Excision.
Le Conseil national de la maternité et de l’enfance prépare
un projet de loi qui incrimine cette pratique. Pour
certains, qui prônent le pragmatisme, c’est au niveau des
mentalités qu’il faut mener la lutte.
Frapper fort
Faut-il
considérer l’excision comme un crime passible d’une lourde
peine de prison au même titre que le viol et le meurtre ? La
question soulève un vif débat au moment où le nombre de
fillettes qui ont subi des déformations ou qui ont trouvé la
mort durant des opérations d’excision se multiplie. Le
souvenir de Boudour, fillette de 13 ans trouvant la mort
suite à une opération d’excision dans le village de
Chahatine à Gharbiya, en juin dernier, est encore dans tous
les esprits. La même scène s’est répétée en août dernier à
Assiout lorsque les parents de Karima, une fillette de 12
ans, ont décidé de l’exciser dans une clinique du
gouvernorat. Les deux filles sont mortes suite à des
hémorragies. La police est intervenue et a fermé les
cliniques qui ont fait les opérations.
97 % des femmes en Egypte sont excisées, selon le Conseil
national de la maternité et de l’enfance. Un chiffre
troublant. La loi actuelle datant de 1998 interdit les
opérations d’excision mais celles-ci sont pratiquées dans la
clandestinité en l’absence de sanctions sévères.
Après les récents incidents, le ministre de la Santé, Hatem
Al-Gabali, a décidé de l’interdire totalement. Les médecins
contrevenants seront suspendus.
Par ailleurs, le Conseil de la maternité et de l’enfance et
les ONG œuvrant dans le domaine de la femme ont commencé à
se mobiliser. Une marche de protestation a été organisée à
Minya, à Assiout et à Gharbiya sous le slogan « Non à
l’excision des filles ». Une commission a été créée
regroupant des féministes pour préparer une loi incriminant
cette opération. « Nous avons demandé au président du
Parlement, Fathi Sourour, de placer cette loi en priorité
dans l’agenda du Parlement durant sa nouvelle session prévue
en novembre prochain », a déclaré Mouchira Khattab,
directrice du Conseil national de la maternité. En fait, il
n’y a en Egypte aucune loi qui incrimine l’excision ou qui
pénalise les médecins qui effectuent ces opérations. «
Est-il possible que, jusqu’en 2007, il n’y ait aucune
législation qui défend les victimes de cet abus physique ?
L’existence d’une loi va nous aider dans notre travail, car
les peines de prison représentent un moyen dissuasif aussi
bien pour les médecins que pour les parents », explique
Farkhonda Hassan, du Conseil national.
En fait, la nouvelle loi en préparation considère l’excision
comme un crime qui expose les médecins et les parents à une
lourde peine. Un médecin qui pratique l’excision encourt la
fermeture de son cabinet et la suspension ainsi qu’une peine
de prison qui varie entre 3 et 5 ans. Quant aux parents, ils
encourent une peine de prison qui varie entre 1 et 3 ans. En
cas de décès, la loi en préparation prévoit de lourdes
peines pouvant atteindre 15 ans de prison.
« Comment incriminer toute une société ? »
S’il y a unanimité quant à la nécessité de lutter contre
l’excision, les avis sont partagés sur l’attitude à adopter
face à cette pratique. D’un côté, il y a ceux qui sont pour
l’instauration de lourdes peines contre les personnes qui
pratiquent cette opération. De l’autre, il y a ceux qui
appellent à un traitement plus adéquat contre une pratique
très ancrée dans la société.
Les partisans d’un durcissement des peines affirment que
l’excision est une mutilation et se réfèrent au code pénal
qui interdit toute atteinte au corps humain sauf pour des
raisons médicales. « Nous devons savoir que l’excision
laisse des séquelles très graves tant physiques que
psychologiques sur la personne qui la subit. De là, on peut
comparer cette pratique à un crime », explique Viviane
Fouad, responsable du dossier de l’excision auprès du
Conseil de la maternité et de l’enfance. Elle s’élève contre
ceux qui disent que l’excision est dictée par la charia. «
Cette pratique n’existe pas en Arabie saoudite. Rien dans le
Coran ne l’autorise. Et le pape Chénouda a confirmé que
cette pratique n’a aucune base religieuse ». L’autre camp
pense que du point de vue social, cette pratique est une
coutume enracinée dans la société rurale liée à l’honneur et
à la chasteté de la fille et qu’il serait irréaliste de
penser qu’elle puisse stopper grâce à une loi. « L’excision
est une tradition très répandue. Il faut traiter le problème
avec plus de raison. Si on l’interdit de manière aussi
catégorique, nous aurons affaire à un marché noir de
l’excision qu’il sera très difficile de contrôler. Notons
que les maris dont les femmes ont refusé d’exciser leurs
filles de peur de les perdre, les ont obligées à le faire
plus tard, surtout à la campagne. C’est une affaire de
tradition. Comment peut-on incriminer toute une société ? »,
explique la sociologue Nahed Ramzi, chercheuse au Centre
national des études sociales et criminelles en ajoutant que
ce genre de pratique a besoin d’un bouleversement dans les
mentalités, qui ne pourrait se faire qu’à travers la
sensibilisation.
Sensibilisation qui ne semble pas encore avoir porté ses
fruits puisque à l’annonce de la préparation de ce projet,
des familles se sont hâtées d’exciser leurs filles. Malgré
la décision du ministre de la Santé d’interdire cette
pratique, l’excision continue à être pratiquée
clandestinement. La plupart des opérations sont pratiquées
dans des cliniques privées et mal équipées. Le Conseil
national de la maternité et de l’enfance déploie des efforts
multiples afin d’éradiquer cette pratique. Il opère
notamment en Haute-Egypte, où plusieurs villages ont été
déclarés exempts d’excision.
Mais la
tâche s’annonce difficile.
Marianne Youssef