Poésie.
L’idée de regrouper, traduire et publier les écrits des
détenus du camp américain de Guantanamo (Cuba) laisse voir,
au-delà du pathétique, une tentative d’embellir la face du
geôlier.
Un leurre de liberté
Est-il
vrai que l’herbe repousse après la pluie ? /(...) Est-il
vrai que les oiseaux retournent toujours chez eux ? /(...)
Est-ce vrai ? C’est bien vrai. Ce sont des miracles. /(...)
Mais est-il vrai qu’un jour, nous quitterons Guantanamo ?
/(...)
Je veux être avec mes enfants, qui font partie de moi. /Je
veux revoir ma femme, et tous ceux que j’aime.
Ce ne sont pas les vers d’un poète pris sous le coup de
l’inspiration, non plus ceux d’un amateur qui le fait par
amour de l’art. Ce sont des vers écrits clandestinement
derrière les barreaux par un Jordanien, un des détenus de
Guantanamo Bay, à la barbe de ses geôliers. Les plus
célèbres prisonniers du XXIe siècle, détenus au pays de
Fidel Castro, ont conçu des poèmes qui font l’objet d’un
ouvrage de 84 pages publié par les presses de l’Université
d’Iowa, paru aux Etats-Unis sous le titre de Poems from
Guantanamo. The Detainees Speak (poèmes de Guantanamo. Les
détenus parlent).
L’idée de rassembler les poèmes de ces détenus revient à
Marc Falkoff, l’avocat de quelques prisonniers de
nationalité yéménite. L’histoire a commencé lorsqu’il a reçu
deux poèmes de deux de ses clients. Il découvre que d’autres
avocats de prisonniers de Guantanamo, prison créée par les
Américains suite aux événements du 11 septembre 2001, en
reçoivent aussi. Ils décident de les publier par conviction
de faire entendre la voix de ces prisonniers, détenus depuis
des années sans accusation ni procès, au monde entier. Ce
qui aiderait à améliorer leur défense. Un effort qui partait
de la bonne intention de la part des avocats. Mais faut-il
en croire de même de la part de l’Administration du pays de
l’Oncle Sam, surtout si l’on apprend que les textes
rassemblés des captifs ont soigneusement été passés au
crible du ministère américain de la Défense, qui n’en a
autorisé que 22, de 17 prisonniers, corrigés et traduits de
l’arabe pour être publiés ?
Loin de juger de la valeur esthétique de ces poèmes écrits
pour la circonstance, loin de parler art et lyrisme, ne
faut-il pas se demander comment l’Administration américaine
a permis la publication d’un tel recueil ? L’idée dépasse en
fait de loin le désir de découvrir parmi ces détenus un
nouveau Motanabbi. Il s’agit de la cible privilégiée de
l’Administration américaine : la pseudo-démocratie. Les
poèmes de ces détenus sont « un nouvel outil dans leur
bataille d’idées contre les démocraties occidentales, contre
lesquelles ils sont en guerre », a déclaré JD Gordon, un
porte-parole du Pentagone. L’Administration américaine
semble donc se servir, dans sa prétendue guerre contre ces
présumés terroristes, de leurs poèmes pour envoyer un
message de leur suprématie en matière de démocratie. Une
liberté censurée, une sorte de propagande élaborée à
dessein. Une recette avec tous les ingrédients nécessaires :
La poésie au service de la manipulation américaine. Torture
et poésie : La prison de Guantanamo, théâtre d’actes de
torture et de mauvais traitements selon les organismes de
défense des droits de l’homme, est donc devenue une couveuse
de talents poétiques ! Les détenus, a contrario, s’en sont
servis dans un autre but : exprimer la souffrance de chair,
de sang et d’âme, le cauchemar qu’ils vivent. Ils ont
recours aux mots pour traduire leurs maux.
Désillusion, colère et nostalgie
Sans papier ni crayons, les détenus ont utilisé de la pâte
dentifrice et des cailloux pour griffonner leurs poèmes sur
les couvercles de tasses ou les gobelets. Ces auteurs, dont
Sami Al-Hadj, le cameraman de la chaîne Al-Jazeera, détenu
depuis 5 ans, n’ont peut-être jamais écrit de poésie avant
cette expérience effrayante. Les thèmes les plus récurrents
sont les convictions religieuses et le désir ardent de
retrouver leurs familles. L’avocat assure qu’aucun de ces
textes n’a été écrit dans le but d’être publié et que la
plupart des auteurs confient leur désillusion de l’Amérique,
parfois leur colère et surtout la nostalgie qu’ils
ressentent. « Prenez mon sang, prenez mon suaire et ma
dépouille, prenez des photos de mon corps dans sa tombe,
esseulé. Envoyez-les au monde, aux juges, aux hommes de
conscience, aux hommes de principe et aux justes. Et
laissez-les porter, aux yeux du monde, le fardeau coupable
d’une âme innocente », écrit Jumah Al-Dossari, détenu de
Guantanamo depuis 5 ans, qui a essayé de se suicider en
prison 12 fois.
Des vers qui résonnent et raisonnent. Dans cette anthologie,
la poésie est une arme. Les Etats-Unis s’en servent pour une
médiatisation de leur démocratie, les détenus de la
base américaine à Cuba pour faire parvenir leurs cris.
En résumé, l’avocat Marc Falkoff affirme : « Il y a deux
moyens de faire entendre ce qui se passe à Guantanamo. Avoir
un procès public, ce qui jusqu’ici a été refusé à mes
clients, ou publier ces textes afin que le public puisse
entendre la voix des détenus ». Eux ne sont pas encore
sortis. Mais leur poésie a pris la clé des champs.
Dira
Maurice