Al-Ahram Hebdo, Idées | Un leurre de liberté
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 Semaine du 26 Septembre au 2 octobre 2007, numéro 681

 

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Idées

Poésie. L’idée de regrouper, traduire et publier les écrits des détenus du camp américain de Guantanamo (Cuba) laisse voir, au-delà du pathétique, une tentative d’embellir la face du geôlier. 

Un leurre de liberté 

Est-il vrai que l’herbe repousse après la pluie ? /(...) Est-il vrai que les oiseaux retournent toujours chez eux ? /(...) Est-ce vrai ? C’est bien vrai. Ce sont des miracles. /(...) Mais est-il vrai qu’un jour, nous quitterons Guantanamo ? /(...)

Je veux être avec mes enfants, qui font partie de moi. /Je veux revoir ma femme, et tous ceux que j’aime.

Ce ne sont pas les vers d’un poète pris sous le coup de l’inspiration, non plus ceux d’un amateur qui le fait par amour de l’art. Ce sont des vers écrits clandestinement derrière les barreaux par un Jordanien, un des détenus de Guantanamo Bay, à la barbe de ses geôliers. Les plus célèbres prisonniers du XXIe siècle, détenus au pays de Fidel Castro, ont conçu des poèmes qui font l’objet d’un ouvrage de 84 pages publié par les presses de l’Université d’Iowa, paru aux Etats-Unis sous le titre de Poems from Guantanamo. The Detainees Speak (poèmes de Guantanamo. Les détenus parlent).

L’idée de rassembler les poèmes de ces détenus revient à Marc Falkoff, l’avocat de quelques prisonniers de nationalité yéménite. L’histoire a commencé lorsqu’il a reçu deux poèmes de deux de ses clients. Il découvre que d’autres avocats de prisonniers de Guantanamo, prison créée par les Américains suite aux événements du 11 septembre 2001, en reçoivent aussi. Ils décident de les publier par conviction de faire entendre la voix de ces prisonniers, détenus depuis des années sans accusation ni procès, au monde entier. Ce qui aiderait à améliorer leur défense. Un effort qui partait de la bonne intention de la part des avocats. Mais faut-il en croire de même de la part de l’Administration du pays de l’Oncle Sam, surtout si l’on apprend que les textes rassemblés des captifs ont soigneusement été passés au crible du ministère américain de la Défense, qui n’en a autorisé que 22, de 17 prisonniers, corrigés et traduits de l’arabe pour être publiés ?

Loin de juger de la valeur esthétique de ces poèmes écrits pour la circonstance, loin de parler art et lyrisme, ne faut-il pas se demander comment l’Administration américaine a permis la publication d’un tel recueil ? L’idée dépasse en fait de loin le désir de découvrir parmi ces détenus un nouveau Motanabbi. Il s’agit de la cible privilégiée de l’Administration américaine : la pseudo-démocratie. Les poèmes de ces détenus sont « un nouvel outil dans leur bataille d’idées contre les démocraties occidentales, contre lesquelles ils sont en guerre », a déclaré JD Gordon, un porte-parole du Pentagone. L’Administration américaine semble donc se servir, dans sa prétendue guerre contre ces présumés terroristes, de leurs poèmes pour envoyer un message de leur suprématie en matière de démocratie. Une liberté censurée, une sorte de propagande élaborée à dessein. Une recette avec tous les ingrédients nécessaires : La poésie au service de la manipulation américaine. Torture et poésie : La prison de Guantanamo, théâtre d’actes de torture et de mauvais traitements selon les organismes de défense des droits de l’homme, est donc devenue une couveuse de talents poétiques ! Les détenus, a contrario, s’en sont servis dans un autre but : exprimer la souffrance de chair, de sang et d’âme, le cauchemar qu’ils vivent. Ils ont recours aux mots pour traduire leurs maux.  

Désillusion, colère et nostalgie

Sans papier ni crayons, les détenus ont utilisé de la pâte dentifrice et des cailloux pour griffonner leurs poèmes sur les couvercles de tasses ou les gobelets. Ces auteurs, dont Sami Al-Hadj, le cameraman de la chaîne Al-Jazeera, détenu depuis 5 ans, n’ont peut-être jamais écrit de poésie avant cette expérience effrayante. Les thèmes les plus récurrents sont les convictions religieuses et le désir ardent de retrouver leurs familles. L’avocat assure qu’aucun de ces textes n’a été écrit dans le but d’être publié et que la plupart des auteurs confient leur désillusion de l’Amérique, parfois leur colère et surtout la nostalgie qu’ils ressentent. « Prenez mon sang, prenez mon suaire et ma dépouille, prenez des photos de mon corps dans sa tombe, esseulé. Envoyez-les au monde, aux juges, aux hommes de conscience, aux hommes de principe et aux justes. Et laissez-les porter, aux yeux du monde, le fardeau coupable d’une âme innocente », écrit Jumah Al-Dossari, détenu de Guantanamo depuis 5 ans, qui a essayé de se suicider en prison 12 fois.

Des vers qui résonnent et raisonnent. Dans cette anthologie, la poésie est une arme. Les Etats-Unis s’en servent pour une médiatisation de leur démocratie,  les détenus de la base américaine à Cuba pour faire parvenir leurs cris.

En résumé, l’avocat Marc Falkoff affirme : « Il y a deux moyens de faire entendre ce qui se passe à Guantanamo. Avoir un procès public, ce qui jusqu’ici a été refusé à mes clients, ou publier ces textes afin que le public puisse entendre la voix des détenus ». Eux ne sont pas encore sortis. Mais leur poésie a pris la clé des champs.

Dira Maurice

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