’avis. «
L’islam est tolérant et modéré. Ma femme, trop fanatique,
m’a rendu la vie difficile. D’après son entendement, un bon
musulman ne doit jamais regarder la télévision. Elle m’a
même poussé à vendre le mobilier et à dormir par terre, une
forme d’ascétisme. Lorsqu’on rendait visite à ma sœur, elle
refusait de boire ou de manger sous prétexte qu’elle ne sait
pas d’où provient son argent », raconte Fouad tout en
ajoutant que sa femme a fini par le quitter, lui laissant
six enfants à sa charge.
Or, le rôle de ces marieuses ne se limite pas seulement à
unir deux personnes qui désirent fonder un foyer, mais aussi
à prendre en charge les frais du mariage si le couple est
issu de famille pauvre. Dans une mosquée du quartier de
Madinet Nasr, une prédicatrice saisit l’occasion pour
expliquer aux femmes que suivant l’esprit de l’islam, il ne
faut pas repousser les projets de mariage, mais proscrire la
dot exorbitante. Celle-ci a créé une association appelée
Rawdet Al-Hadi qui aide les femmes défavorisées. Avec
l’argent de la zakat, elle prend en charge les frais de leur
mariage. « Fonder un foyer n’est pas une simple affaire. Il
est devenu difficile de faire des économies et encore moins
de rassembler une belle somme d’argent pour se payer un
logement dans un quartier convenable, et ensuite arriver à
le meubler. Il faudra encore 15 ans aux jeunes pour
atteindre ce but », affirme Karima, femme de l’imam, en
appelant les femmes dans la mosquée à faire don des
différents articles dont elles n’ont pas besoin pour servir
les autres et les aider à se marier. Mayssa, 35 ans, a
dépassé l’âge du mariage. Elle n’est pas jolie et ses
chances de trouver un mari étaient bien minimes, d’autant
qu’elle est issue d’un milieu défavorisé. Un jour, à la
mosquée, elle n’a pas eu honte de rédiger un morceau de
papier et le lancer à l’imam. Ce dernier a annoncé le nom de
la postulante et les qualités recherchées chez l’homme qui
partagera sa vie. Un fidèle a accepté de la rencontrer. Y
a-t-il a eu affinité ?
De toute
façon, ils se sont mariés.
Chahinaz Gheith