Nadine Gordimer : « L’homme naît deux fois »
Mohamed Salmawy
La
lauréate du prix Nobel de littérature, la Sud-Africaine
Nadine Gordimer, m’a dit qu’elle est née deux fois. La
première lorsqu’elle vint au monde, en 1923, et la deuxième
lorsqu’elle a retrouvé son identité en adoptant la cause des
Noirs dans son pays et en luttant sans arrêt contre
l’apartheid qui sévissait en Afrique du Sud jusqu’à la chute
du gouvernement raciste.
L’écrivaine Sud-africaine Nadine Gordimer, lauréate du prix
Nobel de littérature en 1991, m’a confié qu’une relation
spéciale la lie à l’Egypte. « L’Egypte occupera toujours une
place privilégiée chez moi », a-t-elle dit. « C’était le
premier pays du monde que j’ai visité en 1954. Je l’avais
choisi avec mon défunt époux pour y passer notre lune de
miel. Ensuite, je l’ai visité à deux reprises, en 1958 et en
1993, pour y célébrer notre anniversaire de mariage ».
Ce contact entre nous a eu lieu au début de 2005 par
téléphone. Je l’appelais à Johannesburg pour l’inviter au
nom du ministre égyptien de la Culture, Farouk Hosni, à être
l’invitée d’honneur de la Foire internationale du livre du
Caire.
Une solide amitié me liait à Nadine Gordimer avec qui j’ai
eu plusieurs rencontres. Raison pour laquelle lorsque le
ministre de la Culture a proposé au haut comité de la Foire
du livre, dont j’étais membre, l’idée d’accueillir des
personnalités littéraires éminentes, j’ai proposé que chaque
édition soit couronnée par la présence d’un invité
d’honneur. Ce, à l’instar des grandes foires mondiales. J’ai
proposé le nom de Nadine Gordimer parce que je savais la
place privilégiée de l’Egypte dans son cœur. Le ministre de
la Culture approuva aussitôt et m’a chargé de l’inviter.
Elle accueillit favorablement l’invitation, bien qu’elle
posât une seule condition. Celle d’avoir l’occasion de
rencontrer le prix Nobel de littérature, Naguib Mahfouz,
qu’elle n’a pas eu la chance de voir lors de ses précédentes
visites en Egypte. Je lui ai alors promis d’exaucer son vœu
et leur rencontre dans la résidence de Mahfouz dura plus
d’une heure.
Nadine
Gordimer commença l’écriture très jeune. Son premier roman
fut publié alors qu’elle n’avait pas encore 15 ans. Alors
que son dernier-né a vu le jour l’an passé. Elle a été
célèbre durant toute sa vie pour sa lutte acharnée contre la
discrimination raciale qui prédominait en Afrique du Sud.
Elle a consacré toute sa vie à ce sujet et à dévoiler, dans
un style humain éloquent, les pratiques odieuses de
l’apartheid.
« Vous êtes née à Johannesburg d’un père russe émigré et
vous avez été élevée dans une société de Blancs. Pourquoi
avez-vous adopté la cause des Noirs dans votre pays ? », lui
ai-je demandé.
Elle rétorqua : « Il est vrai que mon père était un émigré
mais je me considère africaine. Je suis née en Afrique et je
n’ai jamais connu la Russie, qui est le pays d’origine de
mon père. Etre Africain, c’est être noir, pas de couleur,
qui est une appartenance de façade. Mais c’est être noir
d’esprit et d’identité. La cause des Noirs de ma partie a
été la cause de ma vie en raison de son lien intrinsèque
avec mon identité ».
Ensuite, Gordimer m’a raconté une histoire impressionnante
qui a eu lieu dans son enfance et qui a ouvert ses yeux sur
les pratiques de la discrimination raciale : « Je suis
originaire d’une famille bourgeoise totalement éloignée du
domaine des lettres et de la culture. Mon père, juif blanc,
était bijoutier. J’étais dès ma tendre enfance passionnée
par la lecture et les bijoux ne m’attiraient guère. Ma
passion était uniquement pour le livre. Je me rendais à la
bibliothèque publique à Johannesburg pour lire car notre
maison n’en comportait pas ».
Elle poursuivit : « Ce que je n’ai pas prévu se produisit.
Une fois, alors que je rentrais à la bibliothèque comme
d’habitude, je les ai vus interdire une femme par la force
d’y entrer. Je n’ai pas compris la raison et j’ai imaginé
qu’il était fort possible qu’elle ait volé un livre de la
bibliothèque, raison pour laquelle elle a été interdite
d’accès. Mais lorsque j’ai demandé pourquoi cette femme
subissait ce traitement, on m’a dit que l’entrée était
interdite aux Noirs ».
« Je n’y ai pas cru, bien que je fusse consciente, à cet âge
prématuré, qu’il y avait une discrimination raciale contre
les Noirs en Afrique du Sud. Mais c’était la première fois
que le visage odieux de ces pratiques inhumaines se révèle à
moi. Et puisqu’à l’époque la bibliothèque représentait tout
pour moi, j’ai alors ressenti dans mon for intérieur la
cruauté de la décision et l’humiliation qu’elle a endurée
pour la simple raison qu’elle a voulu lire un livre ».
La lauréate continuait à raconter ses souvenirs d’enfance. «
L’incident de la bibliothèque est venu s’ajouter à une autre
expérience non moins cruelle et qui m’a beaucoup secouée »,
a-t-elle dit. « Dans mon enfance, j’étais très attachée à ma
gouvernante noire, qui était une deuxième mère pour moi.
Elle s’est consacrée à moi et avait un cœur d’or. Mais un
jour, la police est venue la chercher chez nous, bien
qu’elle n’eût pas violé la loi réglementant la vie des
Noirs. Les officiers se sont mis à fouiller dans ses
affaires à la recherche de boissons alcooliques qui étaient
interdites aux Noirs ou d’autres objets incriminés par la
loi ».
J’ai ressenti la douleur de la petite Nadine, qui me
racontait comment elle n’a jamais oublié cette scène atroce
et ce traitement inhumain réservé par la police à sa
gouvernante.
Tel était le début du long parcours de la lauréate du prix
Nobel sur le chemin des droits de l’homme et de la lutte
contre la discrimination raciale. Ce dernier dossier est
devenu la cause primordiale dans l’ensemble de son œuvre qui
lui a valu le prix Nobel de littérature en 1991.
Gordimer s’est mise à méditer et j’ai décelé dans ses yeux
gris une lueur. Elle a repris : « Les gens en général
naissent deux fois : une fois lorsqu’ils viennent au monde
et une deuxième lorsqu’ils retrouvent leur identité. Je
considère que ma deuxième naissance est survenue lorsque
j’ai outrepassé la barrière de la couleur que m’avait
imposée notre ancienne société discriminatoire en Afrique du
Sud ».
J’ai dit à Nadine Gordimer : « Les lecteurs se
détourneraient-ils de vos œuvres avec la fin des politiques
de discrimination raciale en Afrique du Sud ? ».
Elle répondit : « De telles politiques ne prennent pas fin
par une décision. Elles peuvent être annulées officiellement
alors qu’elles continuent à être appliquées officieusement.
D’un autre côté, les grandes œuvres littéraires s’érigent
toujours devant la violence et la persécution.
Malheureusement, l’injustice et la persécution persisteront
tant que l’homme existera, même si leur nature et leur forme
changent ».
Il était normal que ce qui a amené l’écrivaine blanche à
sympathiser avec la cause des persécutés noirs soit le même
motif qui l’amène, elle qui est juive, à sympathiser avec la
cause des persécutés palestiniens. Je lui ai demandé
directement son avis sur la cause palestinienne. Elle
rétorqua qu’elle s’est opposée à plusieurs reprises aux
souffrances qu’endurent les Palestiniens en raison des
pratiques des forces d’occupation israéliennes. Pour elle,
l’injustice et la persécution sont indissociables. « Si nous
refusons l’injustice contre les Noirs, il n’est pas question
de l’approuver contre les Palestiniens », a-t-elle dit.
Je lui ai demandé quelle était la solution qu’elle imagine à
la tragédie du peuple palestinien. Elle répondit : « Il n’y
a d’autre solution que la création d’un Etat palestinien.
C’est un droit inaliénable du peuple palestinien qui n’est
susceptible d’aucun compromis » .