Malaise social. Les 27 000
ouvriers de l’entreprise de filature et tissage Ghazl Al-Mahalla sont entrés en
grève afin d’obtenir la part qui leur est due dans les profits annuels de
l’entreprise, la plus grande du secteur du textile. Reportage.
Les travailleurs manifestent leur
colère
Il est
midi. Le lundi 24 septembre, les 27 000 ouvriers de Ghazl Al-Mahalla sont à
leur deuxième jour de grève. Regroupés sur la place Talaat Harb au sein de
l’entreprise, des dizaines s’approchent de nous à notre entrée. Ils
s’expliquent. Ce ne sont pas les revendications salariales uniquement, mais
aussi le sort de leurs camarades arrêtés. « La libération des 5 collègues
détenus par la police est devenue notre demande prioritaire », lance un
ouvrier. « Aucun de nous ne va regagner sa maison avant la libération de nos
collègues », lance un autre.
Le
Parquet venait de décider la détention provisoire de 5 de leurs collègues pour
4 jours. Il les a accusés d’inciter à la grève, causant ainsi à l’entreprise
des pertes estimées à 10 millions de L.E., comme le signale la direction de
l’entreprise qui a saisi le Parquet de la plainte. Une décision qui a enflammé
la situation déjà tendue.
Cette
grève, qui intervient 9 mois après une précédente aussi importante, a été
déclenchée à cause du retard de la paye de leur part des bénéfices de
l’entreprise publique. Mais cette fois-ci, les demandes des ouvriers ont
augmenté d’un cran et ne se limitent plus à récupérer de petits droits
salariaux. Ils ont revendiqué également la démission du comité syndical et du
PDG de l’entreprise.
Aïcha
Abdel-Hadi, la ministre de la Main-d’œuvre, et Mahmoud Mohieddine, le ministre
de l’Investissement, avaient promis aux ouvriers de leur payer en bénéfices
annuels l’équivalent de 150 jours de salaire, une somme sur laquelle la
direction s’est livrée à beaucoup de manœuvres, selon les ouvriers, et a refusé
de confirmer. Et jusqu’à présent, ils n’ont reçu que l’équivalent de 20 jours. La
veille de la grève, pour les calmer, l’administration leur avait proposé de
leur payer davantage : l’équivalent de 40 jours, pour que les ouvriers
acceptent de remettre le paiement du reste de leur argent sine die. Une
proposition qui a été aussitôt réfutée.
Mohsen
Al-Gilani, président de la société holding dont dépend l’entreprise se défend :
« L’assemblée générale ne s’est pas encore réunie pour approuver la part des
ouvriers dans les profits. Elle attend le rapport de l’Organisme central des
comptes concernant le bilan de l’entreprise », a-t-il expliqué par téléphone à
l’Hebdo.
Mais
ces déclarations ne convainquent pas les ouvriers. Ces derniers veulent toucher
leur argent tout de suite. « Quand l’administration nous inflige des
retranchements de salaire pour un jour d’absence, même s’il s’agit d’un
vendredi, week-end payé selon la loi, elle n’attend pas le rapport de
l’Organisme des comptes »,ironise un ouvrier.
A deux
semaines du petit Baïram et quelques jours après la rentrée scolaire, les
ouvriers — qui touchent chaque mois des salaires variant entre 250 et 500 L.E.
(44 et 88 euros) — passent par les moments les plus difficiles. Plusieurs
enfants accompagnent leurs mères en grève, car ils ont été renvoyés des écoles,
n’ayant pas pu payer les frais scolaires. D’autres écoles ont refusé de
délivrer aux élèves les manuels scolaires.
«
L’administration calcule nos salaires au millième près », s’insurge une des
ouvrières en nous montrant sa fiche de paie. « Une heure de travail coûte 1 000
millièmes (sous), soit une L.E. », lance-t-elle. Après 23 années de travail,
son salaire mensuel est à peine de 225 L.E. Et ce, au moment où les loyers des
appartements à Mahalla ont atteint en moyenne 300 L.E. par mois.
La
hausse des loyers a incité les ouvriers à demander une allocation de logement. «
Les hauts fonctionnaires bénéficient d’un logement de fonction au loyer de 5
L.E., alors que nous devons payer des centaines des livres », éclate un
ouvrier.
Jusqu’à
la fin de la journée, le bras de fer est resté engagé entre les ouvriers d’une
part et l’administration de l’autre. Le gouvernement ? Il fait, lui, la sourde
oreille pour l’instant. C’est en fait la deuxième grève en moins d’un an. La
grève de décembre 2006 avait entraîné une vague de protestations ouvrières,
considérée comme la plus importante en douze ans. La raison du déclenchement de
la grève était la même, recevoir une part des bénéfices annuels. A l’époque,
ils avaient réussi à obtenir l’équivalent de 45 jours de salaire pour 6 mois de
travail ainsi qu’une prime équivalente à 20 jours de salaire que le
gouvernement leur avait octroyée pour les calmer. Mais cette fois-ci, la
réaction du gouvernement semble être différente. Les deux ministres en charge
du dossier, celle de la Main-d’œuvre et celui de l’Investissement, n’ont pas
encore réagi. Le PDG de l’entreprise, lui aussi, ne s’est pas manifesté.
Mohsen
Al-Gilani non plus. Mais il s’est montré très agressif au bout du fil. « Les
revendications sont refusées. Elles sont toutes illégales et illogiques. Et je
ne vais pas visiter l’entreprise. Tout ce que je peux affirmer, c’est que leur
part des profits ne sera pas inférieure à celle de l’année dernière, soit
l’équivalent de 120 jours de salaires », nous a-t-il déclaré.
D’autre
part, les ouvriers de Kafr Al-Dawar ont organisé une grève en solidarité avec
ceux de Mahalla. Au Caire, un nombre d’ouvriers des minoteries du sud du Caire
ont entamé un court sit-in. Ils ont de même lancé un communiqué soutenant les
revendications de leurs collègues qu’ils ont qualifiées de légitimes, surtout
la fixation par le gouvernement d’un salaire minimum qui soit en harmonie avec
les prix actuels. Une demande qui se répète souvent dernièrement. Les salaires
des ouvriers des minoteries du Caire sont aussi faibles que ceux de leurs
homologues à Mahalla.
Marwa Hussein