Iran, Etats-Unis et monde arabe : un double conflit
Wahid Abdel-Méguid
Politologue
L’influence iranienne en Iraq est évidente et ne fait
absolument pas l’objet de polémique. Raison pour laquelle
l’Administration Bush a estimé que le dialogue avec Téhéran
au sujet de l’Iraq était incontournable.
Ceci vient prouver la portée de l’influence iranienne en
Iraq. D’ailleurs, l’actuelle administration américaine
assimile l’Iran à Satan. Aux yeux de cette administration,
le régime de l’ayatollah est la source du mal dans la
région, comme celui de Saddam Hussein dans le passé. Une
fois que ce dernier fut déchu, le régime des ayatollahs est
devenu le « mécanisme principal » qui produit le mal dans
tout le Moyen-Orient.
Si Washington se trouve aujourd’hui obligé de dialoguer avec
Téhéran, cela signifie qu’il se rend compte de la
difficulté de sortir de l’impasse en Iraq sans s’entendre
avec le régime qu’il honnit mais dont il ne peut nier
l’influence. Cela dit, le dialogue n’a pas été jusqu’à
présent fructueux et n’a pas écarté la possibilité d’une
guerre américaine contre l’Iran.
Une situation qui n’empêche pas l’instauration d’un dialogue
entre les Arabes et Téhéran. Il y a en fait une grande
différence entre ce contentieux américano-iranien et le
différend opposant les pays arabes modérés à l’Iran.
Entre Washington et Téhéran, la crise a connu une nouvelle
phase à partir du deuxième mandat de Bush. C’est un combat
où une partie doit absolument gagner et où l’autre perdra
inéluctablement. Dans ce genre de combats, les compromis,
les solutions du juste-milieu et les règlements marqués par
des compromis n’ont pas de raison d’être.
Il est étrange que l’Iran s’engage dans un tel combat devant
la première puissance mondiale avec toute son arrogance qui
n’a pas d’égale dans l’histoire des empires et des
superpuissances.
Mais l’Iran aspire bien à ce que ce combat se solde par un
résultat similaire à celui de la guerre israélienne contre
le Liban l’an dernier.
Si l’Iran persiste jusqu’à la fin et poursuit son programme
nucléaire et même s’il fait l’objet d’une frappe militaire
américaine, il en sortira triomphant. Mais il nous
rappellera la victoire « divine » évoquée par Hassan
Nasrallah, le dirigeant du Hezbollah en été 2006 suite à
l’échec de l’agression israélienne.
La rivalité irano-arabe
Quant au conflit des pays arabes modérés avec l’Iran, il
revêt une nature différente. La rivalité irano-arabe est
l’une des caractéristiques-clés bien ancrées dans l’histoire
moderne du Moyen-Orient. Le régime du chah était en état de
conflit avec les pays arabes radicaux. Ce, avant l’ère du
régime des ayatollahs et les menaces qu’il a adressées aux
pays arabes en général et à ses voisins en particulier. Un
régime qui s’est formé dans la guerre des huit ans contre
l’Iraq pour se transformer en un rival aux pays arabes
modérés. Mais le conflit irano-arabe où s’entremêlent des
éléments nationaux (persans contre arabes) et sectaires
(chiites contre sunnites) reste plus axé sur le pouvoir
devant être prédominant dans la région. Avec Washington,
c’est toujours un conflit d’influence, mais basé sur la
nature de celle-ci. Entre Arabes et Iraniens, c’est plutôt
un conflit sur la portée de cette influence.
Le conflit sur le pouvoir opposant les Etats-Unis à l’Iran
est une partie de la bataille entre deux projets
contradictoires, chacun annulant l’autre. Washington veut
intégrer la région dans le nouvel ordre mondial sous sa
houlette. Il entend à travers le projet du grand
Moyen-Orient reformuler ses conjonctures régionales en
introduisant un changement à l’intérieur de certains pays.
Alors que les ambitions d’Iran visent à avorter le
projet américain pour mettre un terme à l’influence de
Washington. Ce, dans le cadre d’un projet consistant à
contrer l’influence de Washington et à islamiser la
politique.
Donc, le conflit sur l’influence revêt un aspect qualitatif
avec deux parties, chacune essayant de s’arroger le rôle de
l’autre. Washington tente de soumettre et de contraindre
Téhéran à renoncer à la militarisation de son programme
nucléaire et par conséquent à lui asséner un coup
stratégique. Alors que Téhéran, de son côté, espère que sa
persistance sera le point de départ de son projet qui
obligerait les Américains à reculer face à des pertes
politiques et stratégiques s’ajoutant à celles d’ordre
militaire en Iraq.
Quant au conflit sur le pouvoir entre les pays arabes
modérés et l’Iran, il est d’ordre quantitatif. Il est donc
difficile que l’une des parties du conflit annule l’autre.
L’objectif de chacune serait alors d’accroître son influence
et non pas de soumettre l’autre. La nature de ce conflit
rend le dialogue plus fructueux entre ces antagonistes.
D’autant plus que le dialogue arabo-iranien doit être global
et doit couvrir les différents dossiers de discorde sans se
limiter au seul dossier iraqien.
A un moment où Washington a insisté sur le fait que son
dialogue avec Téhéran soit axé exclusivement sur l’Iraq
parce qu’il n’accepte aucun compromis au niveau du programme
nucléaire iraqien.
Quant au dialogue arabo-iranien requis, il doit être global
vu la nature du conflit surtout avec la cause iraqienne dans
laquelle le rôle de l’Iran suscite les craintes des
capitales arabes modérées. Rien n’empêche qu’un tel dialogue
arabo-iranien ait lieu surtout après la tentative récente du
Caire d’étudier ses différentes facettes avec la visite
effectuée par le ministre adjoint iranien des Affaires
étrangères au Caire.
Une initiative qui constitue un nouveau progrès dans la
position de l’Egypte qui émettait toujours des réserves sur
le dialogue avec Téhéran, qu’elle estimait toujours inutile.
Ceci si nous évoquons l’arrière-plan de l’expérience des
rapports égypto-iraniens qui était négative dans sa
totalité. Nombreuses ont été les tentatives égyptiennes de
jeter les ponts avec Téhéran et vice-versa. Chaque fois, les
rigoristes du régime iranien exerçaient des pressions pour
avorter n’importe quel progrès sur la voie d’un dialogue
fructueux entre les deux pays.
La situation de Téhéran dans son conflit avec les Etats-Unis
qui sont soutenus par l’Europe fait que l’Iran a plus que
jamais besoin de renouer avec les pays arabes modérés. Si
l’Egypte s’engage dans cette voie, le dialogue sera sérieux
surtout que l’Arabie saoudite n’a jamais rompu avec l’Iran.
Les craintes arabes autour du rôle de l’Iran et notamment en
Iraq doivent être l’instigateur du dialogue, puisque l’Iran
y est prédisposée et favorable. Il faut toutefois que cette
volonté iranienne soit réelle et ne soit pas une manœuvre
consistant à mettre un terme aux pressions qu’endure l’Iran
et à soutenir sa position dans son conflit avec l’Oncle Sam.
Mais la réussite de n’importe quel dialogue arabo-iranien
exige que Téhéran passe en revue son projet et réalise que
la coopération constructive avec les Arabes est l’unique
issue pour contrer l’influence américaine dans la région.
Les pays arabes modérés, quant à eux, doivent développer le
projet du Moyen-Orient de manière à garantir les intérêts et
les droits des Etats et à disposer pleinement d’eux-mêmes
sans entrer dans une confrontation ouverte avec les
Etats-Unis. Pour que ce projet voie le jour, il faut qu’il
soit élaboré en prenant en considération certains facteurs
qui doivent être disponibles dans les pays en question. Ce
qui sera assuré par les réformes politiques, sociales et
économiques longuement attendues et ce qui est impossible
d’ajourner aujourd’hui .