Interculturel.
Une exposition sur Ibn Khaldoun doit se tenir en 2008 au
Caire, à l’initiative du gouvernement espagnol et de la
Fondation El Legado Andalusi de Séville. Son directeur,
Jeronimo Paez,
fait le point sur les rapports entre les deux rives
de la Méditerranée.
« La globalisation existait déjà au quatorzième siècle »
Al-Ahram
Hebdo : Pourriez-vous nous décrire le travail de la
Fondation El Legado Andalusi ?
Jeronimo Paez : Il s’agit d’une fondation du gouvernement de
l’Andalousie dont le président d’honneur est le propre roi
d’Espagne. Son principal objectif est de promouvoir la
culture hispano-musulmane, le patrimoine andalou et en même
temps notre histoire commune avec le monde arabe et
maghrébin. Nous ne voulons pas seulement faire connaître
cette culture, nous voulons que les gens la considèrent
comme faisant partie de leur propre héritage. Nous
souhaitons montrer aux Espagnols, ainsi qu’aux autres, que
cette culture nous appartient aussi, car elle a fortement
influencé notre littérature, notre science et même notre
paysage. Elle fait donc partie de nos propres racines.
— En quoi votre travail peut-il permettre de promouvoir
le dialogue des cultures et l’entente ?
— En parlant du passé commun lorsque nous nous adressons au
monde arabe, nous rappelons une époque où nous appartenions,
dans une grande mesure, à leur propre histoire. Et dans ce
cadre, l’Andalousie et surtout l’Espagne peuvent jouer un
rôle de pont entre le monde occidental et le monde
arabo-musulman. Mais ceci ne peut avoir lieu que si nous ne
rejetons pas notre propre histoire. Pendant longtemps,
l’histoire du monde musulman est restée celle de « l’Autre »
et personne chez nous ne se sentait vraiment héritier de
cette culture. Nous disons aux gens que les apports de
Abdel-Rahmane III, d’Ibn Roshd ou d’Ibn Khaldoun font
également partie de notre histoire. Et pour cette raison,
nous devons les connaître, les diffuser convenablement et
faire en sorte que ce passé commun soit un élément d’union
avec le monde arabe, car les peuples arabes n’ont pas, eux
non plus, une connaissance approfondie de ce que fut
l’Andalousie, et n’ont pas conscience de jusqu’à quel point
il peut être un pont entre nous.
— Et comment opérez-vous dans la pratique, pour améliorer
la communication entre l’Occident et le monde arabo-musulman
?
— Pour trouver une solution à nos problèmes actuels, il faut
traiter le problème à la racine. Pour moi, le plus important
est d’améliorer nos perceptions mutuelles entre l’Occident
et le monde arabo-musulman. Lorsque nous parlons par exemple
des immigrés maghrébins qui vivent aujourd’hui en Espagne,
nous constatons que le regard que l’on porte sur eux est
souvent négatif. Or, si l’on considère l’Autre comme faisant
partie de ma propre histoire, on peut l’accueillir plus
facilement et le considérer comme faisant partie de ma
propre famille. Il ne faut pas d’ailleurs, non plus,
idéaliser l’Andalousie comme un paradis absolu, comme si les
conflits n’existaient pas à cette époque. Nous sommes
héritiers d’une histoire très intéressante, positive par de
nombreux aspects, conflictuelle par d’autres. Mais nous
croyons qu’en définitive nous sommes le résultat d’un
métissage.
Le fait de considérer que nous avons formé un espace
politique uni avec le Maghreb, durant des siècles, devrait
nous aider dans la pratique à améliorer nos rapports avec
cette région, à traiter les crises récentes avec le Maroc ou
l’Algérie. C’est la raison pour laquelle la fondation Legado
Andalusi joue également un rôle politique. Il s’agit d’une
institution principalement dédiée à la promotion de l’art et
la culture, fruit de l’héritage andalou en Espagne, mais qui
s’insère aussi dans une relation particulière avec le monde
arabe. C’est à mon avis l’aspect le plus important de notre
travail.
— Vous préparez en ce moment une grande exposition sur
Ibn Khaldoun, qui aura lieu au Caire en 2008. Comment
pensez-vous que l’héritage de ce penseur peut contribuer au
rapprochement entre les deux mondes ?
— L’Espagne s’investit aujourd’hui dans la promotion de
l’héritage d’Ibn Khaldoun ; car s’il est vrai que ce grand
penseur musulman, considéré comme l’un des pères de
l’Histoire, est né à Tunis, c’est aussi un homme de
l’Andalousie, qui appartient à notre patrimoine culturel.
Ceci non seulement à cause de sa pensée, mais parce que sa
famille, qui était originaire de Hadramaout au Yémen, a vécu
pendant plusieurs siècles à Séville. Lors de notre
exposition, nous voulons mettre en valeur non seulement Ibn
Khaldoun, mais aussi son époque. Nous parlons dans le
catalogue de toutes les relations dans la Méditerranée au
cours du XIVe siècle. On y parle du périple de la vie d’Ibn
Khaldoun, de son œuvre, de sa pensée, des relations de
l’Espagne avec le Maroc, de celles de l’Algérie et du Maroc,
de l’Espagne avec l’Egypte. De cette manière, nous mettons
en valeur une époque où existait déjà une sorte de
globalisation.
— Mais pourquoi les penseurs arabes, dont Ibn Khaldoun,
n’ont-ils pas gagné l’espace qu’ils méritaient en Occident ?
— Pour répondre à cette question, j’en pose une autre :
pourquoi les commerçants arabes n’ont-ils pas gagné un
espace important en Occident ? Parce que les Arabes n’ont
pas essayé de le faire. Le monde musulman s’est enfermé sur
lui-même. A partir des treizième et quatorzième siècles, le
monde occidental s’est ouvert, les commerçants de Gènes et
d’ailleurs se rendaient dans le monde musulman et ouvraient
des boutiques au Caire et à Alexandrie par exemple. Mais les
commerçants musulmans ne se sont jamais rendus dans le monde
chrétien. L’on peut observer le même phénomène en ce qui
concerne la culture musulmane. Elle s’est renfermée sur
elle-même. Car, comme le dit Ibn Khaldoun lui-même, le monde
musulman se sentait en quelque sorte à l’apogée de son
pouvoir. C’est malheureusement l’erreur fatale commise par
tous les empires.
Propos recueillis par
Randa
Achmawi