Al-Ahram Hebdo, Opinion | Mohamed Salmawy , Nadine Gordimer : « L’homme naît deux fois »
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 Semaine du 26 Septembre au 2 octobre 2007, numéro 681

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Société

  Arts

  Idées

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Opinion

Nadine Gordimer : « L’homme naît deux fois »

Mohamed Salmawy 

La lauréate du prix Nobel de littérature, la Sud-Africaine Nadine Gordimer, m’a dit qu’elle est née deux fois. La première lorsqu’elle vint au monde, en 1923, et la deuxième lorsqu’elle a retrouvé son identité en adoptant la cause des Noirs dans son pays et en luttant sans arrêt contre l’apartheid qui sévissait en Afrique du Sud jusqu’à la chute du gouvernement raciste. 

L’écrivaine Sud-africaine Nadine Gordimer, lauréate du prix Nobel de littérature en 1991, m’a confié qu’une relation spéciale la lie à l’Egypte. « L’Egypte occupera toujours une place privilégiée chez moi », a-t-elle dit. « C’était le premier pays du monde que j’ai visité en 1954. Je l’avais choisi avec mon défunt époux pour y passer notre lune de miel. Ensuite, je l’ai visité à deux reprises, en 1958 et en 1993, pour y célébrer notre anniversaire de mariage ».

Ce contact entre nous a eu lieu au début de 2005 par téléphone. Je l’appelais à Johannesburg pour l’inviter au nom du ministre égyptien de la Culture, Farouk Hosni, à être l’invitée d’honneur de la Foire internationale du livre du Caire.

Une solide amitié me liait à Nadine Gordimer avec qui j’ai eu plusieurs rencontres. Raison pour laquelle lorsque le ministre de la Culture a proposé au haut comité de la Foire du livre, dont j’étais membre, l’idée d’accueillir des personnalités littéraires éminentes, j’ai proposé que chaque édition soit couronnée par la présence d’un invité d’honneur. Ce, à l’instar des grandes foires mondiales. J’ai proposé le nom de Nadine Gordimer parce que je savais la place privilégiée de l’Egypte dans son cœur. Le ministre de la Culture approuva aussitôt et m’a chargé de l’inviter.

Elle accueillit favorablement l’invitation, bien qu’elle posât une seule condition. Celle d’avoir l’occasion de rencontrer le prix Nobel de littérature, Naguib Mahfouz, qu’elle n’a pas eu la chance de voir lors de ses précédentes visites en Egypte. Je lui ai alors promis d’exaucer son vœu et leur rencontre dans la résidence de Mahfouz dura plus d’une heure.

Nadine Gordimer commença l’écriture très jeune. Son premier roman fut publié alors qu’elle n’avait pas encore 15 ans. Alors que son dernier-né a vu le jour l’an passé. Elle a été célèbre durant toute sa vie pour sa lutte acharnée contre la discrimination raciale qui prédominait en Afrique du Sud. Elle a consacré toute sa vie à ce sujet et à dévoiler, dans un style humain éloquent, les pratiques odieuses de l’apartheid.

« Vous êtes née à Johannesburg d’un père russe émigré et vous avez été élevée dans une société de Blancs. Pourquoi avez-vous adopté la cause des Noirs dans votre pays ? », lui ai-je demandé.

Elle rétorqua : « Il est vrai que mon père était un émigré mais je me considère africaine. Je suis née en Afrique et je n’ai jamais connu la Russie, qui est le pays d’origine de mon père. Etre Africain, c’est être noir, pas de couleur, qui est une appartenance de façade. Mais c’est être noir d’esprit et d’identité. La cause des Noirs de ma partie a été la cause de ma vie en raison de son lien intrinsèque avec mon identité ».

Ensuite, Gordimer m’a raconté une histoire impressionnante qui a eu lieu dans son enfance et qui a ouvert ses yeux sur les pratiques de la discrimination raciale : « Je suis originaire d’une famille bourgeoise totalement éloignée du domaine des lettres et de la culture. Mon père, juif blanc, était bijoutier. J’étais dès ma tendre enfance passionnée par la lecture et les bijoux ne m’attiraient guère. Ma passion était uniquement pour le livre. Je me rendais à la bibliothèque publique à Johannesburg pour lire car notre maison n’en comportait pas ».

Elle poursuivit : « Ce que je n’ai pas prévu se produisit. Une fois, alors que je rentrais à la bibliothèque comme d’habitude, je les ai vus interdire une femme par la force d’y entrer. Je n’ai pas compris la raison et j’ai imaginé qu’il était fort possible qu’elle ait volé un livre de la bibliothèque, raison pour laquelle elle a été interdite d’accès. Mais lorsque j’ai demandé pourquoi cette femme subissait ce traitement, on m’a dit que l’entrée était interdite aux Noirs ».

« Je n’y ai pas cru, bien que je fusse consciente, à cet âge prématuré, qu’il y avait une discrimination raciale contre les Noirs en Afrique du Sud. Mais c’était la première fois que le visage odieux de ces pratiques inhumaines se révèle à moi. Et puisqu’à l’époque la bibliothèque représentait tout pour moi, j’ai alors ressenti dans mon for intérieur la cruauté de la décision et l’humiliation qu’elle a endurée pour la simple raison qu’elle a voulu lire un livre ».

La lauréate continuait à raconter ses souvenirs d’enfance. « L’incident de la bibliothèque est venu s’ajouter à une autre expérience non moins cruelle et qui m’a beaucoup secouée », a-t-elle dit. « Dans mon enfance, j’étais très attachée à ma gouvernante noire, qui était une deuxième mère pour moi. Elle s’est consacrée à moi et avait un cœur d’or. Mais un jour, la police est venue la chercher chez nous, bien qu’elle n’eût pas violé la loi réglementant la vie des Noirs. Les officiers se sont mis à fouiller dans ses affaires à la recherche de boissons alcooliques qui étaient interdites aux Noirs ou d’autres objets incriminés par la loi ».

J’ai ressenti la douleur de la petite Nadine, qui me racontait comment elle n’a jamais oublié cette scène atroce et ce traitement inhumain réservé par la police à sa gouvernante.

Tel était le début du long parcours de la lauréate du prix Nobel sur le chemin des droits de l’homme et de la lutte contre la discrimination raciale. Ce dernier dossier est devenu la cause primordiale dans l’ensemble de son œuvre qui lui a valu le prix Nobel de littérature en 1991.

Gordimer s’est mise à méditer et j’ai décelé dans ses yeux gris une lueur. Elle a repris : « Les gens en général naissent deux fois : une fois lorsqu’ils viennent au monde et une deuxième lorsqu’ils retrouvent leur identité. Je considère que ma deuxième naissance est survenue lorsque j’ai outrepassé la barrière de la couleur que m’avait imposée notre ancienne société discriminatoire en Afrique du Sud ».

J’ai dit à Nadine Gordimer : « Les lecteurs se détourneraient-ils de vos œuvres avec la fin des politiques de discrimination raciale en Afrique du Sud ? ».

Elle répondit : « De telles politiques ne prennent pas fin par une décision. Elles peuvent être annulées officiellement alors qu’elles continuent à être appliquées officieusement. D’un autre côté, les grandes œuvres littéraires s’érigent toujours devant la violence et la persécution. Malheureusement, l’injustice et la persécution persisteront tant que l’homme existera, même si leur nature et leur forme changent ».

Il était normal que ce qui a amené l’écrivaine blanche à sympathiser avec la cause des persécutés noirs soit le même motif qui l’amène, elle qui est juive, à sympathiser avec la cause des persécutés palestiniens. Je lui ai demandé directement son avis sur la cause palestinienne. Elle rétorqua qu’elle s’est opposée à plusieurs reprises aux souffrances qu’endurent les Palestiniens en raison des pratiques des forces d’occupation israéliennes. Pour elle, l’injustice et la persécution sont indissociables. « Si nous refusons l’injustice contre les Noirs, il n’est pas question de l’approuver contre les Palestiniens », a-t-elle dit.

Je lui ai demandé quelle était la solution qu’elle imagine à la tragédie du peuple palestinien. Elle répondit : « Il n’y a d’autre solution que la création d’un Etat palestinien. C’est un droit inaliénable du peuple palestinien qui n’est susceptible d’aucun compromis » . 

Retour au sommaire

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah - Chourouq Chimy
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.