Vendetta.
Le village Maassaret Haggag, dans le gouvernorat de Minya, a
été miné par cette tradition sanglante : 67 morts et une
dizaine de disparus en 15 ans. Aujourd’hui, une
réconciliation vient d’intervenir. Reportage.
Un cycle meurtrier suspendu
Ils
ont décidé d’en finir avec la vendetta. Ce système de
vengeance qui survit depuis un temps immémorial a paralysé,
6 décennies durant, la vie dans le village Maassaret Haggag,
où la peur a toujours régné. Avec cette mobilisation et cet
état de guerre permanents, les habitants étaient obligés,
pour se défendre, de vendre un lopin de terre pour s’acheter
des armes. Personne n’osait investir dans cette localité où
beaucoup de sang a coulé. Aujourd’hui, la situation a changé
et Maassaret Haggag a retrouvé son calme. La famille
Abdel-Réhim, qui devait s’acquitter de sa déya (le prix du
sang) envers 19 autres familles du village, a opté pour la
réconciliation. Dans un cortège de 18 hommes, la famille
sort du commissariat entourée d’agents de police. Ses
membres ont offert 18 linceuls aux familles censées se
venger d’eux. Ce geste est, selon la coutume de la
Haute-Egypte, le symbole de la réconciliation. Tout le monde
s’est ensuite dirigé vers le village voisin d’Al-Khawaga où
une grande tente a été dressée pour l’occasion. Aux tirs de
joie se sont mêlés les youyous des femmes qui, dans un élan
d’allégresse, ont voulu aussi participer à l’événement. «
Que l’on soit parvenu à sortir de ce cercle vicieux est un
miracle. Le village s’était transformé en un champ de
bataille. Des batailles en série et surtout des morts. On
n’osait plus faire des enfants, puisqu’on savait d’avance le
sort qui les attendait. Aujourd’hui, ils peuvent vivre en
toute tranquillité et nous allons effacer ce passé atroce »,
confie Ibrahim Abdel-Réhim, directeur d’une école primaire
au village et qui a travaillé assidûment pour que le
problème de la vendetta soit réglé pacifiquement. Issu d’une
grande famille qui a vécu une longue histoire sur fond de
haine et de rivalité, Yasser Al-Chélabi, fonctionnaire et
propriétaire de terres agricoles, qui s’est impliqué dans
l’effort de réconciliation, a eu ainsi une tâche des plus
difficiles.
Mais la situation est tellement lamentable que pour la
majorité, c’est enfin la raison qui a pris le dessus. « Je
suis arrivé à les convaincre, car on ne pouvait plus
continuer à mener un train de vie pareil. Après tout, ce
sont nous les perdants. Si l’on avait continué sur cette
voie, nos familles auraient été exterminées. La
réconciliation était la seule issue pour nous tous »,
poursuit Yasser.
La boucherie du 5 mai 1995
P
artout
dans ce village, on ne parle que de ce sujet sensible. «
Bien que nous ne soyons pas impliqués dans cette histoire,
nous ne pouvions nous permettre de sortir le soir. Nos
parents qui résident dans le village voisin évitaient aussi
de nous rendre visite. Les coups de feu et les balles
perdues faisaient partie de notre quotidien. Personne ne
pouvait se déplacer à son aise et cet état de siège nous a
beaucoup traumatisés », explique Yasser.
Une vendetta qui date depuis les années 1950. Mais, les 15
dernières années ont témoigné d’une ascension remarquable de
la violence. Bilan : 67 morts et une dizaine de disparus.
C’est en 1993 que ce cercle de violence extrême a commencé :
un conflit éclate entre Chaabane Mareï et Eid Abdel-Réhim
sur la vente de bétail. Eid est giflé par Chaabane. Quelques
jours plus tard, ce dernier disparaissait du village. « Le
corps de Chaabane est retrouvé noyé dans Bahr Youssef (cours
d’eau) situé près du village. Sa famille décide alors de se
venger. Pour cela, elle met en vente un lot de terre pour
s’acheter des armes », raconte Al-Chélabi. Apprenant cette
intention, Eid lance des menaces contre celui qui achèterait
ce terrain. Hassan Al-Sammane, boucher issu d’une autre
famille, ne prend pas ses paroles au sérieux et achète le
lopin de terre. Le 5 mai 1995 sera un jour macabre dans ce
village. Eid, fou de rage, tue Al-Sammane, son fils, et 14
bouchers qui l’ont soutenu dans sa décision. Un massacre qui
a eu lieu après la prière du vendredi et qui a causé la mort
de 24 personnes, membres de différentes familles. Deux ans
plus tard, le héros de l’histoire meurt traqué par la
police. Mais cela n’a pas calmé les esprits. En 2007, la
famille Ragueh, l’une des plus grandes au village, décide à
son tour de se venger. Elle se procure des armes et
s’organise pour la vendetta. Le frère de Eid sera tué, son
fils et sa femme blessés. Une initiative qui a poussé
d’autres familles qui ont une vendetta contre les Réhim à
les suivre. « Se venger est une chose qui revient cher. La
famille n’a pas seulement besoin d’acheter des armes, mais
aussi de verser les honoraires des avocats lors des procès.
Ce sont les plus riches qui subviennent aux besoins des
familles qui ont perdu un membre influent ou ont quelqu’un
en prison. D’autres qui n’ont pas les moyens évitent de
rentrer dans le jeu. Cependant, l’initiative de Ragueh
semble avoir ouvert la voie aux familles moins riches »,
explique Ibrahim Abdel-Réhim.
Un héritage pesant
Selon une étude effectuée sur la société de Haute-Egypte, la
vendetta occupe une place importante dans l’esprit des gens.
Et bien que la vengeance soit prohibée par l’islam, le poids
de la tradition semble être le plus fort. Le deuil fait
partie intégrante de la vie de l’individu, au point qu’une
femme saïdie est capable de porter le noir toute sa vie,
surtout si elle a perdu un fils ou un mari. Et c’est elle
qui élève et pousse ses enfants à la vendetta. Malgré le
progrès dans le domaine de l’éducation en Haute-Egypte, le
phénomène n’a pas connu de recul, au point qu’il existe,
d’après Eatimad Salmane, avocate, des conseils de
réconciliation dépendant du ministère de l’Intérieur dans
chaque village. Le niveau d’éducation apporte rarement une
prise de conscience à cet égard. « Ce sont parfois même des
membres instruits de la famille, qui cogitent sur les
méthodes de la vendetta, qui forment ce qu’on appelle l’aile
militaire. Ils planifient et choisissent le moment propice.
Quant aux riches, ils financent la vendetta », lance un
sociologue qui a requis l’anonymat. D’après Salmane, la
vengeance a ses règles les plus cruelles. On choisit le
meilleur pour le descendre afin de provoquer le maximum
d’affliction à sa famille. Et lorsqu’il s’agit de tuer pour
se venger, les assassins sont souvent les enfants ou les
frères du défunt. C’est souvent l’entourage du père qui
participe, alors que celui de la mère reste hors du jeu.
Beaucoup de choses entrent dans un contexte qui favorise la
persistance de cette coutume ancestrale. Entre autres la
possibilité de prendre le maquis. Mais cela dépend de la
situation du village par rapport à la montagne ou les
villes. Plus on est près de la montagne, et plus la
vengeance devient la responsabilité de tous. C’est-à-dire
que le ou les tueurs peuvent s’abriter longtemps dans ces
lieux désolés qui sont les ravins et grottes montagnards. Si
on est à proximité de la ville, la présence de la police et
de la loi rend les choses difficiles, de quoi limiter
l’action aux plus proches.
Cela dit, certaines règles éthiques ou convenances sont
respectées : il est interdit de se venger sur une femme ou
sur un enfant. Et si une femme est tuée, sa mort équivaut à
deux hommes. Quant à l’enfant, il n’est qu’épargné
provisoirement. Une fois grandi, il sera soit l’assassin au
service de sa famille, soit la cible de la famille adverse.
On n’échappe pas à son destin quand on appartient à cette
aire culturelle faisant de la vendetta un point d’honneur
qui dépasse tous les autres.
La loi de l’hospitalité atténue parfois les choses : on ne
peut tuer celui qui reçoit des hôtes.
Evidemment, c’est tout un système où ce sont les interprètes
de la tradition qui légifèrent. Une tradition qui, en,
quelque sorte, rend ces hommes en dehors de tout autre
système. Ainsi un jugement de la cour n’apaise-t-il jamais
la famille qui a perdu un des siens. Elle doit attendre des
années durant jusqu’à ce que l’inculpé purge sa peine pour
l’abattre à sa sortie de prison.
Fin du cycle ou répit provisoire ?
Un héritage culturel très pesant. Et qui a sans doute rendu
difficile la mission du maire Magdi Abdel-Sattar, 46 ans.
Aujourd’hui, sa maison a retrouvé son calme après quatre
mois de dures négociations. C’est lui qui a pris
l’initiative de la réconciliation. « Ce fut une mission
difficile, presque impossible. Convaincre 19 familles à
oublier toutes ces victimes semblait être de l’utopie. Mais
il a fallu me lancer dans l’aventure et pour la sécurité de
tous, il me fallait faire cet effort ». Accompagné d’un
groupe de jeunes gens, il a fait le tour de toutes les
maisons pour essayer de convaincre les personnes influentes
dans chaque famille. Les moyens et les intérêts que va tirer
chaque famille sont variés. « Alors qu’on a expliqué aux uns
que la vengeance pouvait entraîner leur famille à
l’extermination, on a expliqué aux autres l’impossibilité
matérielle pour eux de poursuivre le système », dit-il. Avec
une troisième catégorie, il fallait opter pour autre chose
afin de la convaincre. A la famille Ragueh, qui se
considérait en droit de se venger, on lui a expliqué qu’elle
mettait en danger ses enfants. Parce qu’en fait, la parité
n’existe pas. Il n’y a pas de match nul dans cette terrible
tradition. Mais la chose qui semble avoir calmé les esprits,
c’est que les auteurs des assassinats sont tous morts. «
Personne dans le village n’a du sang dans les mains. Une
chose qui a calmé la famille Réhim. Pourtant, je ne peux
garantir la tranquillité si l’assassin du dernier massacre
n’écope pas d’une lourde peine. Le verdict du tribunal
pourrait déclencher la fureur une autre fois », confie
Ibrahim Abdel-Réhim. Après de longues négociations, les 19
familles et les Réhim ont accepté de participer au conseil
coutumier dans la maison du maire. Chaque famille a fait le
choix de ses représentants et a signé qu’elle respectera les
décisions du conseil. « Chaque famille a signé un chèque
d’un demi million de L.E., promis la vente de sa maison et
son départ de la campagne au cas où l’un des siens ne
respecterait pas les décisions », dit Ibrahim Abdel-Réhim
qui a été honoré pour tous ses efforts par le gouverneur. Et
d’ajouter : « Avant que la famille ne signe, il a fallu
parler avec les gamins de 14 et 15 ans pour garantir que
cette nouvelle génération ne cause pas de problèmes ».
D’autre part, le choix des membres du conseil coutumier a
été aussi un autre défi et toutes les familles ont dû
l’accepter. Des personnes pieuses et respectables, issues de
villages voisins. Et après des séances qui ont duré des
jours et des nuits dans la cour de la mairie, le verdict a
été prononcé. Celui de présenter les 18 linceuls aux
familles, mais sans verser le prix du sang. Celui-ci est
fixé selon la tradition à 100 000 L.E. par tête. Verser un
tribut pour 67 personnes signifie débourser 6 millions 700
mille L.E. « Faut-il ruiner tout le monde et vendre nos
maisons pour cette réconciliation, surtout que beaucoup de
familles n’ont pas les moyens de payer une telle somme ?
Cette condition était la plus importante pour accepter le
verdict ». Paix ou armistice ? Difficile à prévoir. Et l’on
espère qu’un jour, on ne se réveillera pas sur un bain de
sang. Les traditions ont parfois la vie tenace. Les arracher
de l’esprit exige toute une révolution. Et ici, on ne parle
que d’un seul village. Mais là, c’est une autre histoire.
Dina
Darwich